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Confesse Book

343 – « désaccords parfaits »

À New York mes amis se séparent. Plus précisément ceux qui s’accordaient à vivre en couple, ne divorcent plus, mais ils se séparent. Plus exactement, ils considèrent qu’ils sont toujours ensemble, mais ils ne vivent plus ensemble. Ils sont ensemble de cœur mais plus de corps. Sensation très étrange d’amours de dix ou quinze ans, qui se retrouvent aujourd’hui digitalisés l’un pour l’autre, sous forme de contacts abstraits via les réseaux sociaux.
Si on les rencontre “ensemble”, on les entend dire qu’ils s’aiment toujours, mais contrairement au dicton, ils se veulent « loin des yeux, près du cœur». Au fond, ils sont devenus si exigeants, (capricieux) qu’ils ne se supportent plus au quotidien. C’est ça, oui: le caprice a pris le pouvoir sur la raison autant que sur la passion.
Plutôt que les chagrins, les colères, les embrouilles de réglage, les chicanes, les disputes, l’un ou l’autre s’en va.
Mais attention, ils ne coupent pas les liens pour autant, non, et même, ils disent qu’ils s’entendent mieux depuis qu’ils ne sont plus tout le temps l’un sur l’autre, et ils font des sourires, comme s’ils s’amusaient de la situation. Et ils semblent aller bien… (Ou bien peut-être même qu’ils ne font pas semblant.)
– Ah bon,… parce que ça n’allait pas ?
– Non plus vraiment…
– Vous cachiez bien votre jeu, on vous croyait amoureux…
-Eh !
-Et maintenant ?
– … Ça va mieux.
Ils s’écrivent, ils passent des heures au téléphone, ils mangent ensemble, le Skype à la main.
Mais aussitôt qu’il y a le frémissement du début d’un désaccord, ils raccrochent.
Et chacun gère sa solitude… plus ou moins bien.
Et si l’un des deux y gagne, clairement l’autre ne s’y retrouve pas. Mais c’est ça ou Tinder… Alors comme ils ne veulent quand même pas tout jeter, ils s’accommodent, et tant pis si l’autre doit faire avec la décision de celui (ou celle) qu’il aime toujours, mais qui n’arrive plus à gérer la situation autrement qu’en prenant de la distance.

Il faut dire aussi que la vie, la ville, n’a jamais été aussi exigeante, elle qui demande un engagement absolu, sans laisser la moindre marge de manœuvre.
Oui l’activité professionnelle est sûrement au centre de ces décisions de séparations, ces exils volontaires. Si l’un des deux ne peut plus travailler, ou bien à cause d’une histoire de manque de place, ou bien un contrat de travail pour l’un sans l’autre, un bail qui arrive à terme, ou si l’un des deux choisit de ralentir, alors immédiatement la ville se venge. Comme toutes les grandes villes, New York est un ogre qui vous avale, comme toutes les grandes métropoles, New York ne supporte pas qu’on la ralentisse. Ceux qui ne courent pas assez vite freinent le troupeau des moutons de Panurge qui se précipitent d’un commun accord vers le précipice.. Et les malades, les lents sont juste bons à se faire préemptés par les prédateurs. Alors avant de se faire chasser par la meute, certains loups choisissent d’être solitaires, en errance…

Une fois séparés, l’un et l’autre adoptent des rythmes différents. Ils s’y habituent et ils y prennent goût, ensuite, pas le retour en arrière.
Pourtant quoi qu’ils disent, je vois mes copains avec ce quelque chose d’un sourire brisé. Une sorte de désenchantement.

Et puis il y a aussi les questions qui nous hantent tous, celles qui sont liées au devenir de la planète, la survie de l’espèce, la prise de conscience du fait que si l’on n’agit pas vite (voire même envisager un dictat écologiste), ce sera cuit pour tout le monde. Alors chacun invente sa solution individuelle : cultiver un potager, se nourrir du produit de sa pêche, éteindre la lumière, couper l’eau de la douche quand on se savonne, faire le tri des emballages, arrêter le sucre, ou l’alcool (ou les deux…) etc. Enfin tous ces pis-aller qui donnent bonne conscience mais qui ne résolvent pas l’énigme de la fin du monde sachant que les « Méchants » sont toujours au pouvoir avec la ferme intention d’en profiter un max tant que c’est possible, justifiant leur fringale imbécile en disant: « Eh, si j’ le fais pas, un autre le f’ra à ma place, autant qu’ j’me serve. »
Alors au milieu de ce vague à l’âme couleur blues, tristesse désenchantée, chagrin désabusé, tout le monde a tord ou raison : aussi bien ceux qui nient l’évidence façon « je-vais-bien-tout-va-bien » que les sombres “darkistes” qui s’enfoncent dans le mythe gothique suicidaire façon « c’est-foutu-rien–n’est–possible » « on est déjà morts» «Nostradamus l’avait écrit… », «Un jour viendra l’apocalypse…».
Au milieu de tout ça donc, telles des cellules familiales, les couples de mes amis se divisent, et ça fait la joie des industries : deux bagnoles, deux apparts, deux télés, deux machines à laver, deux lits, deux… deux fois de l’électricité, deux fois consommer, deux fois tout au lieu d’un seul.
Moi je ne les juge, pas, et pourtant je les entends m’expliquer que :
– Mais tu sais, ça se fait beaucoup en ce moment… C’est très à la mode », « et puis tu sais, je revis », « enfin je peux faire ce qui me plaît, plaît, plaît »,
Pourtant si «moderne » qu’elle soit, j’entends aussi dans cette chanson qui s’efforce de se la jouer cool à l’aise Blaise (sans baise), il y a aussi quelque chose comme les intonations troublées de refrains nostalgiques un peu ” songeurs” joués en dysharmonie sur des gammes mineures en guise d’arrangement pour des mélodies douces amères en « désaccords parfaits ».

CharlElie

6/11/2019