Menu

Confesse Book

376 – Demain, c’est certain la vie va changer

Je pense à ceux qui font des infarctus ou des AVC, pour ceux qui nécessitent des traitements d’urgence, avec une intervention immédiate, alors pour eux, c’est foutu, de même si tu te casses le col du fémur chez toi, ou si tu tombes dans l’escalier, n’espère pas une aide rapide… Tirage au sort des secours le 15, le 17 le 18 ou numéro complémentaire le 112, tous les numéros sont saturés. Ça va faire mal, très, très mal quand on fera le bilan… après. Toutes les estimations sont fausses. Ceux qui ne sont pas contaminés « officiels » sont sortis des statistiques. Le bilan sera lourd, des milliers de morts connexes, non comptabilisés, partis seuls, chez eux dans l’ignorance la plus totale.
57 millions de décès pour 140 millions de naissances, avec un taux d’accroissement de 83 millions d’êtres vivants en plus chaque année, l’Humanité se développait de façon régulière. Les prospectives des prévisionnistes étaient calculées sur ces bases, en fonction de courbes stables où se mêlaient croissance démographique et croissance économique. Mais le rêve obsessionnel de la « Croissance » était un funambule avançant dans le brouillard. Désormais le filin de l’immortalité et cette ambition de surpuissance sont rompus. Non pas à cause des chauve-souris, ou des pangolins mais à cause des chasseurs qui, en pillant les forêts, ont permis à un virus ancestral de se développer chez l’Humain. En apparence pourtant moins ravageur que le tabagisme, l’alcoolisme, la malnutrition, les maladies nosocomiales, la tuberculose, la grippe saisonnière, les diarrhées dues à l’eau non-potable, le paludisme, Ebola, et pourtant, c’est lui, ce virus Covid19 si petit qu’il soit qui va faire basculer l’Humanité dans une ère nouvelle.
Rien ne sera plus comme avant, demain, oui c’est certain.
S’il fallait une journée de merde, alors considérons que pour moi, c’était aujourd’hui. Au moins ce sera fait. Y a des jours comme ça. Même si les reins me font moins souffrir qu’hier, je me traîne d’une pièce à l’autre, complétement décalé dans les horaires. Je me lève, me recouche. Je passe des heures entre mon bureau et la chambre. Classer des photos nonchalamment, essayer des bribes de musiques, mais les poignets gourds et la voix serrée, décidément, rien ne vient. Le souffle court, les poumons pris, je m’essouffle en montant l’escalier. Quand je suis seul, loin des autres, je tousse en trompette. Une toux sèche, pourtant heureusement, je n’ai pas beaucoup de fièvre. Cette après midi, ma femme entre dans la chambre quand je sors de la douche ; elle dit gentiment : Hmmm ça sent bon… moi je ne sens rien comme un chien dont la truffe aurait été nappée de paraffine.
Impossible d’aborder un autre sujet que celui-là. Le virus est partout donc aussi dans les esprits. Les actus tournent en boucle avec leur quota de stress et d’huile sur le feu. Même les infos heureuses semblent insincères, juste là pour cautériser une plaie d’inquiétude béante. Au milieu des efforts inconsidérés que doivent fournir les personnels de santé revient sans cesse l’espoir d’avoir plus de masques, comme si cet objet en papier était doué d’un pouvoir magique qui pouvait suffire à vous protéger d’un virus – c’est dire le niveau d’ignorance, ou la foi dans le pouvoir des symboles. Car de l’avis de tous les spécialistes et professionnels manipulant les souches de virus dont ils connaissent le danger, la seule et unique manière de vous protéger vraiment serait éventuellement la combinaison. Soyons réaliste, malheureusement le masque c’est seulement dans ton rêve qu’il te protège! Mais bon, je comprends aussi que le fait d’avoir le sentiment d’être caché sous le masque, ça rassure, pourtant… Plus sérieusement, je suis tombé sur le coup de gueule de Christian Perronne, chef du service d’infectiologie à l’Hôpital de Garches, qui ne comprend pas lui non plus le poids des protocoles… (voir ci dessus) Et ça fait peur, qui me rappelle ce proverbe d’Océanie: “Quand les requins se battent entre eux, les écrevisses ont le dos brisé”.
Il y a ce gendarme moustachu avec sa collègue, fier d’être filmé. Il fait beau, il fait le beau. Il a de la chance lui, il est dehors, devant lui la plage. La plage pour lui tout seul. Un peu béat, il n’en revient pas, il n’a jamais vu cette plage « aussi déserte. » On sent qu’il biche en profitant de son pouvoir de gardien de l’Ordre, sous prétexte de garantir l’intérêt général. « Eh les mecs, j’te jure putain le premier qui vient bronzer ; il va morfler. ». Le type porte un gilet pare-balle, tout le monde sait que c’est la meilleure protection contre les virus. Mais qui donc pourrait lui tirer dessus ? Déjà en temps normal, la probabilité est réduite, mais là, y a personne dans les rues !
Ici, dans la maison, on se frôle, comme une danse informelle dont le principe serait de s’éviter les uns les autres. Insensiblement c’est devenu un jeu de rôles. Les deux jeunes adultes d’entre nous sont allés faire ce matin les achats de la semaine sont revenus un peu stressés par la responsabilité qui leur incombait. Huit jours en une fois. Dans notre groupe pourtant soudé, on voit apparaître les premières tensions entre nous. Pour rien, des détails, des broutilles, des goûts propres à chacun ou des habitudes de consommation. On se retient mais ça pourrait vite dégénérer. Des alliances s’opèrent façon Koh Lanta : les jeunes contre les vieux, ceux qui ont la vie devant eux contre ceux qui l’ont derrière, ceux qui ont des projets contre ceux qui ont de souvenirs. Les forts contre les faibles. Ceux qui ont un peu d’argent contre ceux qui n’en n’ont pas du tout… Ceux qui croient tout savoir contre les autres. Nos arguments sont fragiles et à chacun SA vérité. Personne ne sait rien et il se dit un paquet de conneries ! Mais bon soyons lucides, ces irritations épidermiques sont liées aux problématiques de l’enfermement. Coincés ensemble, on commence à se marcher dessus. On s’épie sans le vouloir, on est témoin de choses qu’on ne devrait pas savoir, on en sait trop, plus qu’il ne faut. Et pourtant, on s’aime sans mentir et nous ne sommes pas habités par de vilaines pensées et on s’entend bien, malgré tout.

J’ai reçu des coups de téléphone d’amis qui s’enquièrent: Et toi comment ça va ? Quand je leur dis que je suis pris, j’ai l’impression qu’ils ont hâte de raccrocher comme si ça se transmettait par la parole…
À la suite du précédent post, j’ai reçu aussi des messages d’amitié et des conseils de toutes sortes auxquels au fond, je ne sais trop comment répondre, car je vois bien que les hôpitaux saturés laissent à penser que beaucoup de patients sont plus atteints que moi.
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’écrire une chronique de science-fiction, pourtant non, c’est la réalité.
Je croise les doigts comme un marin chaque fois que la nuit vient, et pourtant, comme un skipper, je me dis que c’est juste un cap à passer, un cap de Bonne Espérance…
Demain c’est certain, demain la vie va changer…
CharlElie COUTURE