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Confesse Book

345 – Laurie Anderson

Un SMS nous avait informé juste avant le concert de Cannes Samedi dernier qu’une grève surprise sur Air France nous obligeait à trouver une autre solution.
Dimanche: Réveil 5 heures du mat’, malgré les éclairs et les violents orages le vol Easy Jet était maintenu. 6 d’entre nous purent en profiter.
Du coup je décollais le soir même pour New York. Des mois que je n’y étais pas allé. D’ailleurs j’étais moyennement emballé à l’idée d’y aller, tellement de souvenirs accumulés, mais j’avais aussi des choses à faire qui justifiaient le déplacement…
La ville n’a pas changé toujours le même mouvement, une course en avant effrénée, et cette explosion d’idées, cette concentration d’énergies, cette atomisation des pensées protéiformes, et cette foi incompressible en l’avenir.
Ici, on veut tellement croire que tout est possible qu’il en devient même difficile d’imaginer les mutations sociétales sur fond de limitation de la consommation vers une transition écologique naturelle. Les changements ne peuvent être que politiques, sinon les solutions personnelles sont toujours liées à l’urgence. Personne pense à thésauriser, l’argent qu’on gagne se doit d’être dépensé. Tout et tout de suite. Inflation permanente, sans cesse les prix augmentent. Ce qui valait $4.99 coûte maintenant $5.99 et les billets de $20 filent comme jadis ceux de $5. Le verre de vin à $16 sans la taxe. Un croissant, café, plus + taxe et +pourboire, on se retrouve à $10.90 sans même en avoir conscience.
Et pareil dans la construction, les tours continuent de monter plus haut, pourquoi ? Pour qui ? Pour bluffer les gogos j’imagine. Manhattan est une ville de TOUR-isme.
Pourtant dans le Hells Kitchen où je reste, contrairement à son nom, bien qu’au milieu de toute cette vie affolante, je suis un petit peu à l’écart du vacarme. L’appartement est plutôt calme. Heureusement il ne fait pas encore très froid car la chaudière est en panne/ révision. Les ouvriers travailleront dessus pendant deux jours, avant qu’une vague de vents glacés venus du Nord envahisse la ville quelques jours plus tard.
J’en profite aussi pour aller visiter quelques uns de mes amis, travaillant pour des compagnies françaises implantées aux US. Contrairement au discours qu’ils défendaient il y a peu de temps encore, je les entends dire que même si cela fait longtemps qu’ils sont là, même s’ils ont acheté l’endroit qu’ils habitent, et bien que leurs enfants y aient fait leurs études, pourtant peu d’entre eux envisage d’y rester toujours.
Benoît Cohen et Eléonore Pourriat eux ne sont pas encore de ceux-là, ils sont pleins de rêves et de projets. Lui travaille sur un nouveau roman, elle défend le sien (qu’elle n’aurait sûrement jamais écrit si sa nouvelle vie ici ne l’avait incitée à le faire) et elle prépare un film. Certes leur chaudière est aussi en panne, mais ils brûlent des feux de l’enthousiasme sous le charme qu’inspire Brooklyn où l’on veut croire que la vie est au diapason des défis qu’on se lance à soi-même.
Les Américains de mes amis m’ont semblé moins convaincus. Même s’ils n’en veulent rien laisser paraître, je les vois entamer les démarches de demande de « subventions » pour compenser l’impossibilité de se réaliser par soi-même. C’est nouveau. Mon ami le poète Bob Gaulke m’a donné le sentiment de s’interroger sur les “issues poètiques”, il fait quelques concerts avec le guitariste de Richard Hell, mais les endroits où il se produisait ferment les uns après les autres…
Dans le mythe on appelle ça « tirer la société vers le haut », dans la réalité, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Aujourd’hui les caprices des uns, et le mépris des autres, font que la pression n’a jamais été aussi forte en terme d’exigence au quotidien.
J’ai déjeuner en tête à tête avec Mark SaFranko. Il reprenait ses repères dans le New Jersey après deux mois passés à sillonner les festivals littéraires en Europe (et surtout en France). On a parlé de tout et de rien, autant de musique, que de tennis, et de nos tendons mal en point, lui l’épaule, moi celui d’Achille. Encore dans le jetlag, il avait une épaule en vrac après s’être trop “donné” au gym club d’un hôtel Biarrois. On a comparé nos points de vue sur le monde, lui, évoquant la France à travers le prisme de lucidité d’un Américain pragmatique, sans complaisance pour lui-même, moi avec une vision plus idéaliste et abstraite, celle d’une Amérique où chacun s’imaginait librement capable d’entreprendre et de dépasser ses propres limites jusqu’à rencontrer les démons de la rentabilité.
Avec son humour, il me raconte les difficultés d’un auteur Américain dans un pays qui ne lit plus. Un conseil : découvrez sans tarder les excellents : « Incident sur la 10 avenue », « Suicide » ou « «Dieu bénisse l’Amérique ». Celle que Trump a déchirée et dont on constate les conséquences de sa gestion épouvantable digne de tous les halloween avec le retour des homeless à tous les coins de rue. https://www.instagram.com/charleliecouture/
Et un sentiment de panique en ce veteran’s day, de même la grande messe des soldes, la curée, la furie du “Black Friday” a déjà commencé
dés le Lundi…
Tout ça me semble désormais bien loin de moi, et quand bien même je le fus qu’aujourdh’ui je le fuis.
Les jours ont passé à toute vitesse, mais j’ai déjà d’autres choses à faire… Y a pas qu’à New York qu’on peut être hyper actif…

Epilogue JFK
– J’attends porte 3 quand une femme frêle d’un certain âge au regard pétillant et au sourire merveilleux s’assoit à côté de moi. Elle est seule. Je ne peux m’empêcher de m’adresser à elle. Elle ne sait pas qui je suis. Je me présente et s’engage une conversation aimable avec naturel et simplicité. Laurie Anderson me dit qu’elle part en République Tchèque à Brno plus précisément pour diriger une pièce pour violon qu’elle a composée. Je lui dis l’admiration que j’ai pour elle, et combien mon fantasme de New York a changé après le départ de Lou Reed.
– New York n’est plus une ville pour les intellectuels… Elle a trop besoin d’effet…
Il y a eu l’appel pour l’embarquement, « Quand reviendrez-vous parmi nous ? m’a-t elle demandé, Peut-être nous rencontrerons nous à nouveau ?
– J’aimerais le croire, les rencontres importantes sont souvent le fait du hasard, ai-je répondu avant qu’on se sépare.
CharlElie COUTURE
11 Nov 2019