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Confesse Book

84 – Instagramé

Ça y est, je m’y suis mis. Certes il m’a fallu un peu de temps mais je commence à comprendre ce que c’est qu’Instagram. Enfin, peut-être que je comprends…

C’est J.R. qui m’y a inscrit.  On voyageait ensemble côte à côte dans “l’Avion” en rentrant à New York. De ces voyages qui sont « mieux » que d’autres. Par exemple la dernière fois je suis rentré avec Marc Lévy, on a un peu discuté à l’embarquement mais il était fatigué après une semaine de sortie de livre et on ne s’est même pas revu à l’arrivée. Ce jour-là, le hasard a voulu que J.R et moi étions assis côte à côte. On se connaissait depuis qu’il soit venu avec sa femme (artiste elle aussi) me voir à mon ancien atelier. Deux ans plus tôt.

J’aime beaucoup ce mec et son travail. J.R. fait partie des gens que je respecte. Il déploie une énergie folle, sa démarche est solide et cohérente, inscrite dans un rôle typiquement actuel. C’est un artiste contemporain au vrai sens du terme.

Ce jour-là, il m’a dit de me brancher sur Instagram. Je lui ai répondu que je n’en voyais pas vraiment l’intérêt. Pour me convaincre, il m’a montré qu’en quelques secondes, une photo, mise en ligne un instant plus tôt venait d’être déjà « likée » par quelqu’un voyageant dans le même avion. So what?  Et alors ? Ben, rien, c’est juste bien d’être connecté m’a-t il répondu. Moi je n’en étais pas là, même si au fond, je trouvais fascinant ce désir d’être « branché » avec l’immédiateté. Pour me convaincre plus encore, il a crée mon compte. Mais j’avais déjà tellement de choses en route, et ce compte, j’ai laissé ce compte en hibernation pendant des années. En fait ça ressemblait à un surcroit de travail pour moi, tandis que pour lui, c’était normal.

Je renâclais, comme mes parents ont été retors face à la « computarisation du monde. Ils défendaient les livres, les écrits, les choses « vraies », celles qui ont du poids, celles qu’on touche et qu’on entend. Ils ne comprenaient pas la virtualité narcissique des computeurs, ils n’en voulaient pas. Mes parents étaient des gens intelligents qui savaient beaucoup de choses dans leur mémoire interne, pas dans une carte mémoire externe. Mon père, c’était Google avant l’ère. Je pouvais lui demander n’importe quoi, mon père savait tout (et même ce qu’il ne savait pas). Disons, que quand il ne savait pas, il allait chercher la réponse dans le Littré. Mon père, je l’admirais.

J’ai admiré peu de gens. Je veux dire que si, j’en ai admiré des centaines, des gens qui ont un savoir-faire ou une certaine structure de rhétorique sur des sujets spécifiques. J’admire beaucoup d’êtres vivants capables d’actes ou de réflexions qui me dépassent. Mais si je pense à des gens dont j’aurais voulu puiser quelques grammes de sens, il y en a peu: Jacques, Brel, Bob Dylan, Jean François Bizot (Actuel), Victor Hugo, Michel Serres et d’une façon générale beaucoup de “Normal-Supérieuriens”…  et puis il y avait mon père ! Pourtant, ce grand polémiste devant l’Eternel, a commis une erreur terrible: il a cru que parce qu’il s’opposait à la culture nombriliste de l’ordinateur, celui-ci ne réussirait pas sa percée… Quelle grave bévue, comme de croire que parce que tu ne nages pas, la rivière cessera de couler ?!

Le monde a juste continué sans lui, et il est parti…

Oui, j’en conviens, cela m’a pris quelques années pour accepter l’idée d’Instagram.

Pour moi la photo “valait” quelque chose. Elle était un droit, une création. Donc elle avait une « valeur ». En acceptant Instagram, en gros j’abandonnais mes droits et la photo devenait “juste un instant”.

Karim a su me convaincre de l’importance des vagues, quelque chose comme l’idée qu’il faut “obéir au vent pour mieux s’en servir”. Alors depuis quelques jours, je me suis efforcé d’accepter l’idée que les instants ne sont plus porteurs du symbole figé qu’on leur accordait quand les images étaient rares. Aujourd’hui elles ont perdu leur valeur inscrite dans l’immuable. Alors j’ai décidé de jouer avec cet autre moyen, au jour le jour.

Voilà pourquoi je partage depuis peu ces images prises depuis l’intérieur de la tournée.

Après tout, on verra ce que ça va donner. Aujourd’hui on ne peut plus faire de projet à long terme, et puis, quoi… j’ai toujours accepté l’idée du vide théorique que l’Art sert à combler.

 

® CharlElie – Mars 20XV.