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Confesse Book

290 – Retour difficile – 2

Un retour difficile
(le mensonge)
2

Je fais partie des premiers arrivés Porte C86. L’équipe Delta du vol précédent remballe ses affaires, et je vois revenir l’acariâtre Air Canadienne de ce matin. Elle a pourtant l’air un peu plus détendue, c’est sûr, il y a moins de monde pour lui mettre la pression. L’avion est annoncé avec un nouveau retard d’au moins une heure. Je vais la voir. « Est-ce que vous pouvez me dire si j’attends pour une bonne raison ? Est-ce que j’ai des chances ?
-J’peux po savoar messieu Coutzur’, j’ai entendu vot’ histoir’ là, de vos enfants à l’école… mais leur mère peut pas aller les chercher ?
– Euh, …Elle est à l’hôpital…
– Faut app’ler l’école… vous avez pas le numéro d’amis ? Ils ont po d’amis vos zinfans là !
– Je ne connais pas le numéro de leurs amis… D’habitude je n’ai pas à m’occuper d’eux…
– Comment ça?
– C’est un peu compliqué à expliquer…
– Ben oui, mais c’est très imprudent de fair’ c’que vous faites, là m’sieu Coutzur…
– Comment donc ?
– Ben, c’est Mère nature qui décide…
– Qu’est-ce que vous me racontez, c’est pas Mère Nature qui pilote, et encore moins elle qui nous recolle sur des vols le lendemain. Je vois bien que les autres vols décollent, y a que le nôtre qui a été canceled. Mère Nature a rien à voir là-dedans, c’est m’Air Canada qui est la cause de mes soucis…
Elle baisse la tête dans son computeur. Des histoires comme la mienne elle doit en entendre tous les jours et de toutes façons, elle me jure qu’elle n’y peut rien et d’ailleurs elle est trop maquillée pour être bien dans sa peau d’employée d’Air Canada.

Nouveau retard affiché sur le panneau : 15.10h: « Dû aux conditions météo, le personnel n’est pas encore arrivé. On vous tiendra informés mesdames messieu… et blabla bla. »
Les gens affluent. Nous sommes nombreux désormais porte C86.
Parfois la maquillée appelle certains noms à venir la rejoindre. Certaines personnes arrivées après moi se présentent à elle et repartent avec un sourire soulagé. Je comprends qu’ils étaient aussi sur la liste d’attente et qu’ils viennent d’avoir leur Graal. Et moi alors…? Elle me jette des clins d’œils, elle sait bien que je suis là. Je la vois bien faire des sourires à d’autres,moi, je ne suis pas sa tasse de thé. Elle ne m’aime pas, je suis un menteur.
J’appelle New York régulièrement pour les tenir informé de l’évolution d’une situation qui n’évolue pas. Maintenant c’est cuit pour la répétition de ce soir. J’appelle Matt, je lui explique qu’on repousse la répète au samedi matin. Mais pourrai-je seulement arriver à temps pour aller à la soirée que des amis ont organisée ce soir en mon honneur? Et je commence même à craindre pour le concert de demain. “On” me suggère de louer une voiture, ou de partir en co-voiturage, de prendre un bus… Partir sur Boston ? Mais changer de compagnie aérienne signifierait : sortir des embarquements, voire même changer de terminal, repasser par la douane, enfin tout un processus. Air Can’ c’est « No, we can’t ». Ils n’ont pas d’accord avec les autres compagnies. Ils ne feront aucun effort. Encore heureux que je n’aie pas de bagages. Abdiquer… Non, je n’ai pas attendu tout ce temps pour rien. Je dois m’y tenir. « Résister Brother, résister sister »…

15.20h
Annonce au micro : changement de porte d’embarquement. Comme des zombies obéissants, la centaine de gens que nous sommes migre dans les longs couloirs à nouveau vers la porte C56. Trimballés comme des choses autoportées. Nous sommes devenus des êtres soumis, dépendants. S’ils nous disaient de monter sur des échelles, de ramper sur le sol, ou d’y aller à genoux, tout le monde obtempérerait.

La gardienne est là derrière son pupitre.
Il y a de plus en plus de passagers. Je suis debout devant elle, le ventre serré. J’espère toujours qu’elle va m’appeler. Toujours pas renseigné sur mon sort. Bien que victime de la circonstance je me sens pourtant coupable.
Le vol est maintenant prévu à 16h
Je m’approche de la gorgone maquillée à lunettes, pour regagner un peu de la crédibilité je dis :
– J’ai appelé l’école, ils vont les garder les enfants jusqu’à 19h. Mais pourriez-vous seulement avoir la gentillesse de me dire combien de gens sont sur la liste avant moi. Je vois bien que vous en appelez d’autres.
– C’est pas moi, mossieu Coutzur’, c’est le computeur qui m’ dit.
– Mais quand même, combien ? Est-ce que j’attends en vain ?
– J’peux juss’ vous dire que vous n’êtes pas en têt’ vous devez partir demain soir !!!
– Quoi ? Mais non ! Je devais partir ce matin, vous le savez, c’est vous qui m’avez inscrit pour demain soir !!!
– Oui ben pour moi c’est c’ qu’est marqué ! Attendez si vous voulez… J’peux rien vous dire de pluss. »

Derrière les grandes baies vitrées, il se remet à neiger. Oh putain !! Manquait plus que ça !
(à suivre)