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Confesse Book

330 – Jet Sète – Suite (et fin)

Jet Sète – Suite (et fin)
Juillet 20XIX.

Dimanche.
6 heures du matin.
Il fait beau. Sète s’éveille en douceur.
Je passe la matinée à écrire. Quand mes hôtes s’éveillent, je partage avec eux un café et une part de brioche en conversant de tout.
11heures
Eric Poindron m’invite à le rejoindre sur la place d’où nous partons avec le pote Roger et sa femme, manger de bons calamars grillés dans un restau bondé.
Le soleil tape. Des jeunes joutistes à maillots de marins descendent la rue en chantant. Dans une demi heure, ils vont s’affronter sur leurs barques. J’ai hâte de voir ça. Le temps de boire un café et je me dirige vers l’endroit où la joute va avoir lieu quand mon téléphone sonne.
15h10
Numéro caché, je crois qu’il s’agit de la personne qui doit me transmettre les informations concernant les obsèques de mon cousin, je décroche. À l’autre bout du fil la directrice du festival m’informe avec autorité qu’on m’attend sur le parvis de l’église Saint Louis où je devrais être déjà. Je réponds que j’ai un peu mal à la tête mais qu’elle ne s’inquiète pas, que je serai à 18h à la rencontre à laquelle j’ai accepté de participer. Elle insiste sur le fait que je n’ai pas lu le programme et que j’ai « aussi » une lecture à 15h… Je réponds que j’ai bien vu ça, mais je rappelle que ma venue est bénévole, et qu’elle s’est faite sur la base de trois interventions, non pas trois « par jour » plus deux hier, et deux demain. Elle insiste. J’ai déjà mal à la tête j’ai soudain en plus mal au cœur. Je décide d’aller m’expliquer avec elle de « vive voix ».
Quand j’arrive, elle me suggère d’attendre qu’elle ait terminé un « autre rendez-vous ». Finalement elle revient, en me disant, que je suis « raide », qu’on ne s’est pas entendu, que je n’ai aucun respect pour mon public, que je n’aime pas la poésie comme elle l’aime, et toutes sortes de choses qui font plus mal qu’autre chose. Dire que je me réjouissais d’être là, j’ai l’impression de baigner dans les eaux troubles d’une Méditerranée polluée. Si elle avait su qu’elle avait affaire à un « homme d’affaire » elle ne m’aurait pas invité. S’il s’était agi de 3 rencontres par jour, je ne serais pas venu. Je suis blessé de me sentir à ce point mal-aimé et « l’homme d’affaire » propose de s’en aller. S’il n’y avait ni sono, ni scène, ni rien la veille où j’ai fait une lecture a capella à la Criée, ce n’était pas de sa faute… Je tente de retrouver mon calme. Elle et moi, nous ne sommes pas ennemis après tout, on s’efforce de défendre des “valeurs” similaires tout du moins assez proches. Je comprends oh combien les difficultés qu’elle rencontre pour organiser un tel événement, considérant que les compressions de budget culturel n’ont jamais été aussi sévères. Je n’aime pas le sentiment d’inachevé et je confirme que je serai présent comme convenu pour la conférence sur le parvis de Saint Louis à 18h. Nous en restons là, après qu’elle m’ait rappelé un autre rendez-vous « à la chandelle » à 23h à côté du phare… Quoi ? Encore une autre lecture… à 11H du soir ? Elle ajoute que je n’ai pas à être traité autrement que les autres invités, et que « si au lieu de discuter, tu avais fait ce qu’on te demande, ce serait déjà fini. » Exact, je serais aussi cramé et j’aurais encore plus mal au crâne. D’ailleurs j’aurais pu aussi dans le même temps aller construire un mur en agglos, proposer mes services pour déménager un frigo ou participer aux joutes en tirant sur les rames. Nous nous séparons sur cette réplique cinglante et je rejoins l’artiste Jean Luc Parent avec qui j’ai le projet de faire quelque chose dont nous avions convenu de parler cet après midi.
J’attends les informations concernant les obsèques de mon cousin, et je confirme le train pour mon départ du lendemain.
17.45h.
Près de 200 personnes m’attendent sur le parvis de Saint Louis. Pauline qui anime la rencontre arrive un peu essoufflée :
– Avant toutes choses, faisons connaissance…
– Nous sommes là pour ça, volontiers.
– Si on n’a pas le temps tout se dire, on se reverra demain n’est ce pas, me dit-elle en aparté…
– Demain, comment ça… à quelle heure?
– Vous n’êtes pas au courant ?
– Enfin, je repars demain, dis-je un peu surpris.
– Ah mais nous enregistrons une émission pour la radio…
– Quelle radio ?
– Ben, la radio du festival, à 13 heures, c’est marqué sur le programme qu’on vous a remis, j’ai eu a confirmation par la directrice …
– Attendez, à 13h je serai dans le train… Si vous pouvez avancer dans la matinée faites moi signe, Sinon c’est râpé, Mais d’abord, procédons étape par étape,et commençons par cette rencontre, les gens attendent, allons-y…”
L’entrevue se passe dans la bonne humeur. Pauline me laisse improviser et développer mes idées. Je reconnais dans l’assistance des amis et d’autres auditeurs (trices) venus assister aux précédentes lectures. Super ambiance, à la fois sérieuse et drôle. Le public se régale autant que moi. Tout se passe pour le mieux. Voilà, je suis venu pour vivre ce moment-là. Quand la cloche de l’église se met à sonner c’est comme un signal céleste pour nous suggérer de conclure.
Avaler une salade et retourner à ma chambre, le temps de me changer avant de repartir à nouveau vers l’extrémité du môle pour faire cette énième rencontre avec Eric Poindron, cette fois, celle-ci dite « aux chandelles ».
23h
C’est peut-être un peu tard, pourtant une trentaine de personnes se sont déplacées. Elles assistent à une prestation pour le moins improbable… Eric veut bien faire, mais je le sens un peu fatigué ; il n’a pas pris le temps de se reposer de la journée. Lui que j’ai entendu maudire ceux qui s’écoutent déclamer leurs stances devant des bâillements las d’auditeurs rassasiés, je sais qu’il voudrait sortir des limites du cadre de cette lecture et débrider l’atmosphère, mais les auditeurs peinent à comprendre le sens de ses blagues et des allusions d’exégète qui, quand il lit un texte, ajoute tellement de commentaires qu’il finit par perdre lui-même le sens de ce qu’il veut transmettre. Et puis il y a les étranges ponctuations musicales d’un guitariste Brésilien originaire de Sao Paulo, venu au débotté pour remplacer un musicien Croate retourné inopinément en Croatie… Et enfin moi, qui peine à trouver mon rythme. Et même quand je tente un échange avec le public, interrogeant chacune des personnes présentes en leur demandant leur prénom, oui alors même qu’un dialogue “poétique” ne s’installe, l’icelui qui fait la présentation m’interrompt pour demander à Poindron et à moi, de LIRE quelque chose. Juste éclairé par la faible candeur des réverbères de la ville de Sète, tenant lieu de « chandelle » je peine à déchiffrer les phrases du texte “KTB”, “Kill The Beast” extrait de « la Mécanique du ciel »…
Certaines journées doivent juste se terminer….

Lundi.
5h45
Une autre moustique… femelle (puisque ce sont elles qui piquent) une Rambo est passée par les fentes du store cette nuit. Elle est toujours là. Je veux lui faire comprendre qui je suis quand je la repère sur le mur, mais elle est décidément très habile. De l’autre côté, les rieuses emplumées traversent le ciel de l’aube en narguant ma fatigue à tue-tête.
6heures.
Je me lève un peu chagrin.
Comme hier, sur le même balcon, je rédige ce mémorandum en pensant aux obsèques de mon cousin. Partager un café et une part de brioche lyonnaise avec Philippe, mon hôte avant qu’il ne parte travailler.
Dans la matinée, Pascale, sa femme, a la gentillesse de me raccompagner à la gare de Sète avant que j’aie reçu un message me disant que l’interview n’a pu être reportée.

Je me dis que la froideur de l’organisation de ce Festival de Poésie est quand même étrange… Alors même qu’il s’agit d’émotions et de sentiments à fleur de peau, je repars sans pas un mot gentil, ni même un remerciement en guise de cadeau, juste l’impression d’avoir été convié à venir faire mon boulot, mon devoir de poète. DUR DUR. Je peine à croire que la même personne qui avait si finement supervisé l’exposition « Passages » au printemps, puisse avoir changé à ce point. Comme si une fois encore l’exercice du Pouvoir grise les responsables, au point de les déshumaniser, ils perdent leur clairvoyance ne voyant plus leurs associés, comparses ou amis seulement que comme des sources de « problèmes ». Alors ils deviennent fuyants et la distance qu’ils créent entre eux et les autres leur sert de bouclier.
Pas un mot sur ma présence dans le journal local, j’en viens à penser que tout cela n’était qu’une illusion.
Eh oui, c’est ça aussi, la Poésie,
Une illusion,
La vie.

CharlElie COUTURE
Juillet 20XIX