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Confesse Book

294 – Apparemment rien de cassé

Y a comme une espèce de violence dans l’air, et je ne dis pas ça parce que j’ai craqué mon lacet.… Non, mais parce qu’en sortant de la douche, j’ai vu l’hématome que je me suis fait en tombant de mon scooter hier. Après un déjeuner, tranquille, je reprends mon scooter, garé il est vrai sur le trottoir, vu que les places parking réservées aux deux-roues étaient saturées. Je m’apprête à rejoindre la chaussée, quand se poste devant mon guidon, un homme qui parle à son téléphone avec un accent slave, ukrainien peut-être. Je lui souris avec un petit signe amical, mais il fait semblant de ne pas m’avoir vu. Il ne bouge pas apparemment très énervé par les propos de son interlocuteur. Je donne un petit coup d’accélérateur pour lui faire savoir que j’ai besoin de passer. Et là, il se tourne vers moi, plus énervé encore et il mime avec sa main libre qu’il est sur le trottoir et que c’est moi qui n’ai rien à y faire, – en quoi il n’a pas tort- mais je mime à mon tour mon embarras, tentant de lui faire comprendre que je veux rejoindre la chaussée. Il détourne le regard et feint de m’ignorer tout en continuant à parler son sabir franco-caucasien et plutôt que de s’écarter simplement de 30 centimètres il semble vouloir jouir de me contraindre à le contourner. OK, Stoïque, je m’apprête à le faire quand il met son pied chaussé d’une grosse godasse de chantier à protection métallique, sous la roue avant de mon scooter, tout en balançant un grand coup de poing dans mon casque. À zéro à l’heure, déstabilisé, je m’écroule dans les tables vides situées à l’extérieur du restaurant Pub Saint John’s à l’angle de la rue Blaise Pascal.
Moi, sous mon scoot dans les tables et chaises renversées, le Slave toujours au téléphone qui s’amuse de me voir au sol mal en point. Sort alors du Pub Saint John’s un serveur qui m’aide à me relever. L’autre change de ton, jouant la victime, il dit que c’est de ma faute, que je lui ai roulé sur le pied. Une fois redressé, le serveur s’enquiert de mon état: « Ça va monsieur ? » « Oui ça va merci. »
Apparemment rien de cassé.
L’autre continue d’éructer. Mon scooter redémarre. Rajuster les rétros. Prendre quelques instants pour retrouver mes esprits. Toujours en ligne avec son interlocuteur invisible (peut-être son chef de chantier) il répète pour la énième fois que je lui ai roulé sur le pied, que je peux bien appeler les flics si je veux, qu’il en a rien à fout’… Oui, j’étais garé sur le trottoir, oui, il était en droit de considérer que j’avais tort, mais il pouvait aussi se bouger de rien et c’aurait été facile.
Non, je ne veux pas penser que le fait qu’il porte un gilet jaune ait quelque chose à voir avec la violence et la frustration qui habite à l’évidence cet homme depuis longtemps.
Avant de repartir, je lui ai fait signe de s’approcher. Un peu hésitant, il est venu, et je lui ai dit : « Je ne t’en veux pas, un jour tu seras peut-être à ma place… ». Il était désorienté. Il m’a suggéré d’aller me faire enculer, mais j’avais d’autres priorités. Et je suis parti avec une vertèbre lombaire démise et cet hématome…

Autre signe d’énervement latent : ce matin, j’étais à pied, je traversais peut-être en dehors des clous, un cycliste barbu -livreur de bouffe m’interpelle : Bouge de là, coooonnaaaard. J’ai à peine le temps de l’interroger sur le « Pourquoi connard ? » qu’il s’en prend au souvenir de ma défunte mère dont il hurle à la rue que je suis le fils de quelqu’un qui exerçait semble-t il jadis une certaine profession très éloignée de tout ce que je connaissais d’elle…
Et puis c’est le ministre de l’intérieur qui annonce que les blindés défendront le palais de l’Elysée… Et puis des lycéens rebelles brûleurs de poubelles se retrouvent à genoux les bras sur la tête face à un mur devant un escadron de gendarmes mobiles… et le Président s’enferre dans son idée de l’exercice du Pouvoir, mais on voit bien qu’il n’a aucune expérience du terrain et il s’enterre dans le bunker de ses certitudes laineuses, lui qui déclare dans son jargon niaiseux qu’il ne veut pas “détricoter” tout ce qu’il a mis en place…
Bon c’est pas tout ça, mais moi c’est un rebouteux que je devrais aller voir pour qu’il remettre ma colonne et les idées en place… avant que les autres colonnes de chars ne se mettent à tirer sur un peuple en larmes.

CharlElie Couture
Dec 20XVIII