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Confesse Book

199 – Je dé-jeûne, tu des jeunes…

Je dé-jeûne, tu des jeunes…

Il y a quatorze ans, quand je suis venu m’installer à New York pour reconstruire ma vie après le décès de mon père, je suis beaucoup sorti. J’allais de soirées en soirées, et par le fait, on s’est retrouvés souvent les mêmes quatre, assis ensembles à la même table ou dans les mêmes endroits. On ne se ressemblait pas, et pourtant on formait un carré. On avait des points communs. On savait presque tout les uns des autres, pourtant on se demandait toujours où était l’autre, ce qu’il faisait, ce qu’il allait faire. On se disait « on se voit bientôt? » en se quittant… jusqu’au lendemain. Et même quand on ne se voyait pas, on avait envie de se voir. Une vraie bande de potes comme au cinéma, de ces associations improbables qui inspirent les scénaristes, à la manière des films de Claude Sautet « Vincent, François, Paul… », « Le cœur des hommes » de Marc Esposito, ou « Ils se marièrent et eurent bcp d’enfants» d’Yvan Attal.

On venait d’univers différents : Pierre organisait des soirées, Antoine rêvait de chansons (mais surtout il dirigeait un restaurant), Thomas vendait du tissu, et moi j’étais qui j’étais, avec mon expérience et mes grandes illusions d’artiste.

Ils avaient vécu 9/11, ils avaient une idée des principes et systèmes dans lesquels je venais de m’installer. Ça a duré deux ans. Par eux, j’ai appris à connaître la ville, à l’interpréter.

Une vie est une succession de choix, de décisions. Le premier à partir fut Thomas. C’était le plus jeune. Il allait reprendre ses études pour faire un MBA de commerce. Deux ans plus tard, les activités de Pierre l’amenèrent à se développer en Asie, enfin Antoine quitta Manhattan pour ouvrir trois restaus upstate New York.

La semaine dernière, j’ai déjeuné (dé-jeuné) avec Pierre. Il m’a dit qu’après un passage dans une grosse boîte de vente de lunettes, Thomas était maintenant avec sa famille à Shanghai et qu’il bagarrait pour tenir, Antoine a replié ses costumes de scène car il a déjà fort à faire avec ses restaurants, Pierre toujours célibataire, fait la navette entre les différentes « parties » du monde, où il crée des événements pour le développement des marques qui financent ses soirées…

Les choses évoluent, les changements s’opèrent, par glissements. Même s’il y a des moments de rupture, même si certains métiers disparaissent, ils sont remplacés par d’autres. La nature a horreur du vide.

Bien sûr on a parlé des élections et ironisé quant à l’enthousiasme qui anime les partisans du finaliste « jr ». Paradoxalement, à mesure que ma vue baisse, j’ai le sentiment de voir plus clairement ce qui se passe, (et même ce qui va se passer…). Mais je m’en veux aussi d’incarner le « rabat-joie », le “qui sait-tout”. Le réalisme est bien le propre de l’âge!

Je me souviens de la foi qui m’animait quand par exemple on rêvait de l’Europe, comment aveuglé par l’envie que ça marche absolument, j’en avais rien à battre des sceptiques, nous pensions que l’Europe allait être un merveilleux débouché, un désenclavement en expansion vers le monde, une réponse au bloc américain ou chinois, et ça permettrait d’aller vers un mondialisme fraternel, la fin des guerres… Bon, depuis, on a vu ce que ça a donné…

La génération qui a toujours vécu avec Internet est soulée d’informations, tellement hyper-réaliste que le monde est devenu complétement abstrait, fait d’idées sur mesure, de pulsions, d’instantanés et de caprices en même temps qu’en état d’urgence et de survie permanent. Pour ceux dont je fais partie, qui ont vécu «avant », c’était l’inverse : on avait tellement de temps, on s’ennuyait tellement qu’on s’imprégnait de tout.

Mais il en a toujours été ainsi: le monde dans lequel vivent les parents, n’a rien à voir avec celui que connaîtront leurs enfants ! Mais il ne faut pas oublier que: tant qu’on est jeune, on voit le monde pour ce qu’on veut en faire,

Par contre quand on est vieux, on ne voit plus le monde que pour ce qu’il a été !
® CharlElie – Avril 2017