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Confesse Book

266 – T E R France Argentine

TER – France Argentine

Le train est à 13.33 h. Attention Gare de Bercy, pas gare de Lyon.
Vu qu’on n’a pas vraiment l’habitude de partir de cette gare, on est tous là une demie heure en avance. Hâte de jouer. Show d’été en Bourgogne et blague : « Oh! Boire un coup à ton pub à Montbard…»
À peine le temps de se congratuler, je lève les yeux en cherchant le numéro du quai sur le panneau d’affichage, mais… mince, le train est maintenant annoncé avec un retard d’une demi-heure.
Philosophes, on s’installe dehors pour manger nos sandwiches et salades au soleil, en compagnie des ceusses venus célébrer la Gaypride.
– Tu sais quoi ? Quand un bourdon chevauche une 🐝 c’est ce qu’on appelle une “guêpe ride”…
– Ah ah.
Une nouvelle alerte résonne sur nos portables. Bingo! On vient de passer à 1 heure (de retard)… Sans être tous, c’est le moins qu’on puisse dire, des fans de foot vertébrés invétérés, on commence à se dire que ce sera difficile de voir le ¼ de finale France/Argentine sur écran géant.
Nouvelle alerte bip. Damned, maintenant, c’est une heure et demi de retard. Pour le match c’est sûr, c’est plié.
Le train a même carrément disparu des radars du panneau d’affichage. Doit-on changer d’option? Filer en gare de Lyon pour prendre un TGV au lieu de ce TER tortillard? Appel à l’équipe technique déjà sur place.
– Calmos, on a d’ la marge, répond notre régisseur flegmatique.
Je visite néanmoins le préposé aux renseignements de la gare,
– Bonjour…
Lui, protégé derrière l’hygiaphone d’une vitre pare-balle, d’une voix neutre et sans la moindre empathie, nous conseille de monter dans le train suivant, celui qui part à 15.33 h.
– Bonjour… Dites, c’est quoi le problème de ce train supprimé? Vous ne donner aucune explication…
– Accident de personne, monsieur, me répond l’employé à casquette.
Bon, ça veut dire: “suicide”. Le corps explosé en gare de je ne sais où.
– Ils ramassent les morceaux, il y en a partout, qu’est-ce que vous voulez… ça prend du temps.

Le nouveau train annoncé quai 2, c’est la ruée de l’exode. Parmi les passagers, je croise un célèbre critique d’Art moustachu que j’apprécie. S’appuyant sur sa canne sous le cagnard, il attend le même train pour Sens, avec son “sens” de l’humour, goguenard comme à son habitude. On parle d’un livre qu’il a récemment publié chez Acte Sud et d’un d’autre achevé dont il relisait les dernières pages quand son ordinateur lui a été volé en Suisse. Tout à refaire.
Le train arrive enfin. Nouvelle cohue.
Les autres bondés, on s’installe pourtant dans un de ces wagons compartimentés d’une autre époque, sans wifi ni prise de courant pour recharger nos engins consommateurs de batterie.
15.33 h. Le train reste à quai sans bouger.
– Oh, qu’est ce qu’il fait chaud !
On réalise assez vite qu’il y a moins de monde dans celui-ci bicoz la clim est en panne.
À 16 h finalement, en même temps que commence le match, le TER se met en branle.
On sue comme des corps/légumes à l’étuver dans un hammam.
Karim nous sauve d’une mort certaine par déshydratation en débloquant avec un canif la sécurité d’une lame de vitre. Enfin un peu d’air.
On envoie/recevons des SMS qui nous informent de l’évolution du match, sans le son, certes, mais il nous est facile de deviner les commentaires stéréotypes que dégainent les « Zexperts foutbolistiques” qui bien souvent confondent leurs fantasmes avec la réalité aléatoire d’un match:
” Alors, oui voilà, on va croiser les doigts, en espérant que Deschamps ne se soit pas trompé dans sa sélection… Ah si Zidane était là… On veut y croire, pourtant. Ils ont un vrai potentiel… Pourvu qu’ils soient moins ennuyeux que lors du précédent match… Allez, on y va, c’est maintenant qu’il faut tout donner, et puis aussi marquer des buts… Ce serait une bonne idée de… Mais quoi? Qu’est-ce qui se passe ? Ah oui bien sûr, si l’on ne cadre pas, on ne risque pas de marquer… La France vous regarde… On ne comprend pas… Hors jeu… mais quoi, il faut être plus précis… Ah lalalalala troop de fauutes. Mais pourquoi ? Attention, moi, je le dis clairement, faites très attention, le danger est là… Qu’est c’ qu’ils font ? Mais regroupez-vous. On bétonne… une bonne défense c’est très important. Non, bon bein maintenant il faut attaquer… Il faut se décider. Belle contre-attaque, de la vigueur, du tonus. Voilàààà. Giroud la girouette… Pogba, il est haut… On sent la fatigue, peut-être que la saison a été un peu longue… Ils sont cuits ou quoi! Oui mais aussi en face il y aaaaa mais non, mais siiii… Passe, mais qu’est ce qu’il fait, passez-lui la balle. Rrrrh… Eh, c’est pas en jouant comme ça qu’on va gagner. Mais noooon… Il faut ouvrir le jeu. Nooon… Oooh , on attendait mieux de Griezman, très décevant… Ouii Excellent Griezman… formidable joueur! Un vrai coup de Grisou, ça explose… Allez les Bleus on s’ remonte les chaussettes et… Oooooh lààà, pénalty ! Mais monsieur l’arbitre, regardez donc la vidéo… Vous faites quoi? C’est la coupe du monde quand même ! Aaaallez, on donne tout ! M’bapé nooon… Killian Ouiiii. Quel tir ! Formidable. Ah on les aime. Qu’est-c’ qu’on les aime quand ils jouent comme ça ! Ces types sont des génies, des champions, des géants… Ah! le fotbale moderne, c’est quelque chose… On est content de retrouver le plaisir du beau foutbol….”

À nouveau immobilisés à Saint Laurent du Sault … pour une durée indéterminée.
Puis de nouveau un stop à Laroche-Migennes pour cause d’un problème de passage à niveau.
Enfin, le train repart au ralenti jusqu’à St Florentin Vergigny. Toutes ces villes “fantômes” dont pour la plupart, je n’avais jamais j’avoue, entendu le non.

Bref après avoir été traités de tous les noms d’oiseaux, les joueurs sont devenus des dieux quand le match s’est achevé France 4 Argentine 3 au coup de sifflet de l’arbitre bien avant celui du chef de gare Montbardois.
Arrivés, trempés de sueur, avec quatre méchantes heures de retard. Heureusement que la musique nous transporte ailleurs, et entraîne une certaine forme d’amnésie…
Une fois sur le quai, on avait tout oublié.

– Je ne vous demande pas si votre voyage s’est bien passé… s’enquiert madame le maire.
– Disons qu’on avait juste un peu hâte d’arriver…

Et on est montés sur scène
Et on a joué comme des bêtes, dans la ville de Buffon.

CharlElie
Juin 2018