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Confesse Book

129 – Troisième jour

Au bord des eaux sombres et saumâtres la Vermilion River, un héron, un écureuil, le calme. Je jour s’est levé sans bruit, la brume s’est effacée. Une machine agricole aux travaux, au loin un coup de feu, un chien qui aboie, un moteur de voiture, des oiseaux chantent un peu partout. Je retrouve une ambiance que j’ai adorée. La lumière diffuse, le ciel chargé de nuages épais, l’air chargé d’humidité est rempli d’une douceur enveloppante. Il y a de l’électricité dans l’air, mais c’est un courant positif. Je suis tellement content d’être là. Quand on est venu enregistrer l’album il y a quelques mois, aurait-on pu imaginer Karim et moi, qu’on y reviendrait si vite? Retrouver Cézanne et Steve Nails qui nous accueillent dans les murs de l’incroyable Dockside Studio (11 Grammy awards) – Maurice Louisiana. Les bonnes choses n’arrivent pas qu’aux autres!
Premier jour de répétition. Mise en place des rythmiques et basiques avec Chris Stafford (accordion, banjo, fiddle)_CC- Roy C Durand drums- Hayden Talley bass – Karim Attoumane.guitar (plus off framing: Andrew Toups-keyboards, and Yamee, BG vocals).
Seule manque Shaan, restée bloquée depuis 20 heures dans l’immense aéroport de Houston / Texas à cause des pluies diluviennes qui se sont abattues la nuit dernière, inondant la ville et rendant l’accès à l’aéroport impossible. Ni passager ni aucun véhicule ne pouvant circuler, ni pilote, ni personnel. Elle n’est qu’à quelques heures de route, mais, on ne peut pas aller la chercher car ses bagages, caméras et vidéo-gears sont bloqués à l’aéroport. Dammit. Espérons que ça se remette en place qu’elle trouve un vol bientôt.

2nd Jour de répétition. 6 heures non stop. Ma voix en vrac. Steve me conseille de garder des réserves, mais comment se retenir ? Ça me fait plaisir de chanter fort et lâcher les chevaux. Les sons résonnent, dans cette pièce plus adaptée à des sessions acoustiques, mais quoi, on a déjà la vue sur l’extérieur, la lumière naturelle, les portes ouvertes, c’est mieux que d’être enfermé sans voir le temps passer.

Finalement Shaan a pu prendre un avion ce matin, elle est arrivée de Houston juste avant les journalistes et la photographes qui sont, eux, arrivés de France hier soir…
On a fait une séance photo, et ils ont pris la température des lieux. Puis les musiciens sont apparus à midi en même temps que Charlene et Julie, les choristes venues se joindre à nous.
Le set tourne déjà bien, et on peut préciser certains détails afin d’affiner quelques séquences.
En fin de journée Louis Michot a débarqué avec son violon pour répéter les trois chansons sur lesquelles il interviendra.
Ensuite on a fini sur la terrasse en bois, en dégustant un excellent Gombo que notre ami Samuel est venu spécialement préparer. C’est sa manière à lui de partager le seder… Il a apporté son fait-tout et laissé macérer le roux pendant des heures avant de nous servir ce plat typiquement Cajun food.

Je suis mort de fatigue et je vais profiter des heures à venir, à plat sur ce même grand lit qui a senti se poser sur lui les corps de BB King, Dr John, King Sunny Ade, Mark Knopler, Marcus Miller, Keb Mo, Taj Mahal, Leon Russell ou Scarlett Johansson…

J’ai l’esprit tranquille maintenant que nous sommes au complet.

Dommage que Richard Comeaux, le super pedal steel, ait été obligé de déclarer forfait; mais normalement on en a un autre en remplacement. Comme on dit “these things happen …”
En tout cas on finit avant l’envahissement des moustiques, on se hug / congratule un dernière fois sur le parking. Chacun se la joue cash, on n’a rien à cacher et tout le monde se sent bien, à l’aise dans notre élément musique, comme des alligators dans un bayou sauvage.
Vivement demain..

Troisième et dernier jour de répétition des morceaux du set pour le grand concert de demain soir à Lafayette. On a le temps de faire un filage avec les musiciens qui commencent à se familiariser à mes structures de morceaux apparemment simples, mais pleines de pièges. En milieu d’après midi, Zachary passe entre deux choses pour nous saluer et réviser les chansons sur lesquelles il va intervenir. Ensuite je rencontre Desire qui fait le « washboard », en remplacement de Storie Gonsoulin. En fin de journée, les cuivres Josh Michael Leblanc et Eddie Muller, trombone s’ajoutent à nous pour trois morceaux. Ça tourne et ça sonne d’enfer. On est prêt. Les quelques journalistes venus assister à ce moment sont ébahis par la vitesse à laquelle on a su mettre en place un show aussi carré, et pourtant complexe. J’ai la gorge en feu, épuisé, mais comme souvent après l’effort, je me sens habité par une forme de paix intérieure. Les musiciens se “hug”, referment les caisses de leurs instrument. Une dernière photo tous ensemble, en se disant “vivement demain”, quand alors tombent les premières gouttes.

Et puis,

La pluie…!

En quelques minutes des trombes d’eau s’abattent sur nous.

Appelés par des obligations impérieuses, certains téméraires s’en vont malgré tout, traversant ces murs d’eau, tandis que d’autres plus prudents, s’abritent sous le patio, attendant une éclaircie. Mais celle-ci tarde à venir. Il pleut, il pleut, il pleut.  Il ne fait pas froid, pas même vraiment de vent, mais nous sommes tous un peu perplexes, inquiets aussi pour demain. On sent une sorte d’angoisse qui monte. J’ai envie de me détendre. Il y a bien la piscine, cette petite piscine juste à côté de la maison, dont je n’ai jamais vraiment profité… N’y tenant plus, j’enfile un short et sans réfléchir, je plonge en défiant la pluie et les mises en gardes de ceux qui conseillent de ne pas se baigner sous l’orage. Les éclairs peuvent bien exploser, et le tonnerre gronder, je m’en fous comme un canard. D’abord, j’ai la sensation que l’orage s’éloigne, et puis quoi toute ma vie je l’ai vécue comme ça, considérant que l’adversité n’était pas une fatalité mais une épreuve qu’il fallait surmonter. J’ai ce matin expliqué à une journaliste au cours d’une longue interview, comment j’avais été éduqué par des parents qui accordaient de la valeur à la notion d’effort, de dépassement de soi, et j’ai compris assez tardivement que mon père dans toute sa complexité liée à sa propre histoire, provoquait les conflits afin de nous apprendre à les affronter. Alors j’ai plongé.

Quand on est mouillé jusqu’au cou, on improvise et on nage. La pluie n’effraie que les gens secs. Suffit de se jeter à l’eau… Toute une métaphore ! Et puis Roy qui me rejoint, puis Daniel, puis Josh, puis Shaan et Yamée et enfin Karim. Et on s’en paie une bonne tranche de rigolade sous cette pluie tropicale qui finit par se calmer.

Plus brune que jamais, la rivière charrie toutes sortes de branchages, de troncs d’arbres et d’autres formes flottantes de choses tant matérielles qu’animales…

Le soleil s’est couché. Les bruits ont changé. Les gens sont tous partis. Un calme étrange envahit alors cet endroit. Un calme incroyable après le « potintamare » qu’on a fait depuis trois jours.

Je prends la voiture, et roule vers le Liquor Store ouvert tard, le début d’une longue nuit…

 

CharlElie

Avril 20XVI