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Confesse Book

191 – Tempête

On nous avait prévenus: depuis samedi, on nous a dit qu’il allait neiger…

Dimanche soir, aux actus channel1 NYTV, des reportages montraient des familles venues faire en masse des provisions à Costco, et remplissant leurs coffres de toutes sortes de denrées alimentaires, comme si on allait devoir affronter quelque chose de terrible. Hier au “345” où je travaille, c’était le premier sujet abordé quand quelqu’un entrait dans la pièce. Michael s’est un peu moqué de moi parce que je restais sceptique, avec un petit sourire il a dit:

– Vous les Français, vous refusez de croire ce qu’on vous dit, au fond, vous ne voulez pas faire confiance aux autres.

Comme pour me justifier, j’ai répondu:

– Écoute, je sais bien qu’il va neiger, mais on vit désormais dans un monde de menaces extrêmes, tout est prétexte à nous faire peur. Trump a été élu en insistant sur cet ultime de la menace, et cette tempête tombe à pic puisqu’il nie le réchauffement climatique… Tu connais l’expression qui dit “à force de crier au loup…” Etc.

Bien sûr que ça allait arriver, mais dans quelles proportions ?

Norbert et la plupart des occupants sont partis d’assez bonne heure.

  • Tu viens demain?
  • Je ne sais pas…

En fin de journée, j’ai entendu au-dessus de ma tête, les pas de Chi qui quittait l’endroit pour retourner dans le New Jersey Et le building s’est petit à petit endormi.

Plus de lumière, plus de bruit, même dans la rue, même les voisins de l’immeuble en face de ma fenêtre dont j’entends les chiens aboyer, les enfants piailler, et le poste de télé s’allumer quand ils rentrent en fin de journée, même ces bruits-là semblaient étouffés, colmatés, calfeutrés.

Le calme avant la tempête a quelque chose de délicieux. Une sorte de préambule jouissif, électrique, magnétique, en suspension, comme une imminence indéfinie, extatique.

Exceptionnellement, j’avais laissé mon vélo à la maison, il faisait quand même trop froid. Allant à pied vers le métro, j’ai vu les camions qui déversaient des tonnes de sel. Certains trottoirs aussi scintillaient de mille cristaux de ce même sel que les “supervisors” prévenants avaient choisi d’épandre par anticipation.

Moi, j’avais mal partout, mal aux hanches, aux genoux. Je me suis mis à trottiner pour arriver plus vite au métro. Dans la rame, les gens ne disaient rien non plus, comme s’ils se concentraient.

Il y a quelques années, je ne savais pas ce que c’était que d’avoir “mal”, et je ne comprenais pas les gens qui parlaient de leurs douleurs, une souffrance présente en eux comme un être à part entière. La peine vous accompagne partout, où vous alliez comme une connaissance, un méchant ami. Maintenant c’est mon tour. Il arrive que, pour un oui pour un non, quand la météo change, ou après un repas trop arrosé, ou même sans raison, sans prévenir, voilà je me retrouve perclus de douleurs internes, indicibles mais bien réelles. J’entends le message, celui de l’âge qui vous oblige prendre conscience des échéances. Heureusement, pour l’instant du moins ça n’est que passager, et si j’arrive à dormir, au réveil, je ne me souviens même plus que j’avais mal, la veille. Et la vie est belle.

Hier soir donc, pas de vent non, rien ne laissait présager ‘le danger d’une “tempête effroyable et d’une amplitude jamais atteinte” dont parlaient les médias pour se faire mousser.

Vrai ou pas vrai, vu que les systèmes ne veulent pas prendre le risque d’être mis en cause par les avocats de ceux qui cherchent à tirer profit de n’importe quelle situation dramatique, les “chargés de com” préfèrent mettre en garde leur audience de jocrisses, plutôt que payer des dédommagements. Alors ils en font des kilos, que dis-je des tonnes, des mégaoctets, des gigabytes, : « ça commencera vers 2 heures du matin, et ça tombera sans cesse jusqu’à 7 heures du soir ». On devrait s’attendre à 60 cms au moins et peut-être un mètre…

Ils brandissaient des épouvantails en affichant des tronches déconfites, enfilaient des masques de vaudous en tenant leur micro, et : « … les écoles seront fermées demain, et les services de bus seront considérablement diminués. Ne sortez pas de chez vous sans raison…» Eh, oh, relax, Max, calmos, tempête un coup t’es tout pâle, blanc comme neige…

Il est 7.30h, je me lève.

Eh oui, c’est vrai, comme souvent en Mars, tombent des giboulées, une quinzaine de centimètres sur le balcon. Et maintenant il pleut ce qui laisse à penser que ça ne durera pas.

En résumé: aujourd’hui, il neige.

 

® CharlElie Couture – NYC mars 2017