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Confesse Book

85 – Créer

Ah la sagesse ! Ah, la sérénité … J’aime bien en entendre parler pour les autres, mais pour moi, ça ne marche pas. Un volcan me crame l’esprit, et la passion fait bouillir mon cœur.
L’accomplissement, c’est la réalisation de soi; le sentiment que l’on a utilisé (toutes) ses compétences pour atteindre un but. Une fois ce but atteint, qu’est-ce qui se passe ? Le Graal est différent pour chacun de nous. Certains arrivés à destination se satisfont de ce qu’ils ont accompli, d’autres continuent leur quête vers un idéal, dans l’Absolu.
On peut tenter de s’identifier à une image, à des mythes, à des valeurs inspirées par l’histoire de nos parents ou celle de nos ancêtres, suggérées par la morale de nos pairs, ou par la religion du groupe auquel on veut appartenir, mais le rêve n’a de sens que lorsqu’on est endormi…
Au début de ma vie, comme tout un chacun, j’ai aussi cherché à ressembler aux héros qui avaient alimenté l’imaginaire de mon adolescence. J’ai refait leurs gestes, du moins, j’ai essayé d’imiter ceux que je fantasmais; et puis ces poses et attitudes me sont apparues finalement très anecdotiques. Avec les années, les couleurs de l’habit s’estompent, et il reste seulement la silhouette du moine nu, le moineau à l’air et la bedaine au vent. Moins de goût pour le détail, on devient une synthèse de soi, pas toujours sainte d’ailleurs, mais faite d’essentiel. Comme disait je ne sais plus qui : « on devient ce que l’on est. »
Apprenant que je ferme la galerie après un quinquennat, certains pleins de compassion, me disent leur chagrin, mais qu’ils se rassurent, je n’ai pas de peine. J’ai choisi de vivre cette expérience de la « REGALLERY » pendant un temps donné, celui du bail que j’avais signé. Je me suis aperçu que je ne suis pas un art-dealer concentré sur sa séduction, maniant un argumentaire suffisant pour convaincre les amateurs de se transformer en investisseurs, et je ne suis pas non plus, un animateur sympa, chargé de distraire les touristes en vacances qui se satisfont d’un selfie en guise de trophée souvenir.
J’ai vécu cette expérience huit à dix heures par jour au 362 W 36th street du Midtown Manhattan, j’ai rencontré des centaines de gens venus de la Terre entière. Ils m’ont nourri de leurs mots, de leurs intrigues, de leurs tranches / tronches de vie. C’était passionnant, mais désormais je vais pouvoir passer à autre chose.
Dans les interviews, on me demande ce qui m’anime « maintenant », comme si “maintenant”, c’était différent. (Entendez, “à votre âge”).
– Et pourquoi voulez-vous « encore » faire des disques, des expos, et pourquoi écrire ?
Cette question est-elle saugrenue, naïve ou malveillante ? En quoi serait-ce différent “maintenant” ?
S’étonnent-t ils de mon envie de créer, comme s’il s’agissait d’un travail sous le joug ? Aussi ne me disent-ils pas même que j’aurais « droit » à une retraite méritée ? Mais quoi ? Suis-je donc à leurs yeux ce vieil étalon qu’on met au pré ? Mais ne comprennent-ils que je n’ai pas le choix ? Je suis mû par une force qui me dépasse, et qui m’a toujours incité à faire ce que je devais faire. C’est en moi. Comme un arbre fruitier fait des fruits. Et ça n’a pas grand chose à voir avec la sérénité ou la sagesse.
Chaque disque, chaque œuvre, chaque tableau est un recommencement.
À chaque fois je repars à zéro. Ai-je fait ce disque « ImMortel » avec Benjamin Biolay que je me tourne déjà vers le suivant ; de même il est, lui aussi, parti vers autre chose…
L’expérience ne protège pas les artistes. Elle risque même au contraire, de les faire tomber dans le sillon bourbeux d’une routine ennuyeuse. ( En même temps, quand on change trop souvent de défi, de style ou de manière, quand on se remet trop en question, le public des consommateurs regrette de ne pas retrouver d’une fois sur l’autre ce qu’il avait aimé la fois précédente.)

Je ne me suis jamais posé les questions ni du POURQUOI, ni du POUR QUOI ?
Si je m’interroge sur la / les raison(s) qui me poussent à agir… alors je meurs !

Créer,
Il faut du cran,
Sur la croix,
Pousser des cris,
Sacrer,
Sans décret,
Montrer les crocs,
Qui l’eut cru ?
Pimenter les acras,
Réparer les accrocs,
Ça l’est sucré,
Sur un tableau avec des craies,
Dans la baie, amarré, bien ancré,
Dévisser l’écrou,
Percer le secret,
Écrire à l’encre,
Être concret.

Il n’y a pas d’autre réponse pour justifier cette quête sans fin,
Que celle de dire
Qu’on crée pour exister !

® CharlElie – New York Juin 20XV