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Roman Live On Line

Nu York

#056 Tout se passe bien jusqu’au moment où…

C’est l’été à NYC, il fait chaud. Les gens de passage se plaignent, mais ceux qui y vivent, savent que chaque été c’est comme ça. Chaque été il fait chaud à NYC. C’est normal. Enfin… presque normal car les statistiques établissent qu’il n’y a jamais eu d’étés plus chauds.
Un méchant orage se prépare. Le vent souffle fort…
C’est vrai qu’il fait très chaud. Les ventilos brassent de l’air chaud, les A/C sont saturés. Dans le port, une tempête soulève les bateaux de plaisance. Leurs coques chahutent au bout de leurs amarres. Les voiliers et se battent contre les éléments. Ciel noir, ambiance romantique électrique.
Il fait chaud. Très chaud. Trop chaud. On sent la menace.
Pourtant contre vents et marées, face à l’évidence des tornades, cyclones, crues Pakistanaises, Chinoises ou de Louisiane, face au global warming indiscutable, les malins ont trouvé une nouvelle approche. Désormais, on déniche des spécialistes astro physiciens qui expliquent en illustrant leurs propos avec des images, barèmes en couleurs et schémas sophistiqués, que le bouleversement climatique qui trouble l’équilibre météo de la planète Terre aujourd’hui, n’est pas la faute de l’effet de serre des gaz industriels produits par les usines qui expurgent dans l’air leurs déchets carboniques pour satisfaire les envies de consommateurs exigeants. Non, mieux que ça ! Vu qu’on ne peut plus nier les faits, on invente des nouveaux concepts : en s’appuyant sur le fantasme que suggèrent les images satellites venues des stations astrales, ou autres numériques et 3D trafiquées pour être plus lisibles, on tend à nous prouver que c’est la faute du soleil. Oui c’est ça, le Soleil. Le Dieu Soleil, lui-même. Il n’a jamais été plus enflammé, nous dit-on. Il y a des orages de feu comme jamais sur le soleil. Sa taille est la plus grande qu’on n’ait jamais mesurée. Le soleil a atteint un paroxysme. Pas mal comme argument, personne ira vérifier. Et difficile à contredire en effet puisqu’avant on ne le mesurait pas tous les quinze jours, et on n’avait pas la faculté de le prendre en photo. L’idée est bien perverse qui réfère aux croyances déistes : c’est la vengeance de l’Être-Astre mais qui, du coup, allège nos consciences. Science ou conscience, grosse différence. Et c’est pas prêt de changer car les études scientifiques n’encouragent pas la venue de littéraires philosophes qui se posent des questions, non, on demande des esprits sages et scolaires, bons en math-physique-chimie qui enquillent les chiffres en obéissant aux théorèmes.

Ces démonstrations alambiquées, utilisant le pouvoir hypnotique des médias, me font penser aux feux de barrage qu’on allume pour ralentir les feux de forêt. Nous sommes les rois du mensonge. Par exemple : on produit beaucoup trop de nourriture, trop de légumes et trop de viande. On trait le lait, la sève et on extrait de l’eau beaucoup plus que l’eau ne peut donner. Pourtant à coup de milliards dépensés dans la communication, en manipulant les mots et trafiquant la pensée, on arrive à faire croire que les OGMs sont un besoin, une nécessité humaniste. On montre du doigt les peuples qui meurent de faim, et ça permet de justifier les aberrations agricoles et les excès de productivité. Un tiers de la planète souffre de carence alimentaire, mais il y a100 milliards de $ d’excédents alimentaires aux USA, 30% des aliments ne sont pas consommés en Angleterre. Le problème n’est pas dans la production mais dans la répartition des richesses. On pourrait nourrir aujourd’hui une Terre peuplée de 20 milliards d’individus, mais on préfère jeter des tonnes et des tonnes de nourriture, et continuer de produire à outrance, jusqu’à épuiser le sol en racontant des faridondaines aux beubeus qui répètent inlassablement et en toute sincérité les mensonges qu’on leur a inséminés par voie de news interposées.

Derniers défis de fin de vacances, agrippés au parapet quelques intrépides en tee-shirt se font fouetter par les eaux furieuses. Ils ferment les yeux et rigolent comme des tordus quand arrive une nouvelle vague. Autour d’eux, les gens se protègent des bourrasques et les voitures roulent comme si presque de rien n’était, il en faut plus pour arrêter une ville…

Et puis comme un monstre venu de nulle part, une vague plus haute que les autres, une spéciale, une magnum, une balèze, une Goliath, une qui dépasse toutes les autres, une géante s’élève dans le ciel. Elle a au moins trente pieds de haut. A peine le temps de comprendre, certains s’enfuient. Mouvement de panique sur le port. A peine le temps de replier les téléphones portables et autres caméras, courir sans réfléchir… La vague s’écrase sur le parking comme un mur. Fracas d’abord, l’eau qui se repend, et puis le silence ensuite.

Le ciel s’est éclairci. Il fait presque beau, même, aussi chaud et humide. Presque le calme à nouveau d’autres vagues plus petites. D’où venait celle-ci ?
Quand elle se retire, le ressac, avale tout ce qui s’est laissé prendre : voitures, vélos, caddies, poubelles, déchets et sacs plastiques.
La vague a semble-t il emporté un des garçons qui manque à l’appel. Maintenant c’est un cloaque qui revient de l’East river.

Parmi les poissons, flotte le corps de celui qui n’a pas réussi à saisir quelque chose à quoi s’accrocher. Retrouvé sans vie sur un rocher, une demi heure plus tard.

Tout se passe bien jusqu’au moment où…

Fin de soirée comme une autre. Le ciel est trop bleu, déjà le soleil se couche derrière Jersey City. Trois skateurs sur leurs planches plates remontent la 8th avenue. Le bruit des roulettes me fait tourner la tête. L’un d’entre eu s’est accroché à l’arrière d’un camion, il fanfaronne, le chauffeur ne s’en aperçoit pas. Ah si, ça y est, le chauffeur ralentit. Les deux autres arrivent au feu rouge, ils ne s’arrêtent pas. Y a un grand, balaise, un petit black et un Asiat’ à lunettes qui slalome pour éviter les plaques d’égout. Ils sont au milieu de la chaussée. Ils vont vite. Très vite. Qu’est ce qu’ils sont rapides ! On imagine pas que des surfeurs sur une planche à roulettes peuvent aller aussi vite en ayant comme seul motrice leur jambe droite. Incroyable, vu les bosses et les trous dans l’asphalte défoncé par ces journées caniculaires, comment font-il ? Je suis admiratif et esbaudit. A la fois toniques, champions, heureux, intrépides, prompts et véloces, les trois surfeurs sont chez eux, l’avenue leur appartient. Ils prennent de la place, des voitures klaxonnent. Ils s’en foutent, ils sont jeunes et ils ont la vie devant eux.
Ils sont déjà loin, je les vois bien, mais ils sont de plus en plus petits, leurs silhouettes en contre-jour, je pense qu’ils vont à Central Park. Soudain l’Asiat’ a disparu de mon champ de vision. Est-il tombé ? On entend bang. Un son mat. Un son terrible, sourd. Un son anormal, comme on en entend pas souvent. Une fraction de seconde, je vois le corps du jeune type réapparaître en l’air et comme un mannequin désarticulé. C’est incroyable comme il paraît léger. Il est retombé. Il y a eu un cri, puis un autre cri. C’est terrible. Les deux autres skateurs sont revenus en arrière. Tout le monde a compris. Le barbu sikh chauffeur du véhicule qui l’a envoyé au ciel sort de son taxi avec son turban bleu sur la tête, il pousse des cris en appelant à la rescousse tous les anges, mais les anges ne viennent pas. Il se tient la tête en regardant le ciel. Mon dieu, oh my god, ooh my god…
Je m’approche au milieu des badauds. Le gamin est en sang, son corps tremblote, les yeux clos, le visage bleu. Je ressens comme un frisson glacial qui me tétanise. La mort est électrique. Quelqu’un a ramassé les lunettes du gamin qui avaient volé à quatre-vingt dix yards. Trois camions de pompiers arrivent les premiers sur les lieux. Ils appliquent la procédure : une escouade descend des camions avec toute la tenue, des pics et des rouleaux à incendie, on a crevé de chaud toute l’après midi mais ils portent leur équipement au complet. Pourquoi les pics, les haches et leurs cirés sales ? C’est juste un gamin qui vient de se faire écraser par une bagnole. Et puis arrivent les flics et une ambulance…
Le sang s’écoule de son crâne. Comme s’il les avait attendu, le pied du gamin frémis, le petit corps semble avoir un dernier sursaut et puis soudain il s’arrête de bouger comme un jouet qui n’a plus de pile. Batterie à plat. La vie l’a quitté. Mort sur l’asphalte brûlant. Le petit corps disloqué cuit sur la chaussée chaude. Les ambulanciers l’ont posé attaché sur un brancard. Ils font des signes sans équivoque. Fin d’une vie, juste un drame, un drame au quotidien. Et la jeunesse aussi, celle qui ne vivra pas ce qu’elle aurait pu vivre. Tout ça à cause d’une plaque d’égout. Je suis dégouté. C’est allé si vite… On voudrait que la magie existe, mais la magie n’existe pas. Une famille vient de perdre un des membres de sa tribu. Il est 6 heures du soir et beaucoup de gens vont pleurer ce soir. Bougies trop lourdes de symboles et de prières craquelées.
Tout se passe bien, jusqu’au moment où ça déconne. Mais l’inverse est vrai aussi, quelques fois tout déconne, jusqu’au moment ou ça va bien,
Et puis, à nouveau, tout va bien jusqu’au moment où…

Trois jours plus tard, c’est un samedi tranquille à Southampton où je suis allé passé le weekend chez des amis. On est au bord de la piscine, on parle de baseball, de régime diététique et de business en mangeant les corns transgéniques qui grillent sur le BBQ. Sauces au fromage industrielles, italiennes à l’huile d’olive ou rancho à la crème et tomate. La fumée des viandes qui grillent sur l’autre plaque s’élève dans toute sa blancheur. Les uns mangent et d’autres discutent un verre à la main.
Sherry s’est laissée boire. Elle n’a pas fait attention, elle a bu comme elle a souvent bu. Elle avait arrêté, mais le problème de ceux qui ont tenté de se défaire d’une addiction, c’est qu’à tout moment l’envie peut vous appeler comme un diable narquois, un démon de la tentation qui vous murmure des molécules qui suggèrent le plaisir. Oh oui boire, boire quand on a soif. « Vas-y, te gêne pas. Pourquoi t’interdire ? Ca n’est qu’un verre. Tu ne risques rien. »

Sherry est sous contrôle, elle va dans des classes de yoga et fait la morale zen à tous ceux qui l’écoutent, mais il y a une sorcière en elle qui peut jaillir comme un monstre sous la surface de ses émotions contenues. A jeun, elle est comme un moteur bridé, on peut croire qu’elle est gentille, dévouée et attentionnée. Mais quand elle est saoule, elle s’enflamme pour un rien si on la contredit. Sherry perd le contrôle et déverse des tombereaux de malaises accumulés. Le turbo se met en marche, et puis son réacteur s’enflamme en un instant elle décolle de la réalité. Sherry se met à crier, d’une voix aigüe de pimbêche lâchant des noms d’oiseau. Elle persifle et vitupère, provoquant la panique dans la basse-cour. Il vaut mieux s’écarter si on ne veut pas se faire brûler par ses mots méchants. Sherry fait peur. Quand elle a bu, elle devient dangereuse. Pas tant pour les autres que pour Dayton, son troisième époux. Elle doit le haïr. On ne sait pas pourquoi. Cette haine est inscrite en elle.

Marié à 17 ans une première fois avec un basketteur pour quitter le domicile où son beau-père la maltraitait, ça n’a pas tenu et premier divorce un an plus tard.
A 19 ans, elle s’était mise ensuite sous la protection d’un célibataire quinqua qui l’avait récupérée dans une boîte où elle faisait le vestiaire. Ted possédait trois boutiques de souvenirs, bijoux et bimbeloteries dowtown, plus deux sur la huitième avenue, et une autre sur la 42nd. Fou amoureux de cette brunette pétillante qui ronronnait dans ses bras, Sherry trouvait en lui le père qu’elle n’avait jamais eu, et lui, il se redonnait une jeunesse avec cette gamine de trente et un ans sa cadette. Dans un premier temps ce fut idyllique.
Double vie : le jour, elle tenait sa place de jeune épouse auprès de son mari, la nuit, c’étaient gang bangs et clubs de swingers, Sherry ne faisait pas semblant. Elle s’amusait, et profitait de la vie à fond de cale avec des matelots de son âge. Au début Ted s’était fait le complice de ces nuits échangistes, mais assez vite il n’avait plus suivi le tempo qu’elle imposait. Membré comme un étalon certes, il avait aussi de plus en plus de mal à bander, alors il se mettait à braire comme un mulet jaloux et s’avalait des plaquettes de Viagra avant de l’accompagner jusqu’au lieu de rendez-vous. Là, il s’asseyait dans un coin et se masturbait en la mâtant se faire prendre par d’autres. Peut-être que ça l’excitait lui de souffrir, sûrement que ça l’amusait elle de le faire souffrir.
Ted s’entretenait en faisant beaucoup de gym pour garder un corps droit. On avait du mal à lui donner son âge, mais croyait-il vraiment attacher la fille avec ce sacrement du mariage ? Toujours est-il qu’ils se sont mariés à peine huit mois après leur première rencontre.
Et puis Sherry s’est retrouvée enceinte, cet enfant représentait en sorte une « garantie ». Leur vie de patachon s’est un peu calmée. Sherry qui se repliait sur sa maternité, a fait comprendre à Ted qu’il n’obtiendrait plus tout ce qu’il attendait d’elle. Ted n’avait pas l’air très emballé par ce ballon, il bossait grave pour faire tourner ses boutiques et même s’il disait l’aimer toujours. Ted avait le sentiment de s’être fait avoir.
Un soir en rentrant chez elle, deux mecs ont agressée Sherry sans raison, et ils l’ont surtout frappée sur le ventre. Sherry a toujours pensé que Ted avait mandaté la bande de nervis, mais le bébé est resté accroché, et quand Shad est né Ted l’a reconnu comme son fils et les choses sont rentrées dans l’ordre. Ted habitait au rez-de-chaussée, Sherry à l’étage de la town house upper East Side pouvait se consacrer à elle-même. Sherry n’entrouvrait que de temps en temps la porte de sa chambre à Ted qui espérait ce moment en bavant d’envie. Le reste du temps, il allait se vider les couilles ailleurs.
Le bébé n’avait servi que de prétexte d’ancrage. Une nounou l’emmenait au parc ou chez le médecin, le nourrissait, le couchait, l’habillait, dévouée à lui à plein temps puisque sa mère avait mieux à faire. Si la nounou n’était pas contente de son sort, on en changeait et une autre faisait la même chose. Shad a ainsi vu défiler ses mères.
La belle Sherry profitait ainsi de la vie confortable que le vieux Ted lui permettait d’avoir malgré certaines incompatibilités comptables. L’amour devenu de la haine c’était comme l’eau gelée qui fait éclater la bouteille en verre. Plus il l’enviait, plus elle le détestait.

Mais après trois ans et demi, Ted est tombé malade. Sherry s’occupait si peu de lui qu’elle ne l’a même pas vu partir. Pour finir il s’est tiré une balle dans le cœur.
Après l’enterrement, Ashley, la première fille de Ted, plus âgée que Sherry qui la découvrait ce jour-là, est venue récupérer sa part d’héritage. Dispute, procès, Ashley a demandé une analyse génétique de son « frère » Shad et l’analyse a conclu que Ted n’était pas le père. La science ayant débouté Sherry, Ashley a chassée Sherry de chez elle, et celle-ci n’a conservé qu’un loft dans le Hells kitchen, acheté jadis à son nom.
Ses cicatrices la font encore souffrir.

Quelques années plus tard, après lui avoir raconté n’importe quoi et après l’avoir séduit par ses atout naturels, Sherry a épousé en troisième noce le dénommé Dayton, manager d’une entreprise de transport, import export. On aurait dit qu’elle avait changé. Dayton a adopté Shad et ils ont eu un autre fils et Sherry a rempli son rôle de femme d’accompagnement. Sherry n’a aucun diplôme, aucun savoir particulier, elle se dit agent immobilier, mais c’est juste un prétexte pour se faire mousser. Il lui est juste arrivé de faire visiter quelques appartements, en fait elle n’a jamais travaillé dans des structures qui apprennent la contrainte… Elle n’a pas de référence au devoir, Sherry en a toujours fait qu’à sa tête, bombant le torse siliconé et jouant sur son influence lippue. Sherry croit en sa bonne étoile et utilise le pouvoir de fascination de son charme qu’elle manie comme une arme.
Elle ne veut pas dire son âge mais on sait qu’elle en a une quarantaine, mais elle ne se rend pas compte qu’avec le temps, les autres ne lui sont plus aussi soumis.

Il a fait chaud, si chaud aujourd’hui. Sommes-nous à ce point déshydratés ? Le mélange que Terrell a préparé est un cordial un peu complexe, une espèce de punch si sournois qu’on peut s’en resservir plusieurs fois avant de comprendre qu’il est en train de vous noyer le cerveau.
Et Terrell avec générosité, remplit à nouveau la jatte, il en remet autant qu’il en a déjà mis deux fois dans le réservoir qui sert de bassin à boire. Sherry ne se prive pas d’en profiter, et ça vient à lui prendre la tête et lui délier la langue : l’éternel problème de la terre d’Israël, les erreurs d’Obama, sa ménopause à elle et les médications qu’un spécialiste lui a prescrites, ses pulsions de divorce, son business de brokeuse en berne, Sherry fait chier tout le monde avec ses discours à l’emporte-pièce dont personne veut s’encombrer sous le soleil de cette fin de journée aussi agréable que convenue. Finalement, comme personne l’écoute, et que la quinzaine de voisins et amis présents préfèrent se baigner, danser sous l’auvent ou jouer au volley sur la pelouse, elle dit qu’elle a marre et qu’elle veut partir.
Sherry a toujours gardé un grain de verre sur la toile émeri de son cœur. Dayton a aussi quelques années de plus que Sherry. Il a mis sur la table ce qu’il avait pu pour lui plaire, et apparemment il est aussi très amoureux d’elle, mais quelles que soient ses gentilles attentions, elle était toujours très virulente. Surement très compétant dans son boulot, Dayton n’est pas assez solide pour résister à sa femme.

Sherry se dirige vers la cuisine, sans aucune pudeur, sans tenir compte de la présence d’autres personnes, elle commence à se désaper. Tim le gamin se régale dans l’entrebâillement de la porte mais Ruby, sa petite sœur pousse un cri de stupéfaction. Terrell abandonne le BBQ et accourt comme si un accident venait de se produire. A poil devant les enfants, c’est pas vraiment dans les usages d’une famille chrétienne même libérale. Terrell pousse Tim et Ruby dans le salon, et malgré l’alcool Sherry se sent un peu gênée du scandale, elle bredouille :
– Sorry, I’m sorry…
C’est là que Dayton son mari commet la faute. Il a eu le malheur de lui dire d’aller dans la chambre et sans attendre, Sherry prend le premier manche à portée de paume et elle se jette sur son époux. Il tente de l’éviter mais elle lui assène deux coups dans l’épaule qui rebondissent sur l’omoplate. avant de lâcher le couteau de cuisine. Alors Sherry griffe Dayton, arrachant sa chemise dans une sorte de folie furieuse, en criant qu’il n’a rien à lui dire car il est aussi nu qu’elle.
Assise sur lui en string elle continue de le gifler et ce con se laisse faire. Elle le tape, Dayton est par terre, un peu gêné, un peu nul. Incapable de réagir, Dayton sur le dos, regarde les autres convives, accourus et qui regardent la scène en faisant des yeux de merlans frits.
Ruddy continue de filmer la scène avec son téléphone, Val avec son Ipod, et Marthie prend des photos. Personne ose intervenir ou se mêler de la bagarre. Les enfants hurlent ; et surtout Shad qui se sent gêné. Indépendamment d’elle, Shad a toujours été un bon élève, il a bientôt 17 ans et il est très baraqué. Shad n’a peur de rien, le coach de l’équipe des Sun Warriors à la St Philip National School, le sélectionne souvent comme quarterback.
– Arrêtez ! Ça suffit…
Shad saisit sa mère par les épaules, elle tombe en arrière, se cogne sur le sol, se relève en se tenant la nuque et il lui dit en pointant son doigt vers elle :
– Ecoute, ça suffit, y en a marre, y en a putain marre… Ne recommence jamais ça. Si tu touches encore une fois à lui, j’te tue !
Le genre de promesses en l’air qui ne calment pas le jeu mais qui jettent un froid.
Les convives, ont détourné le regard de leurs caméras, appareils photos, Blackberry et autres Ipod, ils sont repartis dans le jardin. Maintenant ils composent des n° de téléphones et envoient sur tweeter, sur leurs sites, sur Utube, ou Face book, ce qu’ils viennent de filmer. Incroyable, on dirait une salle de presse. On veut croire que c’est fini. Sherry a remonté sa jupe et sans prévenir, elle se jette à nouveau sur Dayton en le mordant dans le cou tel un vampire. Le pauvre Dayton regarde sa paume, il a du sang dans la main. Franky vient le secourir. Franky n’est pas médecin, mais il aime rendre service. Shad respire à pleins poumons comme un taureau dans l’enclos avant qu’on ouvre la porte du rodéo, il a une grosse clé à la main avec laquelle il frappe Sherry. Celle-ci, surprise, tressaute et s’en va en se tenant l’oreille, tel un danger qui s’efface. Terrell appelle 911.
Vingt minutes plus tard, une bagnole de flics se gare dans l’allée.

Sherry est revenue, il semble qu’elle a repris ses esprits. Avec un aplomb incroyable et un vrai talent d’actrice jouant la comédie de la femme fatiguée qui a c’est vrai un peu pété les plombs, Sherry s’excuse. En vraie schizophrène, Sherry feinte et les flics se laissent convaincre et repartent. Personne ne veut d’embrouilles et surtout pas Terrell qui a postulé à un emploi et qui craint que ça ne figure sur son c.v. Une fois de plus Sherry a sauvé sa peau. Elle se confond en excuses, elle fait un dernier effort pour apparaître et part se reposer dans l’ancienne chambre ou logeait la femme de Terrell, partie rejoindre les anges quand la chimio a du céder le pas y a de cela six mois à peine.

Sherry n’est pas entrée depuis une minute dans la chambre qu’on l’entend vomir tripes set boyaux. Je vois le regard abasourdi du pauvre veuf pour qui cette chambre avait quelque chose de sacré…
– Ça va, ça va, vous inquiétez pas dit Sherry à travers la porte fermée, vous inquiétez pas, je nettoie ma merde…

Au bout d’une demi heure, comme elle ne répond plus, Terrell glisse un double de la clé dans la serrure, et trois d’entre nous, pénétrons dans la chambre. Sherry n’y est plus. Y a du sang à la salle de bains. Sherry est passée par la fenêtre comme on s’enfuit.
Dayton est très inquiet, finalement, on la retrouve une heure plus tard dans le petit bois, assise au pied d’un arbre. Elle tremble de froid et refuse de marcher.

Elle dit qu’elle ne peut plus.

Les ambulanciers l’ont emportée en urgence toutes sirènes hurlantes.
Et on reçoit un SMS « Sherry Krüger est décédée d’une embolie cérébrale durant son trajet pour l’hôpital ».

Une enquête doit déterminer l’heure exacte à laquelle est apparu cet hématome. On est quelques uns à penser qu’il a pu être la conséquence du coup que Shad lui a asséné avec la clé. Elle ne s’en serait pas rendue compte tout de suite mais il aurait grossi et bloqué le cerveau.

Suspecté de meurtre par les inspecteurs qui nous ont interrogé sans ménagement, quel que soit son avocat, c’est tout la vie de ce gamin qui a basculé en même temps que sa mère. Les témoignages visuels des téléphones l’aideront peut-être à se justifier… Mais comment justifier quoi ? Qui ? L’appréciation d’un fait change en fonction de l’endroit où l’on se place.

Comme dit le dicton, so far so good. Ad libitum de profundis,
Tout se passe bien jusqu’au moment où ça déconne.
Epilogue :
Au moment du procès, un an plus tard, il a été démontré que Sherry Krüger avait heurté une barre en métal lors de sa chute depuis la fenêtre, et son fils Shad a été disculpé.

Tout se passe mal, jusqu’au moment où ça va mieux…