Menu

Confesse Book

312 – Histoire vraie

Histoire vraie / Scénario.
Ça fait quatre ans que Maxence vit un enfer…
Maxence est prof de gym, un grand quinqua d’1,84m à qui on ne la fait plus. Il se dirige tranquille vers la retraite, il ne peut plus rien lui arriver. C’est un bon prof dans un lycée technique de la banlieue parisienne. Toujours bien noté. Il a la foi républicaine, le sens de « l’éducation pour tous ». Il n’y a pas beaucoup de place pour faire du sport dans son secteur, le stade est loin, alors il a fait installer un mur d’escalade dans le gymnase et ça se développe. C’est une des activités qui marche le mieux. Un jour, encouragé par des directives ministérielles, il décide d’emmener une quinzaine de gamins en « milieu naturel ». Ils vont monter quelques “cailloux” dans la forêt de Fontainebleau. Les gamins choisis parmi les plus aptes, sont très excités à l’idée de sortir hors les murs, quitter quelques heures le contexte scolaire habituel. Il y a parmi eux, Saatchi, « Satch » comme ses potes l’appellent. C’est une forte tête, un mec assez « physique ». Pour les uns c’est un “frimeur », pour les autres un « vrai emmerdeur ». Mais pour Maxence qui en a vu d’autres et qui croit à l’importance de la confrontation avec soi-même, cette journée pourrait être déterminante, comme les entreprises qui prônent les défis-nature pour créer d’autres relations entre collègues / salariés…
Les 15 élèves et personnel accompagnant (le chauffeur du car), arrivent sur place joyeusement. Les consignes sont strictes, ils seront tous harnachés et ils s’arrêteront à la limite des 7 mètres. L’après-midi démarre, au poil, tout le monde est joyeux, on est en Juin, la fin de l’année approche, en plus il fait beau. Toutes les conditions sont réunies pour que ça laisse à tout le monde un super souvenir.
Quand Maxence voit que Satch monte au-dessus de la limite que tous les autres respectent, tout de suite, il l’interpelle et Satch redescend. Mais Satch n’aime pas qu’on le contredise, à peine au sol, quasiment direct, il remonte en disant qu’il en a rien a foutre de ce que dit le prof. Satch veut frimer devant les filles, et il repart illico à l’assaut de la paroi. Aussitôt Maxence l’interpelle, mais cette fois Satch ne s’arrête pas et continue son escalade. Il vise le sommet du rock… Sauf qu’à 18 mètres il dévisse. Raté une prise. Ce qui devait arriver, arrive : il rebondit sur le rocher, sa tête heurte la pierre, il est freiné heureusement par un buisson, mais néanmoins il s’écrase sur le sol.
KO, comme mort.
Téléphone. Urgence.
¾ h plus tard, les pompiers arrivent, brancard. Ils embarquent le gamin dans le coma. Police. Constats sur place, tout est en règle. Retour en silence dans le bus.
Le cauchemar de Maxence commence.
Satch entre la vie et la mort. Trois semaines à attendre chaque coup de téléphone le cœur battant. Panique, angoisse, nuits blanches. Finalement Satch sort du coma. Ouf. Non sans séquelles : multiples fractures, côtes, bassin, épaules, poignets.
Débute alors le calvaire de l’autre victime collatérale. Soupçonné de « faute grave », Maxence est montré du doigt par les parents, considéré comme responsable, il est assigné à résidence tout l’été. À la rentrée il n’est plus autorisé à travailler avant les conclusions définitives. Enquêtes, contre-enquêtes. On inspecte sa vie privée, on épluche son ordinateur, ses prescriptions médicales, (il n’en a pas), ses relations avec les élèves, elles sont bonnes. Les autres élèves présents ce jour là ont été interrogés (pour information), ils ont tous dit la même chose : ils étaient harnachés, ils ne devaient pas dépasser une certaine limite, Satch est parti de lui-même, il n’en fait qu’à sa tête etc. Mais ces avis sont seulement consultatifs, de toute façon ils ne comptent pas pour l’enquête.
Interdit d’exercer ce boulot qui lui tenait à cœur ; néanmoins pour sauver les apparences, on le met en « arrêt longue maladie ».
À l’arrivée, les experts dépités n’ont rien trouvé rien à lui reprocher, Maxence a fait ce qu’il fallait dans les règles.
Maintenant il reste des jours entiers devant la télé, quelques fois il peint des tableaux abstraits qui reflètent ses états d’âme. Lui qui n’a jamais été malade tombe réellement malade. Son couple périclite. Tentative de suicide. Il FAUT un responsable / coupable sinon l’assurance ne paiera pas. Le gamin est issu d’une famille en situation précaire qui a déjà du mal. Le père est absent et la mère élève seule ses trois enfants dans un 2 pièces de 45 mètres carrés, t’imagines la taille des pièces… Alors les instances sociales mettent la pression pour qu’on trouve une solution financière avantageuse pour la famille. Il ne peut pas y avoir de rente « à vie » si on ne fait pas porter le chapeau à quelqu’un. Ça ne peut pas être la faute du caillou, donc on se rabat sur le prof sinon le gamin n’aura rien.
Aujourd’hui Satch peut marcher, mais il ne peut plus courir, il a toujours une épaule en vrac. Il est repassé 9 fois sur la table d’opération, il a récupéré l’usage de sa main gauche, mais s’il peut faire semblant de vivre normalement c’est sûr qu’à 40 ans le gamin va morfler !
Maxence, lui, ne comprend pas ce qu’on lui reproche, et il se bat pour son honneur, mais il se sent lâché par tout le monde, son syndicat, le rectorat, ses collègues. La Société n’a que faire de l’honneur d’un prof.
Cela fait maintenant quatre ans que ça dure, les protagonistes n’en voient pas la fin, d’autant qu’il n’y a pas de solution idéale. Partant du principe que la société n’admet pas la responsabilité des mineurs, c’est donc l’adulte en charge qui doit payer.
Le gamin a fait une connerie, mais c’est le prof qui reste au sol.
Tu parles d’une escalade… de responsabilités !!!

CharlElie COUTURE
Avril 2019

Précision: Comme le procès est en cours, les noms ont été changés.