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Confesse Book

158 – 7/A very long journey

A very long journey (7)

La seconde répète se passe encore mieux que la première.

La setlist est fluide maintenant. Les morceaux se suivent et se répondent, sans les traits de craie et les épingles, comme un deuxième essayage dans l’arrière-salle d’un tailleur.
On finit de manger quand Fabi(enne), qui fait partie de l’organisation, me passe un appel du “pro” qui s’est occupé de mon téléphone. Sans ambages ni ménagement, il m’explique direc’ qu’il n’a rien pu faire pour sauver le Samsung: il a plongé l’appareil dans une solution spéciale qui doit dissoudre le sel, mais là, ça n’a pas suff, il a pété l’écran parce que la coque est moulée, et vu que ce sont des circuits intégrés, il a aussi cassé la plaque, la batterie est venue avec et par ailleurs vu que l’engin ne s’est pas rallumé, il n’a pas pu récupérer les données contenues dans l’appareil …

-Donc, en gros, tu m’ dis que mon téléphone est en miettes, et que je vais juste récupérer la carte SIM, et encore, pas sûr qu’elle marche…

– Oui, c’est ça, vous avez trop attendu…

– Tu veux dire que si on te l’avait donné hier, la corrosion n’aurait pas tant agi…

– C’est ça !

– Mais tu sais qu’on a essayé de te joindre toute la journée d’hier…

– Ah ouais, mais j’étais en déplacement…

Donc c’était foutu dés le départ. Dammitt. Plongé dans une sorte de léthargie comateuse depuis 24 heures, mon Samsung S est à cet instant précis, déclaré mort sur la table d’opération de ce chirurgien en électronique.

La boutique du mec est accolée à un garage de motos, (de superbes Enfields) Je sens bien qu’il est un peu emmerdé quand je fais brièvement sa connaissance. Il a tout fait mais… Ah si j’avais acheté tel modèle celui-ci “étanche”, ou tel autre modèle, celui-ci par exemple “baroudeur”… ! Ben oui, mais, malheureusement vu que je ne passe pas tant que ça du temps dans la brousse, je n’avais que le modèle “de ville”. Malgré un marteau, un pied de biche, une clé à molette et toute sa bonne volonté, le gars n’a rien pu faire pour sauver mon cellulaire. Il me tend les viscères de l’appareil dans des sachets plastiques, comme ceux d’un animal de compagnie au sortir d’une opération vétérinaire qui a mal tourné.
On est en retard pour la cérémonie avec les chefs coutumiers. Le grand chef vient de donner son accord pour que le festival ait lieu. Le Festival Blackwood-Stock peut donc commencer. Je salue le vénérable Kanake avec respect. Lui s’amuse à faire des mimiques et prend des poses face aux photographes.

Pyrotechnie et techno, la musique voyage maintenant dans l’air du soir.

Le Maire m’entraîne en haut de la tour de guet de l’ancien Fort Teremba, centre névralgique du Festival. Jadis à la fois place forte militaire et prison pour les bagnards en partance pour l’ile de Fou, le fort laissé en ruine a été restauré il y a quelques années. Le maire très enthousiaste veut faire plein de choses pour sa commune, il m’explique comment il faut manœuvrer politiquement en tenant compte de la susceptibilité des uns et des autres.

Un plasticien me tend la pochette du vinyl de « Poèmes Rock » (1981) qu’il a apportée pour que je la dédicace.

À côté de l’ancienne guillotine, une jolie fille me suggère de boire du Kava, un breuvage local qu’elle a fabriqué elle-même à base de racines écrasées / macérées. Elle m’explique que le Kava est utilisé depuis toujours dans la vie religieuse, culturelle et politique de l’ensemble du Pacifique, que cette plante a des vertus relaxantes antistress antidépresseur. Séduit par l’enchanteresse, je me laisse aller au charme de sa tentation:

– Ok, vazy donne m’en un peu…

Elle en verse une louche dans une noix de coco. C’est gris comme un café au lait mélangé à de l’argile. Naïf, je crois que ça va goûter la saveur d’un punch, mais pouaaah, en fait c’est super amer.

D’ailleurs on n’est pas supposé avaler, mais recracher. La fille ne me l’a pas dit… J’ai la bouche comme anesthésiée. Je crains les conséquences intestinales…

-T’inquiète, tu ne risques rien. Enfin, je veux dire c’est mieux de ne pas le boire… Traditionnellement les tribus mâchaient cette racine qui ressemble à celle du poivrier, ils la mastiquaient la recrachaient dans une vasque et c’était cela qu’ils partageaient afin de régler les conflits au Vaniatu…

-Tu veux dire que…

– Non, je ne suis pas une tribu à moi toute seule, t’inquiète pas!

Je cherche désespérément du regard l’endroit où je pourrai aller en cas de besoin…

Lire des histoires de bagnards racontées sur des panneaux aux murs des cellules et se rincer le gosier avec du punch digne de ce nom. Ouf! Ça va mieux.

Pendant deux heures, les moustiques attaquent.
Manger une assiette en écoutant un premier chanteur local qui, à l’évidence, prend beaucoup de plaisir à jouer ses chansons punk-rock sur la scène en contre-bas.

Ma tablette Ipad me sert d’appareil photo, un comble! J’ai laissé mon appareil photo à New York pensant que mon téléphone suffirait, mais celui-ci s’étant suicidé en se jetant dans l’eau de mer depuis ma poche, je me retrouve avec ce gros truc plat peu pratique en guise de capteur d’image…
On descend vers la scène B, écouter les japonaises de « 2nd Lady ».

Billy Ze Kick enchaîne sur la grande scène.
Comme mon téléphone, je suis mort, les pattes sciées.

Ça doit être le Kava… à moins que ce ne soit le monstre du jetlag.

Malgré les bosses et ralentisseurs sur la piste, je m’endors dans le minibus qui nous ramène à Bouraké. Je rêve de ce qu’on va faire dans 24 heures, et même si j’entends les mecs se marrer à l’arrière, fini de rigoler, demain, ce sera pour de bon, on est venu pour ça …

 

® CharlElie – Oct 20XVI