Menu
Roman Live On Line

Nu York

#052 Tête à Seth (avec moi-même)

Processus accéléré de lassitude, ça s’est passé en un mois. Ma relation avec Linda a fondu comme une sculpture de glace à l’arrivée du printemps. Faut dire qu’il fait chaud pour un mois de Mars. Hier je me suis promené en tee-shirt. Pas de vent. En Mars comme en Mai. Quand je pense que certains scientifiques vendus à l’industrie pétro-fossile continuent de défendre l’idée que le Global Warming est un stress écologiste ! Peut-être qu’ils en sont persuadés. Peut-être que ça les arrange de le penser. On a peu d’arguments face à la foi. Pour les choses qui se passent sur Terre comme pour les fantasmes qu’inspire le ciel, il y a ce qu’on veut, ce qu’on voudrait, il y a ce qu’on croit, ce qu’on voudrait croire, ce qu’on imagine, et puis il y a ce qui est. Oui, enfin, ce que qui se passe et qu’on peut calculer, filmer, ce que certains considèrent comme « vrai ».
Il y a ce qu’on voit et puis ce qu’on ressent. Certains gourous ont les mots pour convaincre que c’est une histoire de couleur et de longueur d’onde…
Le passé c’est ce que j’ai déjà vu, ce que j’ai déjà vécu, le passé c’est ce que je sais. Le futur c’est ce que je crois.
Je vis le présent en transparence, entre rêve et réalité. Si le Présent me laisse croire à l’Avenir, alors, je me sens heureux, c’est simple. Je vis rarement le moment présent pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il représente. Moi, je vis un futur au présent, oui c’est ça, je vis dans une espèce de futur imaginaire. Quand je m’invente un Avenir, quand je vois à travers cet invisible projeté, alors j’oublie que je suis parfois fatigué, le spectre de la Mort disparaît ; la crainte de la fin s’efface quand je ne vois plus la Faucheuse en face. Quand le Présent se laisse envahir par les humeurs noires de mon pessimisme, quand ces bourrasques de fumées empêchent de croire à demain, quand au Présent je n’arrive plus à imaginer ce que sera demain, alors, je panique. Mal dans ma peau tel un Golem quand l’argile d’un Présent durci, bouche les pores de mon épiderme.
Le présent est une jonction, un point au milieu du temps. Le présent est un axe. Certains considèrent le Présent comme la fin du Passé, (voire même l’aboutissement de celui-ci), pour moi il est le tremplin de l’avenir. Question de point de vue.
Nous sommes des êtres « in-finis », dans le sens de « non finis ». Certains insistent sur le fait de notre mutation, nous sommes un pas dans la marche du Temps, mutants à la moitié du temps.

L’alarme a sonné et je me suis réveillé de mon rêve d’avenir avec Linda. C’était comme si je prenais conscience de rouler en sens interdit. Frustré, mes sens interdits. Je fondais trop d’espoir en elle, plus qu’elle n’en avait pour elle-même. Docile et familiale, elle voulait rester dans la tradition. Linda fait partie de ceux qui refusent que les choses évoluent. Elle aime le Passé plus que l’Avenir. Elle voit le Présent comme une fin en soi.
Bien sûr on se retrouvait au quotidien, dans l’instant présent, et c’était agréable, on s’est payé des bonnes tranches d’instant présent, avec le cœur qui bat, – et même qui shabbat (…)- , mais il n’y avait ni Passé, ni Futur. Juste une relation superficielle fondée sur un espoir de ne plus me sentir seul au milieu de la foule.

En fait, c’est vrai que c’était très égoïste, et quand l’ego prend le pouvoir, on se fait désarçonner, éjecter de la selle de celle qui ne veut pas jouer la jument et porter le fardeau. A New York, c’est un vrai paradoxe, plus on développe sa propre personnalité, plus on est fier de ce qu’on fait, moins on fait de concessions, et moins on a de chance de trouver l’âne frère ou l’âme sœur. Sous entendu plus on tend vers un absolu idéal, plus on est seul. En effet comment partager une si haute estime de soi avec une ou un Autre, quand cet Autre pense la même chose de lui-même… Tant que la distance permet de fuir, c’est stimulant mais à force de se retrouver, on finit par se perdre. Ou bien on est semblable et on se rassure en entendant dans la bouche de l’autre des propos qu’on aurait pu tenir soi-même, ou bien on est différent, et c’est tout ou rien ou bien on est complémentaire quand ça va bien, ou bien on est opposé et ennemi quand ça se met à mal tourner. Les personnalités de pierre dures créent entre elles des conflits de silex, avec étincelles à la rencontre.

La lune est blanche au centre de la nuit. L’astre du rêve éclaire ma chambre. Je ne dors pas. J’espère que le sommeil va m’envahir comme un gaz anesthésiant emporte la conscience embrumée sur un nuage façon Pégase.
Je connais des gens qui aiment dormir, moi je subis trop l’influence des forces de la nuit. Alors souvent je lutte contre le sommeil avant de me rendre à l’évidence de la fatigue. Je fini par aller m’allonger quand mes jambes ne me portent plus, quand mon menton pose sur mon sternum, quand je ne suis plus qu’une chose, quand je ne suis plus beau à voir, quand je peux me dire que dormir ne sera qu’une parenthèse en syncope avant de revivre à nouveau.
Je continue de craindre ce temps mort qu’on appelle le sommeil. Je n’ai jamais aimé dormir. Quand j’étais petit je faisais souvent des cauchemars. Je ne sais pas ce qui inspire les idées sinistres qui hantent de façon aléatoire ce moment de semi-coma qu’on appelle le sommeil. C’était comme si, en m’endormant, j’allais devoir affronter les démons, les méchants, les bandits, les ennemis, la « désertitude » de grands espaces vides, la nudité, la soif, les loups (et tous les animaux cruels avec des crocs), les Allemands nazis, les centaures, les antisémites, les pirates, les serial killers, les inspecteurs, les cocus jaloux, les profs, les cyniques, les ambitieux, les tatoués, les mercenaires, les tortionnaires, les « sadomazos » (je ne savais même pas ce que ça voulait dire), les requins, les serpents (dont l’anaconda ou le boa « consctrictor ») , les tapettes à souris géantes ou les pièges cachés sous les mousses, les mygales, la jungle épaisse et les guerriers armés de tribus indigènes, déguisés en fougères tirant des flèches empoisonnées à la sarbacane, la pendaison, les brûlures, … Bref toutes les menaces indéfinies qui prenaient une forme ou une autre dans mon sommeil pour me faire souffrir ou détruire les miens. Réveil zombie. Ensuqué. Errer jusqu’à la salle de bains. La lumière du néon installé dans l’armoire miroir au dessus du lavabo éclairait mon visage, je regardais ce type sans le reconnaître, mais quand enfin l’eau réveillait ma peau, alors seulement je reprenais le contrôle, je quittais le royaume de Seth et je me sentais de retour au pays des vivants…

3000 ans avant notre ère, Ramsès II a demandé aux prêtres, poètes scribes et lettrés de lui raconter dans le détail l’origine de son propre Pouvoir. Ce qui fascine les Maîtres c’est le pouvoir de contrôler. C’est le contrôle que les hommes rêvent d’avoir. C’est le contrôle qui leur donne un sentiment de puissance.
Sur les murs du temple de Louxor on peut voir, narré en détail le mythe d’Hr, Hor, (horizon) que les grecs appellent Horos, et les latins nomment Horus. (le hasard veut que l’anagramme du latin fasse « Hours » en Anglais). Ce dieu faisait partie des plus anciennes mythologies, remontant dit-on aux temps préhistoriques. Quand 10 000 ans avant notre ère, les hommes en découvrant l’agriculture se sont aperçus que les plantes pouvaient éclore grâce à la combinaison Eau et Lumière du Soleil, alors ils ont voué un culte à cette étoile chaude qui apparaissait avec le matin et qui leur permettait de mieux se nourrir.
– Ah le Soleil…
IL était donc bon. LUI, le Soleil.
Très vite les hommes dans leur proto-Histoire se sont mis à transformer leurs espoirs en proto-prières en s’adressant au soleil comme ils s’adressaient à eux-mêmes
– Oh toi Soleil !
Par un phénomène simple d’anthropomorphisme ils ont transformé l’astre brûlant en une personne incarnant leurs espoirs. Le Soleil était sûrement bon, donc animé de bonnes intentions, comme une personne « bonne ».
Avant l’ampoule électrique de Thomas Edison qui permet de continuer à vivre sans compter le temps, la « bonne » lumière du Soleil soulageait de l’angoisse des prédateurs rôdant la nuit. Symbole de danger, de mal et de mort, la nuit devint le puits des enfers sensés punir ceux qui n’avaient pas respecté le code-lumière des 10 commandements. (C’est pourtant bien à l’enfer que ressemblera la planète dans quelques centaines d’années …).
Associant le dieu au roi (ou le roi au dieu), le nom d’Horus nom signifierait « celui qui est au-dessus » « l’Eloigné », « l’Important », le dieu Horus à la personnalité plutôt complexe, ce dieu ressuscitait chaque matin. Dieu du ciel, dieu de la lumière, c’est par lui que l’équilibre régnait. Le mythe qu’on leur avait raconté justifiant avec un raffinement sophistiqué et une merveilleuse manipulation de l’esprit, la place que tenait le Maître Monarque Seigneur terrestre qui se voulait Absolu (et absout), les Pharaons aimaient penser qu’ils étaient les héritiers du pouvoir du Soleil.

Le blanc de la lumière apporte la sécurité tandis que le noir des ténèbres a toujours été associé au Mal. Avec la nuit vient le froid et l’angoisse de l’invisible. La nuit, les civilisations qui n’avaient pas la télévision pour se distraire une fois le soir tombé, regardaient les étoiles à s’en arracher les yeux. Ils se sont aperçus que la place des étoiles changeait chaque nuit. Ils étaient aussi intelligents que nous et après des milliers d’années d’observation, ils ont conclu que les étoiles revenaient, par cycle à l’endroit où ils les avaient déjà observés. Ils ont établi des cartes du ciel qui faisaient état de ces cycles. On appelle cela aujourd’hui des constellations, mais eux, ils accordaient plutôt un sens à ces périodes.
Comme ils donnaient un sens au Soleil doué d’un super-power généreux facile à identifier, de même en découvrant la notion de temps, ils constataient que lorsque telle étoile était placée là dans le ciel, il allait plutôt faire chaud ou plutôt faire froid dans les semaines à venir… Le zodiaque est une des plus ancienne représentation conceptuelle que l’homme a crée. Au centre le soleil, et autour les étoiles (plus deux solstices et deux équinoxes).

Pour la petite histoire, dans le culte Osirien, Horus est donc le fils d’Isis et d’Osiris. Horus doit lutter contre les forces du mal et de la nuit incarnées par Seth. A la fin, il acquiert le droit d’être considéré comme le premier roi, premier Pharaon et on n’en parle plus.

Fils conçu par magie d’une mère Isis, (vierge) et de l’Esprit Nephtys, Horus a deux vies : une première dans laquelle il est enfant sous le nom d’Harpocrate au cours de laquelle il grandit, protégé par les roseaux et les papyrus de Chemnis dans les marais du Delta du Nil. Prince du Soleil, il veut venger la mort son père Osiris (…)
Vainqueur, il a une seconde vie sous le nom d’Horus au cours de laquelle il continue d’affronter son oncle Seth-Typhon qui n’a pas admit sa défaite et qui remet systématiquement en cause la légitimité du Pouvoir de son neveu.
Horus incarne le pouvoir légal du Soleil, Seth Typhon incarne Satan. La nuit Seth le méchant accompagne l’astre des astres sur sa barque. Perpétuellement jaloux, ambitieux, ambigu, complexe et manipulateur, on peut penser que Seth a été voulu comme l’idéation des mauvais côtés de l’Homme. Seth Satan représente la violence et le chaos. Le jour, il tend des pièges à Horus. Il manigance et complote, il ment et change sans cesse d’aspect. C’est sous l’aspect d’un porc Noir qu’il arrache l’œil gauche (la Lune), à Horus avant que Thot (dieu de la lumière de l’Occident) ne rende à celui-ci son « œil Oudjat » (sain), qu’il offre à son père Osiris, qui retrouve la vue, devenant ainsi le symbole du regard fils/père, le fils rendant la vue à son père…
S’il s’agissait d’un auteur identifié en fouillant dans sa bio, on apprendrait sûrement que le scénariste qui a pondu cette histoire portnawak, avait avalé des substances hallucinogènes champignon ou LSD, dont l’effet delirium est incontestable. Genre « Eh, toi là, t’as fumé ou quoi ? ». Mais comme un certain nombre de scribes n’ont fait que recopier ce qu’avait dit le premier et ainsi de suite, il est très difficile de savoir qui fut l’inventeur du mythe…
Ce qui est certain c’est que Seth incarne la nuit, et il n’est pas super cool, tandis que Horus qui incarne la lumière façon super-héros aux super pouvoirs et que ces pouvoirs qui lui confèrent LE pouvoir.

Pour l’heure je regarde le plafond tel un prisonnier dans la geôle sa propre existence. Je fixe une tache, je suis fasciné par les taches au plafond des maisons. Comment cette marque est-elle venue se faire là ? Quelle est l’histoire de cette auréole ou de ce trait de rouge ? Les idées tournent dans ma tête comme les boules dans la sphère transparente du loto. Je repense à ma journée, je n’avais pas le numéro gagnant. Parfois, on fait des choses qu’on ne devrait pas…

Y a trois jours, j’ai rencontré cette autre fille. Je ne sais pas ce qui s’est passé ? Elle est venue vers moi. Je ne cherchais ni personne ni rien de précis. J’étais assis dans un open bar, en train de lire un article très intéressant sur les ruptures d’Internet.
Le type expliquait la différence entre la séparation matérielle qui divise les choses et la fragmentation des concepts choses et autres choses virtuelles qui les multiplie comme se reproduisent les paramécies. Le monde a changé depuis qu’Internet a décloisonné les savoirs, depuis qu’à tout moment 1,7 milliards d’individus peuvent se connecter les uns aux autres. Il ne suffit plus d’affirmer quelque chose, on peut dans l’instant la confirmer ou l’infirmer. Il arrive souvent qu’au cours d’une discussion l’un des interlocuteurs aille vérifier une information qui vient à peine de lui être donné. Il ne suffit plus de dire des choses en l’air et de les laisser faire leur chemin dans l’imaginaire Depuis qu’Al Gore en 91 a rendu Internet légalement accessible à tous, le Savoir n’est plus l’affaire de quelques érudits, il est un conglomérat de connaissances qui s’unissent par familles, agrégées les unes aux autres.
L’auteur de l’article comparait Internet à la naissance d’un nouvel alphabet, quand cette fille s’est assise à ma table.
Elle a posé son verre sur ma table en me disant bonjour avec un sourire. J’en étais qu’à la moitié de mon article et je l’aurais bien envoyée péter, mais un fond d’éducation et ma récente rupture avec Linda, m’a fait lui répondre. « Salut… » J’ai essayé de recommencer à lire, mais je n’arrivais plus à me concentrer sur les mots. Elle était dans ma sphère de tranquillité, elle avait pénétré dans mon espace. Tout de suite elle m’a fait peur ; j’ai ressenti quelque chose d’étrange genre de bad vibes qui m’ont un peu préoccupé, mais je me suis forcé à lui répondre quelques banalités d’usage quand elle a parlé du temps et du café qu’elle trouvait bon. Elle faisait semblant de s’intéresser à ce que je lui redisais de l’article dont je faisais la lecture avant qu’elle n’arrive ; elle disait oi oui, c’est intéressant. Son physique ne m’attirait pas plus que ça, mais son accent et ses fautes de grammaire traduisaient une certaine éducation raffinée d’origine étrangère. Cette fille avait quelque chose de particulier, elle n’était pas un de ces avatars fades qui prennent des poses en s’identifiant aux jeunes femmes lisses, idéalisées par les retoucheurs photos des hebdomadaires de Fashion. Sa robe moulante en stretch acrylique enveloppait des formes Rubens qui laissaient à penser qu’elle avait des habitudes culinaires gourmandes très éloignées des soupes végétales bios de la fine Linda. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Wahida, elle était chrétienne, elle était née au Caire d’où elle était venue à son adolescence, elle faisait des études de droit international. Elle était presque toujours d’accord avec moi et je trouvais cela agréable. Elle parlait beaucoup elle aussi et les premières impressions qui inspiraient la méfiance ont disparu au fur et à mesure qu’on discutait tous les deux. Elle se voulait aimable. Y avait de la super musique dans les enceintes et elle m’a proposé de finir la soirée chez elle ce qui n’est pas le protocole des premières relations entre homme et femme à New York.
– Un petit diner en tête à tête, tous les deux, ça te dit ?
J’étais seul et un peu lascif, et ma conscience endormie par quelques bières, je me suis laissé ensorceler par son charme et sa belle voix grave.
Il était onze heures du soir, quand on a pris un taxi pour aller chez elle. Il n’y avait pas beaucoup de monde dans la rue. Je n’ai même pas retenu le numéro. C’était si soudain…
C’était un appart’ assez étroit, tout en longueur au troisième étage d’un petit immeuble en brique dans l’East Village, Lower East side. Elle a dit :
– Mets-toi à l’aise…
J’ai enlevé ma veste. Un verre de whisky à la main, installé dans un sofa profond, j’écoutais le dernier Massive Attack qui sortait du mini l’lpod qu’elle avait branché sur une paire de baffles. Je l’entendais parler fort depuis la cuisine d’où provenait en même temps l’odeur typique de merguez grillées, moi qui ne mange jamais de viande le soir et ça se mêlait à l’herbe que je fumais relax en sirotant mon JB. J’ai bien aimé ce moment. On discutait avec désinvolture, comme des copains qui se connaissent depuis des lustres. C’est ça oui, on se connaissait depuis toujours. Je trouvais tout super. J’aimais tout le monde, je répondais sans réfléchir à ce que je disais. Depuis une heure j’avais tellement envie de la baiser que j’étais prêt à admettre n’importe quoi. Quand le sperme remonte au cerveau des hommes, les idées se transforment comme l’huile en suspension qui fond sur la résistance chaude, cette huile de couleur qui se met à faire des formes rondes dans les lampes psychédéliques, on perd les sens des choses.
Quand les méditerranéennes écoutent le vent qui souffle entre les collines parfois la magie opérant, le vent se transforme en amour, un amour qui les étreint dans la vallée des hanches. Avec un peu de chance et un peu de magie, il arrive que le désir d’amour se métamorphose en prince charmant, avec un peu de chance, j’espérais jouer le rôle d’Aladin d’ici quelques minutes, afin d’emporter celle qui ne ressemblait pourtant pas vraiment à Jasmine, sur un tapis volant au milieu de la pièce à la place de ce carré de moquette bigarrée…
Elle a servi sa viande et j’en ai mâché une bouchée. Je ne savais pas vers où porter mon regard. Elle avait défait deux boutons de son corsage. Elle devait avoir eu chaud dans sa kitchenette. On n’avait plus grand’ chose à se dire. Comme une mère qui insiste pour que ses enfants se nourrissent, elle a insisté :
– Tu sais le prix que ça coûte ?
– Je ne mange pas en fonction du prix… Tu ne fais pas cuire des billets.
Elle a fait la tronche. Apparemment elle n’aimait pas qu’on la contredise. Les minutes passaient dans une sorte de lenteur lourde. On se laissait faire, laisser aller tels des passagers sur un trottoir roulant. On aurait dit que tout était planifié, prémédité.
Sa poitrine généreuse m’a frôlé quand elle a repris mon assiette et j’ai bandé instantanément. Elle a tiré sur mon joint, et j’ai vu ses lèvres de près. Je piochais avec un pic à glace dans la salade de fruits, ananas bien juteux bienvenu, j’avais la bouche sèche… Elle parlait toujours. J’aurais tant voulu qu’elle se taise, mais je me disais : encore un petit mauvais moment à passer, et puis on va en passer un bon.
Elle a mis en marche le café, et puis de loin, elle m’a dit qu’elle avait un petit problème avec son computeur, qui était posé sur le petit bureau. Vu qu’elle m’avait vu lire cet article, elle pensait que… J’ai tout de suite précisé que je n’étais pas un technicien spécialiste, mais elle a insisté. Je ne voulais pas passer pour un nase et j’ai proposé de jeter un œil au cas où. J’ai tapé sur le clavier, l’écran s’est allumé, j’avais l’impression que tout marchait. C’était lent, mais bon… Elle m’a dit :
– Tu trouves pas que c’est lent ?
J’ai répondu :
– Si, c’est exactement ce que je me disais. Peut-être que t’as trop de dossiers ouverts. Elle devait se préparer à la salle de bain. J’entendais de m’eau qui coulait, mêlé au bouillonnement de la machine à café qui ressemblait à celui que j’avais dans les couilles. J’ai dit :
– Je connais certains logiciels de gestions qui réorganisent tout ça…
– Ah bon c’est génial c’est ça qui me faudrait !
J’ai proposé d’en télécharger un.
– Fais ce que tu veux…
« Import File » et puis « Redémarrer ».
J’ai cliqué sur « ok ». L’écran s’est éteint.
J’ai attendu. J’ai appuyé à nouveau. Toujours rien.
Ça commençait à devenir long. L’ordinateur ne voulait pas se rallumer. J’ai commencé à ressentir un peu le stress.
– Ça va ? m’a-t elle demandé d’une voix chantante.. J’ai répondu « oui » mais j’étais en sueur… Elle s’était refait une beauté, elle m’a vu un peu emmerdé. Elle a posé le café sur la table, et elle est venue au-dessus de ma tête, appuyant nonchalamment son menton sur mon crâne. J’ai à nouveau senti son mamelon sur mon épaule, mais je ne bandais plus… Elle m’a demandé avec une fausse légèreté ce qui se passait ?
J’ai dit :
– Je ne sais pas, il ne veut pas se rallumer… Je ne comprends pas…
Soudain, elle s’est reculée. Elle a changé de ton. Ce n’était plus ma même. J’ai vu venir le cauchemar éveillé. Comme si c’était ma faute. J’ai tenté de me disculper. Elle s’est enflammée, m’injuriant comme une harpie. Elle a pris le pic à glace en le pointant vers moi comme une arme. J’étais qu’une merde, elle avait besoin de son ordi, ça valait de l’argent et ceci cela. J’essayais de dire que c’était pas de ma faute,
– Attends…
– Mais qui t’es toi ? Motherfucker !
Elle a dit que ça n’allait pas se passer comme ça. Je devais la rembourser. Je ne sortirais pas de chez elle sans avoir payé pour ma connerie. C’était grillé pour la baise party, grillé pour ma saucisse merguez. J’essayais désespérément de débrancher, rebrancher son PC mais j’ai soudain compris que je m’étais fait avoir. Entre temps Wahida avait fouillé dans la poche de ma veste. J’ai dit :
– Non mais, attends là, ça va pas ?!
Elle avait saisi mon portefeuille qu’elle a immédiatement délesté des deux cents dollars que je venais de tirer à la borne ATM, ainsi qu’une carte sur laquelle figurait toutes mes coordonnées groupe sanguin et compagnie. J’ai dit :
– Rends-moi ça !
Elle a reculé en hurlant que si je faisais un pas de plus, elle allait crier « au viol ! » en même temps qu’elle a déchiré son chemisier comme une folle. Mon cœur battait à 150, j’étais coincé comme dans un film de Scorcese. Elle m’a menacé d’un procès et qu’il me faudrait lui rembourser les deux mille dollars que coûterait la réparation de son outil de travail. Je savais bien que toute cette histoire n’était qu’une méchante farce, mais je l’ai suppliée de me rendre mon portefeuille, et elle s’est laissée infléchir. Je pense qu’elle a compris qu’elle s’était trompée de proie et que même si elle insistait, elle n’avait pas grand’ chose à gagner.
– Fous-moi le camp, t’es qu’un connard, m’a-t elle lancé un peu dépitée de ne m’extorquer que 200 $.
J’ai descendu l’escalier quatre à quatre, trop content d’échapper à l’enfer. Dans l’escalier j’ai croisé un type et j’ai eu le sentiment qu’il essayait de me bloquer, mais je me suis dégagé il devait être de mèche.

Je me suis retrouvé là dans la rue et j’ai marché à toute allure sans me retourner jusqu’à la première station de métro dans laquelle je me suis engouffré.
La honte totale. Tout faux, je ne savais même plus où j’habitais. Je voulais déjà être loin. Pas mal monté son coup d’enfoiré.
Ça ferait peut-être un bon sujet pour une comédie dramatique mais au quotidien, c’est juste hard. Les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde.
Les uns vivent la nuit et connaissent les forces de la nuit d’autres vivent au jour le jour.
Et ainsi de suite depuis la nuit des temps.

Pâle douceur du matin qui monte doucement. Mon esprit s’envole au-delà des frontières. Je me rendors, je me réveille. La spiritualité signifie agir avec intuition. A nouveau, je me rendors, je me réveille. On plaît ou non au Divin.
Les matérialistes ne veulent pas croire à l’importance de l’invisible.
Ils croient à ce qu’ils tiennent dans leur main, ils croient à l’instant.

Il n’y a pas de Bien, pas de Mal,
Les matérialistes tentent seulement de survivre au jour le jour.

Il y a quelques jours, Pass-Over célébrait la fête de la libération du joug Egyptien. Moi aussi je viens de traverser à pied une mer d’embrouilles.
Mais je crois que je comprends chaque année un peu mieux ce qui m’arrive.
La première libération n’est-elle pas de celle qui consiste à comprendre ?