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Roman Live On Line

Nu York

#035 Unforgettable

Enfin soulagé. On vient de vivre ensemble un moment inoubliable, un turning point historique. Même si le quotidien ne change pas. Je sens ma conscience légère comme une plume sur l’aile d’un ange ; rempli de joie et d’allégresse, je vole au-dessus de cette réalité empesée par les soucis…
Partager ça, en communion. Dans la rue, faire la fête.

Quelque chose avait grandi depuis des mois parmi les jeunes, les intellectuels et parmi les membres de la communauté Afro Am. Pour nous c’était comme une évidence. Bien sûr qu’on voulait croire à la victoire d’Obama, bien sûr il fallait que ça se passe. Mais au moment de voter, qu’allaient faire les « Autres », tous les « Autres » ? Ceux qu’on ne voit pas parce qu’ils habitent loin. Loin de tout et de tous. Loin de l’immoralité et des pensées volages, loin des informations et des retournements de veste, loin du monde extérieur et des responsables de la crise économique qui les atteint déjà. Loin du snobisme fashion et près des églises communautaires. Loin des sondages et des couleurs flashy. Loin du changement comme une envie systématique de remettre les vérités en cause tous les quinze jours. Loin de l’agitation des villes, loin de la drogue et de la pollution. Loin des mots, loin de l’Art, loin de la philosophie et des pensées alambiquées des stratèges démagos. Loin des psychanalyses et des cours de stretching. Loin des gadgets et de la sophistication technologique. Comment donc allaient voter ceux qui sont loin de tout ça ?

À huit heures, la Pennsylvanie était tombée, on a commencé à se dire que c’était bon. Attendre encore quelque temps bloqué à 120. L’attente était sérieuse, recueillie. Intense, intérieure. Et puis tout d’un coup, les 170 ont été dépassés, et 190 s’est affiché. Explosion mélangée de rires, de pleurs. Le bleu Démocrate avait pris le dessus. (NDLR :il faut 170 grands électeurs pour être élu). Toute la foule a hurlé. On a pleuré ensemble à Times Square.
Prendre la ligne 1. Métro en folie direction Lennox Avenue dans Harlem. Sur la 125 ème c’était l’euphorie, une liesse, plus encore que le soir où les Giants ont emporté le Super Bowl. Klaxons, cris « O BA MAAAA », joie, chants, les doigts en « V » et les applaudissements. Le filet des rétiaires gladiateurs se déchirait, les esclaves pourraient enfin se défendre au milieu de l’arène, soulagés du complexe « on ne-peut-pas-réussir-à cause de », le complexe des minorités . Ici on peut y arriver, indépendamment de l’apparence.
Obama a été élu sur sa compétence et son charme.
Il n’a pas fait campagne sur son appartenance à la communauté Black, ce que d’aucuns lui avaient reproché. Mais dans son for intérieur, c’était logique. Si la première dame est afro Américaine, Obama est métisse. Sa mère était aussi blanche que son père était Kenyan. Barack Obama incarne les métissages de demain. Il relègue au pire musée rétro réac les pensées utopiques de race pure.
Le monde de demain sera métisse, comme un mix de toutes les influences qui nous traversent car l’information rapide Internautique nous pénètre de tous les intérêts et de toutes les nouveautés.

J’ai écouté le discours au milieu de la foule qui scandait les « Yes we Can » comme un gospel. Le texte ressemblait aux Oscars, Barack remerciait tous ceux qui l’ont aidé (en omettant le révérant Jesse Jackson premier candidat à l’investiture Démocrate en 84 qui avait pris des positions plus intransigeantes pour défendre ceux de son appartenance ethnique). On le sentait heureux, responsable et fatigué et grave aussi. Ça marquait la fin d’une campagne épuisante et le terme d’années d’idées préconçues. Un changement dans les mentalités.
Le discours du candidat Républicain de 72 ans qui l’avait précédé, était aussi remarquable de fair-play. Il reconnaissait dignement sa défaite, et appelait à l’unité nationale. Ouf. Mc Cain semblait soulagé, comme nous mais pour d’autres raisons : Il n’aurait pas à traiter cette crise dans laquelle on s’enlise.

Les jeunes marins préfèreront toujours monter sur la « sirène » qu’embarquer sur la « vieille morue ». Barack Obama est une belle figure de proue, il ne changera pas le bateau ; mais il change l’esprit du packaging. Les structures gouvernementales restent complexes et la crise économique ne sera pas résolue par un coup de baguette magique. Obama ne pourra pas transformer le pays en quelques mois. Encore que dés le lendemain, pendant que Sarah Palin retournait heureusement en Alaska, Obama était déjà au travail avec ses équipes.
Tout au long de sa campagne, on a pu constater qu’il avait eu le talent de s’entourer de personnes habiles et pleines d’idées. Une fois encore il a fait appel au savoir-faire des meilleurs, puisque même des Républicains l’ont rejoint. Dans ce pays les idées restent un moteur puissant. Obama est le président des Américains, il n’est pas secrétaire général de l’ONU. On sait qu’il va œuvrer dans l’intérêt de l’Amérique, mais on peut espérer que ses arguments ne seront pas « à sens unique », dans son analyse, interviennent d’autres facteurs que ceux de la rentabilité à court terme.
Faire la fête encore. Et puis voilà.

Le lendemain, quand je suis sorti du bureau à 19h. sous la pluie, devant l’entrée du NYTimes, il y avait la queue pour acheter le journal de ce premier jour qu’ils avaient déjà tiré à 400 000 ex et pour lequel ils ont fait deux rééditions. C’est déjà un collector. Sur Ebay, il s’échange à 250 $.
Il y avait des piles. Les gens en prenaient dix d’un coup. Quand c’est arrivé à mon tour enfin, j’ai acheté les quatre derniers. Et derrière moi la queue attendrait une autre livraison. Il faut savoir être patient.
Nous avons vécu une soirée inoubliable et pourtant aujourd’hui comme si de rien était les marteaux-piqueurs marteau-piquent, les serveuses servent, les comptables comptent, les artistes créent, les taxis taxient, les restaurants restaurent, les étudiants étudient, les camés se cament, les artistes artistent…

Je vais voir l’installation que l’artiste Ronn Willis met en place dans l’espace de 3000 sq feet que Sheyley Goodman vient d’ouvrir à Chelsea. Échafaudages multicolores, une baignoire vide, trois couleurs sur trois surfaces différentes, des écrans géants sur lesquels on peut lire trois accords sur trois mots, messages découpés et lignes croisées, gribouillis et cercle noir, (la symbolique du puits), cinq grandes toiles de sept pieds de haut ; une série de dessins qui s’intitulent : « tepid urbanity», « social Sthétique », « compulsive grey », « the look of solidarity », « drug dog & six sex ». Plutôt conceptuel.
Ronn est fébrile, il me voit à peine. Je le sens préoccupé par des détails. Il me salue tout en répondant de façon évasive aux deux étudiantes asiatiques qui lui posent des questions simples. Peu habitué au rôle de vedette accessible, caché sous le masque de la timidité, Ronn J Willis tourne le dos à la caméra. Tension dans l’air. Sheyley trouve qu’il ne sait pas se vendre, elle en parle avec Bean le « Public Relation le plus efficace de la planète ». Les Public Relations sont des oiseaux qui pépient. Ce type qui n’a l’air de rien, mais il est partout.
– Pour faire monter la cote, dit-elle, il faut grimper la côte de la pudeur.
– Oh pas mal, je m’en resservirai, ajoute Bean
Sheyley observe de loin. Elle aussi se réjouit de la victoire d’Obama et tourne machinalement les pages d’un magazine d’Art. Il fait frais, elle se frotte les paumes. Si elle a toujours froid, pourquoi ne s’habille-t elle pas plus ? Avec son cœur en polystyrène et ses fringues en popeline, elle écoute les exclamations de Ronn sans chercher à comprendre.Chacun son boulot, on reproche souvent aux galeristes de ne pas avoir les mêmes aspirations que ceux qu’ils exposent mais c’est normal. Sheyley est nerveuse à cause de la crise économique. Elle tente de n’en rien laisser paraître. Ronn dit qu’il s’en fout comme il se fout de tout mais si elle ferme, il n’aura plus de lieu. Cette exposition est importante pour lui. Sheyley dit qu’elle admire son artiste, mais on peut penser qu’elle spécule comme c’est normal de le faire ici. « Put your money on the wall, buy Art ! »
– Jusqu’à maintenant l’Art contemporain a été un refuge intelligent.
Sheyley affirme que le talent et le plaisir sont les principales raisons pour lesquelles elle expose Ronn
– C’est un visionnaire…
Elle admire la conviction et la persévérance de cet artiste hors du temps, mais elle doit aussi gagner de l’argent du moins pour payer les frais. Elle appelle ça de l’« ART-gent », faire des « doll-ART ». Sheyley vient du monde sophistiqué de la mode, Elle a réussi un « beau » divorce ; le patron de presse qu’elle a quitté lui a donné de gros moyens pour démarrer autre chose. Elle me dit encore deux mots distraitement, puis retourne dans son espace bureau le cellulaire à la main.

Il commence à être tard et y a encore pas mal de chose à régler. Ronn est à la bourre, il doit encore arranger certains détails qui lui semblent essentiels. Pepe, l’homme à tout faire de la galerie attend qu’on lui dise où il faut planter son clou.
Replié sur lui-même comme un otage torturé par le bourreau de son subconscient, Ronn se pose tant de questions qu’il a fini par oublier qu’il vivait parmi d’autres hommes assez semblables à lui. Finalement il détermine un point et Pepe cloue.
Comme beaucoup de fortes personnalités, Ronn doit gérer un ego surdimensionné et une sensibilité « over reactive ».
– C’est ma mission, ma damnation, tu comprends, c’est trop fort, c’est mon bagne, quand ça me prend, il faut que ça sorte.
C’est un homme complexe autant que compliqué, il médite à haute voix comme un chercheur égaré dans le laboratoire de sa tête. Comme les poètes incompris, il se révolte contre tous ceux qui lui ressemblent et place des « you know » entre chaque phrase. Ronn a cette décontraction et ce grain d’humour sur le bout de la langue qui le fait briller parmi les gnomes. Quelques longs cheveux très fins se battent en duel sur son crâne d’ancien hippy reconverti dans le pragmatisme épicurien.
– Je viens de l’ethnologie, sociologie, philosophie, tu vois…. Enfin oui dans un sens, la provocation est aussi une intuition, you know…. La connaissance ne remplace pas l’émotion…

Elles avaient bonne conscience en venant faire une interview de ce type pour la chaîne câblée de NYU, mais les deux étudiantes semblent un peu perdues ; peut-être qu’elles aiment ça mais lui pas vraiment. On voit le monde comme on se voit. Certain de rien, il se moque autant de lui-même que des accidents tranquilles, des hold-up sans blessés, des entreprises qui délocalisent, Ronn se cogne la tête contre un mur d’incompréhension qui l’entoure comme une enceinte de prison. Il accepte la solitude dans les sphères douloureuses de l’Art, mais cherche néanmoins le passage secret entre la chambre de la raison et le hall des sentiments.
Il bougonne, marmonne, Ronchonne, ces filles le dérangent. Pour lui-même il ajoute :
– Compter. Compter le temps, c’est impor-temps. Importer le temps. Les créateurs ont besoin de temps, vous comprenez. D’abord le temps, c’est de l’argent et puis après le temps c’est seulement la vie… Le monde matériel ne laisse plus la place à l’esprit… Un jour, je serai comme le Baron de Münchhausen et m’élèverai comme un missile que personne pourra atteindre.
– Le quoi ?…
– De qui ? …
L’une d’elles s’enhardit :
– Vous cherchez quoi exactement ? Vous êtes déjà très célèbre…?
– Moi ? Je ne suis rien, certains champions veulent juste gagner une partie gratuite.
Pepe attend qu’il veuille bien lui dire où pousser l’échafaudage puisque ça fait trois fois qu’il faut le déplacer. Pepe ne cherche pas à savoir pourquoi.

Les filles se regardent, un peu gênées. Il ne parle pas assez fort, elles n’ont pas vraiment de niveau sur leur potentiomètre. Les diodes ne clignotent pas.
Sentant qu’il faut faire bouger les filles, Bean vient se mêler de l’affaire, il met sa main sur l’épaule de Ronn et il interrompt la conversation en changeant de sujet quand elle posent la question du jour concernant les élections, il dit:
– « Retro Spectiv » c’est un excellent titre d’expo n’est-ce pas ?!
Ronn fait un sourire.
– C’est mieux que « Spectrum »…
Bean n’a pas compris, mais quand il ne pige pas : il rit.
-Tu as raison.
Il se retourne vers les jeunes filles en disant :
– Voilà ce que c’est de vouloir être aimable… Time to go ? Thank you.

Les deux jeunes asiatiques sortent. Shelley donne quelques billets à Pepe, et éteint la lumière. Ronn jette un dernier regard circulaire sur son installation qui n’est plus qu’une ombre derrière les grandes baies vitrées, de loin il ajoute :
– Nous sommes tous des pantins, tu vois.
– Tu as faim ?
– On se fait un diner?

Une des jeunes filles nous a attendus sur le trottoir. Elle demande si elle peut nous accompagner.
– Comment t’appelles-tu demande Ronn.
– Suang répond la jeune fille.

À table, j’écoute Ronn parler comme on écoute un ami. Il parle des élections, il parle de lui et puis encore des élections, et puis encore de lui. Suang boit ses paroles, moi je l’écoute à moitié, je sais que ça lui fait du bien de parler, il a le trac, demain est une journée importante pour lui. Il n’a pas exposé son travail depuis sept ans.
– Quel qu’il soit l’Art des nouvelles vagues s’écrasera toujours sur le récif des masses populaires, tu comprends. Rien n’a d’importance. Certaines personnes voudraient mettre de la morale là-dedans mais quoi ? Quelle morale ? Obama élu on va retrouver le rythme normal d’un pays normal. Sauf qu’avec cette crise, on est tous obligés de faire semblant. Un quart des requins et des raies de l’Atlantique sont menacés de disparaître à cause de la pêche, qu’est-ce que tu veux qu’Obama fasse pour eux ?

Les french Fries sont molles mais le hamburger et bon. Suang propose qu’on aille au Nirvana dans le Meat Packing. Soirée chaotique en perspective au bout de la dixième avenue…
Sur le trottoir, des fumeurs imbibés en bras de chemise, tirent sur leurs mégots dans la nuit fraîche.Trois filles se passent un pétard en faisant des « Aah », et des « Yeaaaah oh my God !! ». L’une d’entre elles titube, sa copine la soutient.
Devant l’entrée, deux big boys en costume noir / costume du soir, sortent soudain. Ils se battent comme deux géants de pâte à pain, deux golems obèses, deux Sumos du Bronx. On dirait deux taureaux sans les cornes. Lourds, très lourds, leur bide à l’air se répand sur le trottoir. Dans le monde réel, des hommes qui se battent sont moins spectaculaires que les catcheurs de télé, ils se font mal, mais la douleur n’est pas spectaculaire. À part les injures, ils ne font pas de bruit. Vite essoufflés, ces deux-là manquent d’expérience. Un combat de rue, c’est assez bref, mais ça peut laisser des traces indélébiles. Chaque cicatrice a une histoire. Avant, je me battais aussi pour un oui pour un non ; quand on boit, on perd le contrôle. J’ai le corps marqué d’histoires de rixes, d’altercations pour un mot de trop ou un mot qui manque. Depuis quelques mois, côté picole, j’ai un peu levé le pied en cessant de lever le coude.

La musique est violente. Ici on vient danser hard core. Suang bouge comme un éphémère qui ne vivrait qu’une seule nuit. Ronn la regarde, maintenant c’est lui qui a l’air fasciné par sa jeunesse. Ronn sirote un whisky, ça le met bien, il en prend un autre. Accoudés au bar, on se désaltère comme des nomades sans caravane. Je suis en train de me contredire et mes bonnes intentions en prennent un coup. Croiser des mirages de rêve et d’aventure exotique, s’évader comme deux pirates des Caraïbes qui font faux-bond à leurs geôliers. Sur un cadran électrique, les heures défilent au-dessus nous, Ron s’allume la tronche comme la lumière du cadran. Un dessin mouillé glisse sous ses doigts sur le bois vernis, il boit jusqu’à ce que son corps soit de bois. Il ne peut plus marcher. Suang en sueur le regarde comme elle regardait son père, elle avale un grand verre de Diet Pepsi et retourne sur la piste. C’est peut-être une vengeance coréenne.

Une actrice italienne m’accroche le bras. Je ne la reconnais pas tout de suite, elle me reproche de l’avoir souillée dans un article. Isadora Duncan ignifugée on dirait qu’elle veut régler un compte avec le feu, elle se met à hurler mais au milieu du brouhaha, c’est pas l’idéal pour entamer un débat.
– T’as pas l’impression d’avoir été injuste ?
– Hein quoi ?
Je pose mon verre en serrant la mâchoire. Comment puis-je m’expliquer ? De quoi ? Elle tremble. Elle ne sait pas très bien exprimer son désarroi, elle bredouille. Je hausse les épaules.
– J’ t’ai pas empêché de danser, alors laisse-moi.
– Si justement, ton article m’a vraiment fait du mal…
Ronn s’occupe de Suang, et moi à côté, je me sens un peu épais. La fille me traite de connard, puis elle ajoute en murmurant à mon oreille:
– Tu veux vraiment me faire mal ?
– …
– Je veux dire tu veux me faire du bien en me faisant mal ? J’connais un endroit où l’on pourrait aller…
Sa langue a joué dans on oreille, ça fait l’effet d’une catapulte, la fille a lâché ce mot comme une proposition SM. Il y a des musiques que le corps comprend vite. Je bande instantanément, mais je ne suis pas un « maître » en fessée et bondage, alors je l’envoie promener. Elle ne bouge pas. Plantée devant moi, tendue comme une corde, elle respire un grand coup puis, serrant les poings, elle pince les lèvres et me verse sur la tête le reste du contenu de mon verre posé sur le bar et puis elle sort comme on s’enfuit. Un glaçon s’est glissé dans ma chemise. En fait, ça me fait du bien. Ça amuse Ronn. Je vois ses dents jaunes comme les incisives d’un ragondin suceur de bâton de réglisse.

Deux heures plus tard, j’ouvre les quatre verrous et la porte blindée du loft de Ronn. Suang n’a finalement pas voulu venir. Et je pose Ronn dans son atelier à Soho, un grand studio de 4000 sq feet top floor qu’il a acheté 20 000 $ il y a quarante ans et qui en vaut aujourd’hui 4 millions. 40 ans qu’il habite là. Ronn n’a plus bougé depuis les années 70.
Il s’endort comme une masse au milieu des odeurs mélangées, décoctions d’huile de lin cuite mélangée à de l’essence de térébinthe, mastic au blanc d’Espagne et autres médiums d’empâtement, à la cire d’abeille ou médium à l’œuf. Taches et dégoulinures Pollock sur le sol en ciment. Pendant des années, Ronn a peint, maintenant il ne peint plus.
Fatras de souvenirs empilés. Boîtes à chaussures et cartons d’emballages sur le palier, cartons à dessins, un rouleau de toile préparée, des châssis, une moto neuve, une tête en cire, un godemiché fluo, des statuettes en plastiques, un cerceau, un cheval empaillé, des cadres dorés, des tonnes de livres, un ampli, des guitares sciées et repeintes, tout ça recouvert d’une pellicule de poussière plus ou moins épaisse.
Un tapis découpé est cloué aux murs sur une immense photo d’un sunset orange représentant une plage de sable et cocotiers sur laquelle marchent main dans la main Adam et Eve aux corps à peine voilés.

Dans mon dos, le doorman a refermé la porte du paradis.
Une page historique vient de se tourner
Et pourtant le monde reste le même
Et Ron s’endort demain il aura même tout oublié…