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Confesse Book

80 – Anniversé

Jeudi 26 février.
Salut à vous, les amies, les amis, les amiches, les aminches, les gars, les garces, compagnes et compagnons, copines et copains, compères, confrères et consœurs, allié(e)s, cousin(e)s, acolytes et connaissances. Content de savoir qu’on est potes et poteaux. Merci de tous vos “wish you”. Me voilà donc anniversé pour la journée, emballé dans le papier de soie et rubans de quelques mots sympatoches. Un souhait. Une pensée amicale, pensée aimable, pensée gentille. Typically “réseau social”. Je veux dire que ça me fait penser aux “R.I.P.” qui fleurissent en un instant quand une personnalité disparaît. Être ami, (à mie) ça mange pas de pain, en même temps que ça n’engage à rien, mais quoi? c’est pour la bonne cause. Les messages positifs disent tous en filigrane : « on sait que tu vis ». Or donc ,merci à vous de me dire être du moins témoins de cet état de fait temporaire.
J’étais ce matin en Boeing 757, testant les sièges inclinables de cette nouvelle compagnie aérienne au nom recherché de « la Compagnie ». (Les mêmes inspirés qui avaient créé « l’Avion », devenu « OpenSky » sur British Airways.) Le concept est simple : une seule classe, « bizz ». C’est un peu plus cher qu’un billet « klaséko » normal, mais on arrive moins fourbu qu’un vol classique en siège à angle droit. Du coup j’ai pas le dos en vrac et je peux travailler dés mon arrivée. Le rapport prestation / prix est raisonnable, et le personnel est plutôt alerte ; comme s’ils étaient contents de faire leur travail. Pas encore désabusés, et suffisants comme les vieux briscards de l’air qui sévissent sur les gros paquebots volants. Marins des nuages, érodés par les vagues de passagers souvent exigeants et capricieux, tantôt grossiers râleurs, voire stressés, impatients, malades, alcooliques, colériques… Avec les années, les fantasmes de ceux qui se voulaient héroïques bravant l’altitude, a peu à peu fondu comme les mythes. Aujourd’hui ils font ça parce que c’est un boulot, un job comme un autre. Guindés dans leurs uniformes sans tache, leurs gestes sont devenus mécaniques. Ouvriers du ciel qui accumulent les heures de vol mais qui n’ont plus de plaisir à voler et serveurs de café brûlant dans les turbulences de cumulus ennemis. Le vol décolle et déjà ils se voudraient arrivés. Dans les grandes compagnies aériennes, le personnel syndiqué ne fait plus vraiment son show. Oui c’est de vous que je parle, oh stewards las et hôtesses désabusées qui policez sans amour ces flux de voyageurs, professionnels froids et vacanciers bigarrés ,cargaison hétéroclite sur pattes auto-chargée. Oui, vous qui effectuez pour la millième fois la démonstration de la méthode pour attacher une bouée jaune planquée comme un animal sous le siège, ou ce masque à oxygène qui nous « tombera du plafond en cas de dépressurisation ». Nombreux sont ces personnels naviguant qui ont dans le regard le même vide opaque que celui qui envahi le regard des moines.
(Bon heureusement, évidemment il y a toujours des exceptions, des nouvelles recrues super motivées, mais les autres « les durs » leur mettent une telle pression qu’en cinq ans, ils s’alignent sur les anciens).
Les jeunes « startupistes », eux, mettent de l’entrain dans tout ce qu’ils font. Le patron que j’avais rencontré à une soirée quelques jours plus tôt, n’accueillait-il pas les passagers lui-même à l’embarquement de Newark?

Bref, avant même d’avoir ouvert les yeux, j’ai entendu la voix douce de l’hôtesse, qui voulait être la première à me souhaiter ce « bon anniversaire ». Si elle ne s’était pas retenue, elle m’aurait même embrassé. Gagné. En tout cas elle fut la prem’s.

Cinq minutes plus tard, je me désengonçais à peine, un peu gêné comme on peut l’être, de l’espace placard « vacant/occupied », qu’une autre hôtesse jeune et jolie me souhaitait à nouveau, en anglais cette fois ce « happy birthday ». Alors dans mon brouillard, semi conscient après deux heures et demi de sommeil, je me dis « Ils ont Google leurs passagers, et ils t’offrent un vrai service à la carte? C’est quoi c’t avion ? C’est Surprise surprise ? Un zinc de comiques ? Déjà qu’à l’avant y a Anne Roumanov au retour d’un show à Miami et New York.
– J’ai joué en français, t’imagiiines…
J’imagiiine, oui.

Pas le temps de m’interroger longtemps, on atterrit.
Je rallume mon téléphone. Et 84 messages SMS apparaissent instantanément. Impression étrange. À la fois je suis content qu’on pense à oim, et en même temps à chaque année ils me semblent plus nombreux ces yeux tapis dans l’ombre de l’anonymat, guettant le moment précis pour penser à moi pendant quelques secondes; et pour certains c’est un devoir:
– T’as pensé à lui souhaiter son anni ?
– Euh… C’est quand?
-T’es con c’est aujourd’hui… Whaa ça veut dire que tu l’as pas fait?
– Nan, t’inquiète, j’ déconne, j’ lui ai posté un mot.
– Ouf, tu m’ rassures…
Parce que ce jour d’anniversaire est supposé être une fête qui célèbre l’éveil à la vie, passant de la gestation embryonnaire à la réalisation d’une existence. De facto c’est l’occasion de dire un truc de complicité, un truc comme ça qui prête pas à conséquence, un signe de loin avec un peu d’empathie. Comme lorsqu’on demande « ça va ?» sans pour autant attendre vraiment une réponse.
En tout cas et quoi qu’il en soit,
De toute façon,
Merci de l’avoir fait,
Dans l’Absolu.

 

® CharlElie – 26 Fev 20XV