Menu
Roman Live On Line

Nu York

#024 Sur un coup

Moi j’habite sur la ligne orange mais au bout de la verte, il y a Crown Heights Brooklyn. Utica boulevard. C’est pas un endroit où l’on va vraiment quand on n’a rien à faire. Quand t’es né là t’as intérêt à bien t’entendre avec le voisinage parce que t’as signé pour des années. Des affiches pour Barak Obama, volettent au vent punaisées sur des poteaux ou scotchées sur les vitrines des petites boutiques fermées. On sent que le quartier a bien vécu, il y a des années, maintenant c’est différent. Les échoppes minuscules côtoient d’autres semblables : un coiffeur, une manucure, un coiffeur, une manucure, une église de la rédemption, un coiffeur, une manucure et un restau avec deux tables bancales, et ainsi de suite au fil de la rue. Des guetteurs en stand-by font les cents pas sur le trottoir, un guru rasta habillé tout en rouge, marche le long de la ligne blanche en portant un cageot rouge dans la main droite et un cageot vert dans la main gauche. Une bagnole de flics s’arrête et lui dit que c’est dangereux de rester là, il fait semblant de partir avec un sourire, et quand les flics s’en vont, il revient …

Dans la pièce, Shem et Calder sont sur un coup, ils ont besoin d’un troisième.

Shem est maigre et super speed. Il faudrait l’assommer pour qu’il se taise. Il joue avec les mots et les idées, mais en fait il ne dit rien ? C’est juste un flot de mots, un débit sans fin, une fuite de mots qui s’écoulent de son stress. L’effet typique de l’addition coke et amphets. Shem patauge dans la semoule, il a surtout le nez dans la farine.
Calder c’est l’inverse, il ne dit rien. Revenu du Golfe avec cette blessure à la nuque qui ne se voit pas mais qui lui cause des terribles maux de tête, Calder ne dit jamais grand-chose. Il n’y a pas vraiment de support psychologique ni d’assistance médicale pour les marines qui rentrent de la guerre. Les vétérans doivent se débrouiller, qu’ils aient 60 ans ou 35 ans. On savait où aller les chercher pour les recruter : dans les quartiers populaires ; mais pour les ramener à la vie civile, c’est une autre paire de manche de chemisette. Alors Calder a dû se débrouiller seul et il se réinsère comme il peut en usant de l’alcool et d’autres excipients composés de nouvelles molécules qui permettent de changer la perception du monde, à défaut de changer le monde lui-même.

Les systèmes s’accélèrent. Avant les roues des charrettes avaient quatre pieds de diamètre et elle tournaient lentement, maintenant elles en ont la moitié et elles tournent dix fois plus vite. On a de moins en moins d’amour pour la vie. Les gens meurent bon voilà, ça se banalise de toute façon y en a tant d’autres qui naissent. Le cancer avale des gens qui faisaient partie de ma sphère. De plus en plus souvent j’apprends la disparition de personnages ou d’êtres que j’ai connus ou que j’ai approché, ou même que j’ai aimé. Hop partis ! Envolés ! Et j’ai la sensation que ça se resserre.
Néanmoins, la vie n’a plus autant d’importance. Une vie c’est un courrant d’air c’est tout, ce courant qui fait ou non tourner l’éolienne. Si tu t’arrêtes, pas de problème, un autre prend ta place.
Vu que je ne sais plus très bien où j’en suis, j’avais maladroitement abattu mes cartes une nuit, j’avais avoué à Lex le grand chauffeur du bijoutier, que j’étais un peu dans l’embrouille. Alors il a pris ça comme une demande et c’est lui qui m’a présenté Shem et Calder. On choisit ses amis, Shem et Calder ne sont pas vraiment mes amis, mais il paraît qu’ils ont un plan. Quand on est habitué à faire du trecking en dehors des chemins de traverse, on se méfie des cartes, surtout quand les stratèges qui font des plans semblent manquer de réalisme. En général, je fonctionne à l’instinct et je fais confiance au hasard. Ce jour-là j’y suis allé pour voir.

-Y a rien à faire… C’est facile
-Comment ça ?
-Tu sais conduire ?
-Oui
-Y a rien à faire, j’te dis juste chauffer.
– Chauffer quoi ? Qui ?
– Chauffer la bagnole, chauffeur quoi….On a besoin d’un chauffeur voilà !

Le père et l’oncle d’Alex avaient émigré tous les deux de Biélorussie dans les années 70. Le père était entré dans les services de sécurité de la communauté tandis que le frère aîné faisait fortune dans les « cailloux ». Un jour, le père s’est tiré une balle dans la tête, « en nettoyant son pistolet », et Lex avait été confié à son oncle Evgen. Mais Evgen était toujours absent, et Alex détestait sa tante. Avec son cousin Nazar, il montait des coups foireux et personne y pouvait rien. Sa tante était une araignée qui se nourrissait de l’énergie des insectes qui avaient le malheur de se coller à sa toile. Sa tante Yéva était intelligente, mais complètement schizophrène. Elle vivait dans le kitsch des babioles dorées et coussins roses, mais elle se tailladait les bras avec des cutters et se faisait souffrir. Une fois elle avait tout cassé dans la cuisine parce qu’elle ne voulait pas sortir pour accompagner Evgen quelque part. Du coup l’homme s’absentait souvent. On ne sait jamais si la cause produit l’effet ou si c’est l’inverse. Elle préférait rester sur place, dans son coin et ne pas bouger ou si peu. Quand on n’obéissait pas à ses caprices, elle devenait hystérique. Yéva n’était pas méchante mais pouvait le devenir en quelques minutes et tout cas Alex avait beau être grand et costaud, il la craignait. Alors il est parti dés qu’il a pu, et elle s’est pendue après l’accident au cours duquel Nazar s’est fait écraser par un camion.

Alex m’avait raconté tout ça et j’avais bien senti comme une envie de revanche dans la proposition qu’il avait fait à Shem d’aller braquer son oncle Evgen. En fait l’oncle était supposé être plein aux as, et habiter dans une super baraque plutôt isolée à une heure et demi de Manhattan.
-Y a combien à se faire ?
– Je ne sais pas… Un max ! Le mec, on le chope au fond de son lit, pas de danger… Comme les pillards du désert… on fait juste une descente en enfer et on r’monte.
Shem n’est pas très clair sur la méthode.
L’idée était de le surprendre au milieu de son sommeil dans sa forêt grise, de le faire paniquer et lui faire dire où est son blé, et de repartir avec une gerbe du blé fauché.
– Qu’est ce que t’entend par le faire paniquer ?
– Bien rien, répond Calder.
Si le mec est flegmatique, la seule manière de lui faire perdre son sang-froid, c’est de le saigner. Mais on dit que la chehitah doit être pratiqué par un chohet qui sache immobiliser l’animal, et connaître les commandements. Là, c’est pas vraiment garanti, il s’agit plutôt d’une opération commando assez éloignée des grands principes. On sait comment ça commence, et ça n’a pas de fin. J’y crois pas, les plans qui touchent à la personne humaine, c’est pas mon truc. Shem a des arguments plein la bouche, moi je commence à en avoir plein les couilles de leurs histoires. Evgen, le type qu’ils veulent braquer n’est pas blanc-blanc, y a longtemps il a aussi bossé pour le Mossad. Je ne me sens pas assez damné pour aller visiter l’enfer.
Shem sursaute sans arrêt en faisant des petits hu hu. Je me dégage de l’affaire. Braqueur junky, voleur de moquette, écumant les dortoirs de Brooklyn, Shem énervé me traite de lâche et d’intellectuel outsider, (pour moi c’est un compliment). Son baratin et son charme ne m’éblouissent plus. Chacun son truc. Il veut me casser la gueule, mais j’ai rien à voir avec leur trafic.
– Vos gueules, dit soudain Calder en paralysant tout le monde. Planquez-vous…
Mon cœur en prend un coup. La taille du monde diminue quand on ne pense qu’à sa peau.
– Nan, j’déconne.
-Putain fais chier enculé…
Calder est raide dingue. Il se marre. Je pars sans baisser les yeux. Ce con s’est payé un flingue et depuis il a peur.
-Vide ton chargeur…

C’est la Fashion Week, à Chelsea à un événement organisé par Formavision pour célébrer la collection de vêtements dessinée Ali Hewson, la femme de Bono. Je croise Michael Stipe, le chanteur de REM et Lee Quinones un des premiers graffeurs. Physiquement peu prêt mon format, je serrre la main dudit Bono cordial et diplomate. Et puis son bodygard Irlandais sorti de l’IRA et rendu à la vie civile après l’accord de Stormont fait un passage dans la foule et chacun retrouve la nuit enneigée.

Les deux téméraires éteignent les phares. Calder coupe le moteur de la vieille Eldorado Cadillac dont le toit ouvrant est réparé avec du Gaffa. Calder desserre le frein à main et la voiture glisse en roue libre jusqu’à la maison de l’oncle. En fait il y a au moins deux ou trois autres maisons construite autour de celle qu’a décrite Alex. Silence, ils savent que le chien est chez le vétérinaire, ils n’ont rien à craindre de ce côté. Pas de lumière. Ils entrent par la porte de derrière, traversent la cuisine et le salon. Ils montent l’escalier, ils se rapprochent de la porte qui leur a été indiquée, Calder serre le manche de son poignard. Tout à coup, une alarme se déclenche un hurlement derrière la porte. Ils rebroussent chemin. Calder en premier, Shem s’affole, trébuche dans l’escalier. Derrière lui une ombre.
– C’est quoi ce piège ?
Un coup de feu claque dans la nuit et puis un autre.
Shem se relève. Fuir, s’enfuir déguerpir, se tirer. La honte. Si près. Chercher son chemin dans le noir et renverser une chaise, s’échapper en courant. Fiasco d’amateurs. C’est pour ça qu’ils avaient besoin d’un chauffeur. Le moteur ne veut pas redémarrer.
Les lumières se sont allumées dans les maisons autour. Shem se tient le ventre. Au troisième essai, l’étincelle qui se fait dans le carburateur, et le moteur qui fait son bruit. Il neige.
Shem a mal, du sang dans la main. Quand on trébuche faut se relever point. Être courageux, ne pas pleurer. Shem a envie de se plaindre, mais il ne geint même pas. On pense que les bandits n’ont jamais mal, mais les bandits souffrent comme tout le monde. Les bandits SONT tout le monde. Tout le monde peut devenir un bandit, il suffit parfois de presque rien pour qu’on devienne un bandit. Et si Calder le jetait là sur le bord de l’autoroute avec ce pruneau. La balle qui lui a troué le ventre est passée entre les viscères. Parfois Shem ressent quelque chose, à d’autres moments, il ne sent rien. C’est assez étrange. Leur coup a raté c’était sûr. Evgen était armé. Shem croit qu’il est poursuivi par la poisse comme un lapin en plastique par des lévriers. Compteur bloqué à 80, Calder contrôle comme il peut la situation avec son expérience militaire. Nuit désarticulée. Calder a retiré sa cagoule, et Shem sa fausse moustache et son maquillage à la con. Calder le rassure avec ses mots à lui.
– T’inquiète pas j’te dis, le type ne peut pas nous reconnaître. D’abord on était autant dans le colletard que lui, cet enculé a tiré au pif.
– Je te dis, c’était un plan de merde, et la caisse ?
– J’ai mis un cache sur la plaque…
L’essence diminue au compteur, mais ça va, ils devraient arriver bientôt. Les camions défilent dans la neige /pluie comme le cours du temps. L’eau de neige/pluie glisse sur la route miroir.
– Faut, qu’je voie un doc.
Calder ne veut pas s’arrêter, il veut mettre de la distance entre ce coup foireux et leur liberté. La voix s’enraye, Shem a les pieds gelés.
– Fuck de fuck de fucking fuck….

À trois heures, ils déboulent tous les deux chez moi.
– Putain mais qu’est ce que vous foutez là ?
– Fallait qu’on trouve une planque…
Je vais finir par croire qu’il faut que je déménage.
– Comment vous savez où j’habite ?

Assis devant une pile de livres, engoncé dans un fauteuil rapporté du trottoir, je rentre la tête dans les épaules et j’écarquille mes yeux de lapin devant la forêt qui brûle. Calder me raconte l’histoire. Dans l’entrebâillement de la porte des toilettes, je vois Shem dans un reflet qui tire sur l’élastique avec ses dents et s’en remet une dose dans le bras. La shooteuse lui offre un bouquet de fleurs du délire dans les veines. C’est pas ça qui va le guérir, mais tout d’un coup, ça va mieux, à croire que le ciel réchauffe son corps trop froid. Oh ça pour en avoir dans la tête, ils en ont plein la tête, en direct live dans mon espace. On a tous des ennemis invisibles, pas la peine de crier.
– Je suis l’allié des dieux…
– Moi je n’en ai qu’un…Dit Calder en sortant son gun.
-T’aurais dû dégommer c’connard !
Shem a les paumes toutes rouges à force de taper l’armoire.
– Fuck de fuck…
Ils sont comme chez eux.

Calder passe deux coups de téléphone, il murmure comme on se confesse. Je voudrais qu’ils dégagent.
– Bon et maintenant ? Vous faites quoi ? Vous pouvez pas rester ici.
– Putain mais dans c’t affaire, on n’a pas fait un rond…
– Faire 80 miles pour ça, c’est pas cher la course.
– On ne pouvait pas savoir qu’il avait une carabine sous son matelas !!!

Finalement Calder a pu joindre un type, et ils s’en vont comme ils étaient venus.
Et les sirènes qui sifflent, font battre mon cœur, et chaque fois qu’une bagnole de flics passe dans les parages je crains que ça ne signifie un stock d’embrouilles pour moi.

Les paysages sont comme les gens, certains sont accueillants, d’autres sont froids comme des portes blindées. Qu’on le veuille ou non. Sur l’étagère sur laquelle tombent des fils électriques comme des lianes, deux serre-livres entament un combat de force pure. Je m’endors

Deux jours ont passé, j’ai vu « No country for the old men » des Frères Cohen. Une farce dramatique et perverse très bien réalisée qui utilise tous les trucs et les leviers de l’émotion moderne avec des personnages décalés particulièrement bien castés. J’écris ma chronique du bout des doigts, mais j’ai l’âme en vrac et je n’arrive pas à m’y remettre. Tout ce qui m’apparaît évident au fil des minutes disparaît aussitôt. Pourtant il faut survivre.
Je rêve d’un séjour à l’ombre des jeunes filles en fleur à Hawaï. Je ne connais pas Hawaï. Sentir un orage se lever sur la mer, le tonnerre, les éclairs qui claquent dans le grand décor de la nature en trois D. Qu’importe qui je suis. On est la trace qu’on laisse. On est le titre qu’on a choisi. On est ce qu’on a choisi d’être. Chaque vie est un roman. Chaque jour on écrit son propre roman. Les romans sont toujours biographiques. Je ne suis pas un homme de court. Je ne balaie plus les courts, simplement parce que je ne joue plus qu’épisodiquement au tennis.
Devenir moi-même une tempête, un cerf violent dans le vent volant, ce vent qui pousse tout sur son passage, qui courbe les jeunes pousses et qui balaie le sable qui vient se coller à mes jambes mouillées. Les vagues qui grondent en rouleaux et s’écrasent sur le sable fin sous ce brouillard qui empêche de comprendre. La pluie qu’on voit venir sous les gros cumulus. On voudrait croire que ça va passer parce qu’il fait toujours chaud et humide, mais la pluie continue de tomber en grosses gouttes, et les baigneurs courent vers leurs hôtels en rendant la plage à son immensité naturelle.

Ça n’a pas traîné, je viens d’apprendre qu’ils ont arrêté Alex et Shem. Apparemment les voisins ont joué le rôle des guetteurs débineurs. A mon avis les deux zombies vont ressortir assez vite de leur tombe, parce qu’on n’a pas grand-chose à accrocher en guise de lest pour plomber leur dossier. Mais bon, Calder est en vadrouille, d’après ce que je sais, il a passé une frontière.

Voilà, c’est comme ça qu’ ça s’ passe ici dans l’ quartier des oranges, chacun fait son jus en attendant que ça s’arrange, et moi je pèle le zeste de mon agrume acide.