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Confesse Book

103 – Voiture 13

J’arrive gare Montparnasse. Tranquille. Je rejoins l’équipe, on part jouer à Cognac. Tranquille. Il fait chaud, un peu chaud. Canicule. J’ai le temps d’acheter une salade. Tranquille. Le train est annoncé Voie 7. J’ai mon billet à la main. Il y a un contrôleur, ou une contrôleuse devant chaque porte. Je me dis : « Tiens, ils ont renforcé les contrôles. » J’arrive devant la voiture 13.
– Votre billet !
Je montre mon billet. La personne vérifie et me dit de monter. D’abord, je pars à gauche. J’arrive à ma place. Je veux m’installer. Il y a déjà quelqu’un. La vieille dame déjà assise me dit que je me suis trompé de voiture « Ici, c’est la voiture 12. » Oups, mince.
Je repasse dans le couloir. Mon sac à dos gêne.
Place 14, voiture 13. Oui, là c’est la bonne. Je m’étonne un peu d’être tout seul. Où sont les autres membres de l’équipe ? Bah, si ça se trouve comme on est un jour de départ en vacances, ils sont dans un autre wagon. Je sors un livre, commence à lire. Un monsieur arrive avec son petit-fils.
-Vous êtes à ma place, me dit-il.
– Ah, je ne crois pas. Voiture 13, place 14 ? Regardez votre billet…
Le gars vérifie son billet. Il est embarrassé.
– C’est bizarre, on a tous les deux la même place. Décidément, il y a toujours des bugs dans le système SNCF…
Il insiste et pointe du doigt l’erreur:
– Ah, mais attendez, non, ça n’est pas le même train.
– Eh, vous voyez, je vous le disais !
– Non, me dit-il, vous n’avez pas compris, VOUS vous êtes trompé de train. Celui-ci part à Nantes dans 5 minutes. Le vôtre est en face !
Mon sang ne fait qu’un tour. Ni une ni deux, je rembarque mes affaires.
À peine sur le quai, je vois le train sur le quai d’en face, qui ferme ses portières et se met en route.
– Non, non, non !!!. Mince.
Abasourdi, je retourne vers la préposée supposée contrôleuse.
– Mais qu’est que c’est ? Comment avez-vous pu me laisser monter dans le mauvais train ?
– Ah?.. euh… j’ai pas vu…
– Pas vu quoi, vous avez lu mon billet, puisque vous m’avez dit de monter. Vous ne vous rendez pas compte, je vais rater la balance, et la conférence de presse, et un rendez-vous important…
Je suis scié.
Ajouté à la lourde chaleur ambiante, le stress me fait ruisseler.
– Ooh noon !!!
Elle est bien embêtée.
– Calmez-vous monsieur. Attendez, donnez-moi votre billet.
Elle sort son stylo, griffonne un truc sur le billet.
– Il y a un autre train dans trois quart-d ‘heure, allez faire changer ce billet… Vous leur expliquerez. Désolée.
Son train démarre. Je tourne la tête. Hop, elle a déjà disparu. Je me retrouve comme un con avec mon billet inchangeable, et en guise d’argument juste un truc griffonné dessus qui dit « erreur d’un agent, billet à changer » signé Pauline.
Et me voilà aux guichets Pro. La fille d’abord m’annonce d’emblée qu’elle ne peut rien pour moi.
– C’est un billet inchangeable, et puis enfin quoi… c’est vous qui vous êtes trompé…
Le ton monte en proportion de mon désarroi. Quand je lui montre ma carte « grand voyageur » elle finit par me dire :
– Pour le mieux, vous arriverez à 19.30
– Non, ça va pas,… votre collègue m’a dit qu’il y en avait un autre dans ¾ d’heure.
– Ah ??? Je ne vois ça nulle part.
Je suis vert, vexé d’avoir raté mon train.
– C’est pas possible !! Mais c’est pas possible !! Je ne rate jamais ni un train, ni un avion.J’étais là, j’étais à l’heure.
Elle va chercher son chef de service. Je réexplique à nouveau au barbu à casquette au look de Régis Laspalès, ce qui vient de se passer. Heureusement, une fois n’est pas coutume, ce Régis-là se montre compréhensif. Peut-être n’a-t il pas envie que mon anxiété véhémente, (tout en restant polie néanmoins), ne se transmette aux autres guichets. Finalement il change mon billet « inchangeable ».
Le temps de faire quelques images dans la gare et je repars une heure et demie plus tard; et juste deux changements au lieu d’un…

On m’attend à l’arrivée pour m’expliquer que de toute façon, avec la canicule, les équipes ont pris du retard, l’ordi de Manu et la console de son, “bug” avec la chaleur. Et puis on attaque les balances. On a la niaque. Le soleil cogne. On est à Cognac.

Concert tard. On joue à la nuit. Il fait moins chaud. Environ 2000 personnes devant nous quand on commence le spectacle.
Ça se passe plutôt bien.

Après le concert on fait le bilan. On décide de faire quelques changements pour les prochains concerts de cet été.

Lendemain. J’entends l’équipe qui quitte l’hôtel à 7.00. Moi je pars tout seul en fin de matinée.

A la gare je reconnais le reggae man Winston McAnuff. Avec Fixi aux keyboards et Marcus à la Beat box, Winston tourne en trio lui aussi. Ils sont au détour de 200 dates de tournée depuis un an et demi… On discute sur le quai. Marcus me dit que son père est venu me voir à New York.
– Ah c’est lui ton père, bien sûr je sais qui c’est, le monde est petit !
Winston lui, me conseille de manger des « nonis », un fruit Jamaïcain, une sorte de panacée qui renforce les défenses naturelles. Je lui parle brièvement d’un projet que j’ai en tête. Il serait partant… On se sépare au moment de monter dans le train.
À Angoulême, changement. Je suis à nouveau voiture 13. Je m’assoie. Un militaire se présente.
– Il semble que nous ayons la même place…
– Ah non, pas deux fois, la même blague. Je suis maudit ou quoi ?
Vérification faite, cette fois, je suis dans le putain de bon train. Mais, c’est vrai, il a la même place que le billet que je lui montre.
– Installez-vous, dit une gentille dame, il n’y a personne dans ce compartiment. Tant que ce voyageur ne vient pas mettez-vous à sa place, conseille-t elle au militaire. Il obéit.
Néanmoins, tourmenté, je regarde une fois encore le billet. C’est bien le bon train, le bon wagon,mais…
Alors je dis au lieutenant-colonel des pompiers de Paris :
– Soyez serein, ce type ne vous emmerdera pas !
– Comment ça ?
– Je vous dis le gars ne viendra pas !!!
– Comment vous le savez ?
– Parce que c’est moi. En fait, le billet que je vous ai montré était celui de la personne qui était sensée m’accompagner mais qui a finalement choisi de partir plus tôt. J’imagine que la SNCF vous a revendu son billet. La production a dû mettre les deux billets dans l’enveloppe. Je suis 37 vous êtes 36. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient prenez ma place puisque j’ai pris la vôtre.

Il s’endort. Je lis.
Il se réveille.
On parle un peu.
– Je vous plains, avec la canicule, vous devez avoir plus d’interventions à faire, et sous votre équipement, vous devez crever de chaud !!!

Il répond qu’il est surtout impressionné d’être en face de moi, que le fait d’être assis à ma place lui restera un grand souvenir. Il connaissait ma musique, avant. Aujourd’hui, il ne sait plus vraiment ce que je fais. Je dis que même si son intérêt s’est éteint, moi j’ai gardé une sorte de feu intérieur, et que l’inspiration est un incendiaire. Il me répond, non sans humour, que ce ne sont certainement pas ces genres de feux-là, qu’il faut éteindre…

® CharlElie – Paris – Juillet 20XV.