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Roman Live On Line

Nu York

#009 Tournage

Pas rasé, fatigué, la tête obscure, ouvrir la fenêtre pour avaler le plus d’air possible. La nuit a passé si vite. Avant une tornade, on a juste peur, une peur électrique qui vous étreint. Après le passage d’un cyclone, les uns rigolent nerveusement parce qu’ils s’en sont sortis, les autres pleurent quand ils ont tout perdu. Question de philosophie ou de foi. Certains prennent ça zen ou l’acceptent comme une ire divine, d’autres paniquent et se mortifient. Remarque, ça dépend aussi de la valeur de ce qu’on a perdu. Lorsque la Nature se révoltera pour de bon, on y passera tous, comme les dinosaures y sont passés. Enfin là, c’était pas si grave, même si de l’eau a ruisselé sur le mur, même si j’ai mis des casseroles et des cuvettes sous les fuites, l’immeuble Jéricho n’est pas tombé. À cinq heures du matin, un gros orage s’est fracassé sur la ville et des cordes à nœuds sont tombées du ciel en faisant un bruit énorme. Maintenant tout est redevenu normalement gris. Ceux qui dormaient n’ont rien vu. Le vent souffle et si ça se trouve dans une heure, le ciel sera bleu. Rendez-vous sur le lieu de tournage, rendez vous de bonne heure, pour la lumière. Tu parles de la lumière… Si les embouteillages se confirment, je serai vraiment en retard sur le plateau du tournage du clip pour NIO. Je crains d’arriver le dernier. Pourtant je n’ai pas dormi. C’est souvent comme ça : plus je m’y prends à l’avance et plus j’arrive ric-rac. Je me mets tout seul sous pression, je dois avoir un gène procrastinateur. La journée sera interminable, j’ai l’habitude. Une journée sur un toboggan, une journée dans le stress. Y en a que ça lamine, moi, j’aime bien cette tension, enfin, disons que je me suis habitué à ma dose d’excitant. Je dois être adrénalinomane.

J’y suis enfin. 18 personnes en action. Tout le monde joue son rôle :
– Tout l’monde en pace… Action !
Ils ont déjà tourné deux plans. Aux murs des tags fluos et dans l’air chargé de vapeur paraffinée, des traits de lumières stroboscopiques d’un autre âge rappellent les projections lumineuses psychédéliques des inventeurs du Beat. Je m’excuse d’être un peu en retard. L’ambiance est glacée. Le directeur de prod me dit : « T’inquiète pas, personne t’attendait…
– …
– Oh tu sais, on pouvait se passer de toi. »
Ça c’est le message qui veut dire : « un bon conseil, ne recommence jamais sinon tu sautes ! » J’ai compris.

Comme des militants se disputent pour des idées, y a des discussions chaudes sur le trottoir entre les figurants des tribus Noisy et Drum & Bass qui se lancent de vannes et se menacent pour quelques notes ou telles référence considérée comme caduque, obsolète, has been par les uns et Upper, Too much, really bad, great, oh my god, fuck you… par les autres.
Tito le chef de la sécu et Mellow le physio connaissent bien les habitudes des lascars. Il y a des clans, chacun son dress code. Goths et Wisi, intellos soniques et gays piercings, handsome et Trashies Ponx. Serrées sur les côtés, les danseuses peroxydées attendent que le chorégraphe les mettent en place. Sub limit et sonorités carrées électro, un couple genre Alan Vega revisite sur scène des technoïd beats.
Directeur allumé venu de la photo de mode, Greg Shulman, le metteur en scène décrit la scène en faisant des grands gestes.
– La mode est une planète extraterrestre !
Shulman parle un langage d’esthète incompréhensible. Maigre comme un clou, comme un fil électrique, comme un mannequin anorexique, comme une ligne de poudre, Greg s’adresse aux accessoiristes d’une main, et de l’autre bras, il enlace une grosse colonne de marbre. Les sourcils froncés, le chef ope le regarde perplexe en attendant une information précise:
-Oui, je vais chercher du 1000 ou deux de 500 ?
– Écoute, fais comme on a dit hier, j’ veux un éclairage profond, hyper saturé qui déchire un max…
L’autre répond :
– J’vais mettre deux fois 1000 alors…
L’accessoiriste apporte des animaux en peluche qu’il pose aux pieds de NIO. La maquilleuse me parle de ses problèmes persos et de la difficulté qu’elle a de trouver une nounou. Le key grip montre ses biscotos en poussant le chariot de travelling.
– Viiite !!
Shulman voudrait qu’on « explose » le plan.
– Make it burn répète-t il sans arrêt, Make it burn !
En fait c’est lui qui est brûlé. Il disparaît préparer son mélange dans les chiottes, et quand il ressort mine de rien, c’est comme s’il n’était personne. S’il continue, il va se griller.

Je guette mon Blackberry. Toujours pas de nouvelles de Leslie. Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Pourquoi un jour, elle a cessé d’apparaître sur mon écran ? Parfois je pense à elle. Parfois, je n’y pense plus. Je me désaccoutume. Petit à petit le feu s’éteint et je ne sens plus sa chaleur. Pourtant elle me faisait fantasmer et je croyais qu’on s’aimait. Je commence à ne plus y croire. Oui, c’est ça, je n’y crois plus. Après tout c’est mieux ainsi. L’Art c’est comme l’Amour, c’est la recherche de l’Autre à l’intérieur de soi. Les amours virtuelles n’ont pas de prise sur la réalité.
– Comme la musique sur Internet…
Je fais connaissance avec Barkus Wight, le musicien qui a composé et produit le titre sur lequel on tourne des images. Je dois écrire une sorte de rapport sur le tournage pour le booklet qu’on prépare autour de NIO. Je pousse un peu le dialogue avec Barkus. Enfin disons qu’on échange quelques phrases mais on est régulièrement interrompu parce que Barkus passe des heures au téléphone. Son téléphone, c’est son filtre. Je me demande même s’il ne fait pas semblant.
– Listen man, mon cellulaire m’a sauvé la vie quand j’étais dans au fond de ma cellule…
– Comment ? Ah ouais ta cellule.
Barkus ne comprend pas ce qui lui arrive en ce moment. Il prend tout au sérieux, il se prend très au sérieux, il se prend pour tout. Il dit que c’est une histoire d’hygiène, que « celui qui veut tout savoir ne sait rien ». Il passe du coq à l’âne, de la coke à l’âme, en faisant des jeux de mots funky. Les phrases sortent de lui les unes après les autres, sans qu’il y réfléchisse.
– Il faut savoir à qui l’on s’adresse, tu vois. Parce qu’il y a beaucoup de courants d’air dans la musique électronique, tu comprends, des influences en flux.
– Comment ?
– Certains DJs démarrent leurs mixes par des hard sounds qu’ils font monter en Crash-Test à partir des gros tubes de la Techno Minimale des labels indés. D’autres préfèrent les soirées électro-rock au « diesel » qui se chauffent rondement sur des tempi lourdingues. Y en a qui grimpent au zénith quand les DJ balancent quelques rockets à travers leur set comme des cadeaux alternatifs, j’veux dire… Ça va du Garage Rock Steady, straight comme des baguettes au Punky rock electro qui groove un max.
Je lui dis des oui oui, comme si je le suis, mais je n’écoute pas vraiment. On dirait un langage de technicien du chauffage. Barkus parle d’efficacité pas de sentiment. Gangsta rap ou old school, East & West Coast, Soul, Funk et RNB, Easy Beat ou Jungle, les types deviennent de plus en plus des technical engineers qui connaissent les fréquences qui chatouillent les couilles et celles qui mettent les ovaires trop vénères. Panique à la ronde, chacun son style. Chacun pour soi en musique et en culture en général. Y a plus de direction artistique, on se survit au jour le jour, au coup par coup. Les types cherchent à faire un coup et puis ils se sauvent comme après un hold up. La philosophie générale c’est l’opportunisme. « Prends l’oseille et tire toi ! »

Macho man en tee shirt avec sa voix de contrebasse, et son attitude altière d’étalon, Barkus parle fort entre les basses fréquences qui sortent des baffles d’appoint que fait résonner le soundman chaque fois qu’il relance le titre. Depuis que je suis, là on a peut-être entendu la chanson 40 fois. Les danseurs connaissent enfin leur « choré ». C’est la perfection qu’ils cherchent.

Même s’il a l’air de dire portnawak, Barkus le dit avec assurance, et conviction d’une voix grave pleine de gravité, une voix qui tonne des origines du monde jusqu’où remontent les racines de son arbre généalogique. Il parle droit pour se persuader qu’il est un génie innocent de tout ce qu’on a reproché aux siens pendant des millénaires. Barkus vient de la Louisiane où travaillaient ses ancêtres arrivés d’Afrique, il y a trois cent ans à peu près. Barkus a deux boulots, normal ! Il fait de la musique dans son studio et anime des sets de DJ pour des soirées et des événements, mais c’est pas vraiment régulier, la musique ne rapporte pas assez, alors il gagne sa vie en vendant des voitures. Il veut croire que le succès du titre de NIO pourrait lui permettre de se ranger des voitures. La musique le sort des problèmes de cardan ou de rouille sur tôle froissée, loin des clients difficiles et des contrats de financements à taux décroissant, mais bon pour l’heure, c’est encore la vente des caisses à moteur qui lui assure un salaire régulier, avant les grosses caisses et caisses claires qui vrombissent dans les musiques qu’il produit au fond de son garage dans le Queens.
– Je crois aux particules volatiles, mais les gens n’aiment plus la musique…
– Pourtant ils en écoutent tout le temps dans leur Ipod ?
– Ils l’utilisent, tu vois… Moi je fais un truc utile ! C’est pas d’la mégalo, man mais j’te l’dis, les Ipod c’est trop minus, tout ça. On a besoin de s’élever, on a besoin de grandeurs !
Le grand Barkus pose maintenant pour un photographe avec ses gros colliers lourds et son costume trop petit.
– Il faudrait reconditionner la musique dans des emballages plus grands. Oui, je suis certain qu’il y avait plus de plaisir à posséder un vinyl de 30cms de diamètre avec sa grande pochette en carton, plutôt qu’un CD de merde dans son boîtier transparent.
– Tu veux tout refaire ?
– Ouais, man, j’te l’dis ouais, faudrait tout refaire. Les CD’s même s’ils sont fonctionnels, ne sont pas assez beaux pour qu’on ait du plaisir à les acheter. Pas assez imposant. Oui, c’est ça le CD ne tient pas assez de place. Les médias ont intellectualisé la zic, ils en ont fait quelque chose d’insaisissable, de virtuel. Les DJ et les MC ne vendent pas les objets, ils vantent un savoir-faire, tu piges, man ? C’est notre technique de scratcheur ou ce sont les FXs et la manière de les utiliser qui fait tout notre talent…
– N’empêche que t’as raison, ça passe toujours par le plaisir. Un jour, une heure, un instant c’est inexorable, on a besoin de tenir ce qu’on aime entre ses doigts, entre ses bras.

Jeu de mains qui se tapent et se serrent. Barkus salue les deux musiciens venus pour faire une frime parmi les acteurs allumés et les jeunes clubbers qui hantent comme des fantômes tous les spots « open » dans l’espoir de se faire exploser le sang.
Stuart a l’air complètement largué.
J’vais où ? J’fais quoi ?
Shulman lui montre le script. Stuart balance les feuilles sur un canapé.
– Oui oui, c’est exactement ça dit Shulman en rigolant.
Le guitariste Stuart Washington et Willie Johnson, le clavier doivent juste foutre le bordel dans une scène en faisant tomber des piles de barils que les assistants remontent dès que le plan a été tourné. On peut pas savoir si ça les amuse ou si ça les fait suer.
Pompes vernies, et visage ravagé on sent que « Stu » est passé à travers la vie comme un trappeur à travers les buissons. Comme beaucoup de musiciens de rock restés libres, il paie cher cette liberté en déséquilibre.
– Les décors en papiers crépons, moi, ça m’tue. Le Heavy métal à la chaîne qui respecte les critères de part de marché de mes deux, ça me gonfle leur connerie !
Il joue à l’arrache avec son groupe dans les clubs du bas de la ville pour quelques dollars, il accompagne des chanteurs country les dimanches soir, il a joué sans compter dans le subway, dans les basements, dans les clubs endrogués du lower East, mais il dépense tout ce qu’il gagne pour se payer sa drepou :
– La vérité est une pâte à pizza, on la déguste quand elle est bien cuite. La musique a perdu son empreinte depuis qu’elle est partie coder les systèmes numériques.
Au fond Stuart est aussi désabusé qu’un homme moderne. Dans son jean troué comme aujourd’hui, avec ses tatouages qui commencent sur son crâne rasé et descendent sur sa nuque, jusqu’à couvrir son dos d’un dragon ailé, inquiet de jour comme un mustélidé, la nuit Stuart Washington se transporte à travers les autres comme un cheveu qui vole au vent.
Shulman, veut le voir jouer. Alors on lui branche un ampli et sans discuter, comme si c’était sa vie, il s’installe et l’homme change d’aspect. En un instant, il n’est plus le même, il a rajeuni de dix ans. Ses doigts courent sur les diminués et sur des gammes pentatoniques assez étranges. Il est heureux. La caméra tourne. Tout le monde s’en prend plein les pavillons comme dans chez Guitar Center quand un type veut faire un démo de son talent sur des manches à disposition. Il joue avec autorité et on entend toute son expérience qui fait mûrir ses harmonies, il sait décrocher des suraiguës qui résonnent dans la cervelle.
Un instant subjugués, les techniciens reprennent leur activité, tandis que les gamins infatigables en quête d’Afters toniques et de bons plans défonces se laissent ébahir debout devant lui. On devine qu’à tout moment, ça peut casser. Ce mec est un élastique, et lunatique. Sa personnalité est alimentée par des pulsions qui ressemblent aux petits ruisseaux de montagne qu’on voit gonfler en quelques heures et se transformer en torrents ravageant tout sur son passage.
Soudain il se redresse, il pose sa guitare et il s’en va. On ne le reverra plus de la journée.

Willie n’a même pas essayé de le retenir. Willie Johnson, c’est autre chose, lui il est sous contrôle comme un pilote d’avion. C’est un dur, un prosélyte qui ne voit sa vie qu’à travers son système. Y a que lui. Il fait partie des convaincus malgré eux. Le pro, le professionnel, exigeant et fou qui se prend pour la réincarnation de Beethoven. Comme un tueur professionnel qui ne laisse rien au hasard, Willie contrôle ses émotions. Il voudrait contrôler l’affaire, contrôler avec flegme l’arrogance et la gratuité. C’est un vrai cerveau gauche. Professionnel coriace un peu blasé, inscrit au syndicat, Barkus a passé les concours et il enseigne à la NY Music High School. Homme d’acier, inflexible, homme de cuivre conducteur, gold inoxydable et carbone dollars, Willie joue de la musique comme on fait des Sudokus.Willie Johnson voudrait qu’on parle de lui comme il parlait de son lieutenant-colonel de père quand il était dans les casernes où il a été élevé, jusqu’à ce que celui disparaisse un jour en Amérique du Sud, officiellement tué dans une embuscade au Nicaragua. Willie Johnson voudrait qu’on dise de lui qu’il est solide comme un fer de lance, lucide et clairvoyant comme une référence. Plein d’amour et de haine, Willie n’est ni bon, ni vraiment sauvage, il coule comme un canal.
– Tu connais ce bouquin de Dan Kiley intitulé le Syndrome de Peter ? Le principe de l’irresponsabilité apparaît au début de l’âge adulte, lorsqu’un célibataire commence à avoir des responsabilités, on appelle ça « le complexe de Peter Pan ». c’est comme Michael Jackson si tu veux…
On l’installe devant un piano et là on comprend que sur son clavier, Willie peut tout faire. Il a une technique à toute épreuve. Sa technique, c’est son marteau piqueur pour attaquer la muraille du monde. Il improvise quelques accords et il se laisse porter sur le tapis volant de ses mélodies naïves. Quand il joue de la musique, il est loin. Avec son sourcil relevé et son iris noir, enfermé en lui-même tel un diable inhibé, Willie invente ce qu’il voudrait entendre qu’on dise de lui. Il accomplit un devoir mystique.
Il ne parle pas beaucoup.
Je lui fous la paix.

On a fini ce qu’on avait à faire aujourd’hui. C’est bon cette sensation d’avoir fini quelque chose. Il est presque 22 heures, comme toute l’équipe, je suis mort, et je ressuscite en buvant un pinte de Brooklyn Lager dans un bar sous éclairé. Ça me change. Toute la journée, on a couru après les lumens et la profondeur de champ, maintenant je ferme le diaphragme dans l’objectif et j’entends l’obturateur qui se referme au fond de mon verre. La tête me tourne. Fin de tournage.