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Roman Live On Line

Nu York

#042 Sûr sous surveillance

Sanya McGwyer jouait le rôle de la chef de service du Federal Bureau of Education de Washington où je travaillais depuis plusieurs semaines pour un boulot d’appoint qui m’était tombé des nues. Un jour, Smokey m’avait téléphoné en me proposant de : « Faire des traductions », puis il m’avait renvoyé vers un autre type qui avait précisé la question. À partir de textes de conférences qu’on me fournissait, je devais transcrire les sujets, organiser les idées, faire les titres et les joints informatiques (les bounds), et renvoyer la matière grise après raffinage ; bref un travail éditorial classique. Il construisait le site Internet pour le Federal State SCHIP alors je devais recopier des fichiers informatiques et les renvoyer au contact qui m’avait fourni le job qui les dispatchait vers les intervenants installés dans des villes différentes, rien que de très normal, on fait toujours ça. Ce qui était plus spé, au contraire c’était le fait qu’ils me demandent d’être présent ici, à Washington… Mais c’était bien payé et j’avais dit oui, sans réfléchir. Les dossiers et réflexions concernaient « la mise en place d’un programme de développement des systèmes éducatifs avancés et systèmes sanitaires au sein des milieux défavorisés ». Pas vraiment le fun.
J’avais enfilé une sorte de combinaison mentale, et je m’étais glissé dans la peau d’un autre. Ma vie n’avait rien à voir avec celle que j’avais à NY.

6 heures 15 : le réveil m’informait des dernières explosions du monde dans un flot de mots que je n’écoutais que d’une oreille. Comme toujours parmi ces news, certaines me concernaient, d’autres restaient collées dans le haut-parleur. On entend trop de choses, on ne peut pas distiller tous les fruits qui tombent des arbres.
Je regardais le plafond de ma chambre, au centre une auréole. Une tache qui m’obsède ; (vu que je la vois partout, je finis par me demander si je ne l’ai pas dans l’œil). Couper le son. Se lever. Quelques exercices, abdos et mouvements de bras sans forcer, juste histoire de faire semblant de le mettre en train. Dans la petite salle de bains, toilette de souris. Se raser. Je me suis laissé pousser la moustache macho. Personne pouvait me reconnaître. Boire un English breakfast-tea, croquer quelques céréales. Enfiler un manteau.

Montrer mon badge, saluer Eddy le big man de la sécu qui squattait à l’entrée. Eddy c’était mon copain parce que je lui avais demandé un jour ce qu’il lisait :
– Et c’est quoi ?
– Un thriller
– C’est de qui ?
– Cash Pawley…« Pray for death »
– Ah oui, je vois c’est sorti l’année dernière…
– Vous connaissez ? C’est pas mal… Inspiré par des événements réels
– Oui, je sais, et attends tu vas voir la fin… Tu veux que je te la raconte
– Non, non, chut, surtout pas !
– Ah ah, j’te tiens, Eddy, maint’nant : si on n’est plus pote, j’te raconte la fin !
On avait rigolé, et depuis ce jour-là, chaque fois que je passais, il me disait un mot soit à propos de son livre, soit à propos de la lecture en général. Bref on peut devenir copain avec quelqu’un à cause d’une question.
Pointer à 8 heures 01, à midi 01. Cette minute de décalage, c’était mon style, exprès pour énerver McGwyer. Chaque jour, pendant soixante secondes, elle se demandait si j’allais venir…

Le temps n’en finissait pas. Au départ j’étais venu pour quelques semaines et cela faisait deux mois et demi qu’on prolongeait mon séjour en enfer. J’étais un mort vivant, dans ce bureau comme une antichambre mortuaire éclairée aux néons. Personne aurait pu me sauver ; personne pour me ressusciter. Je bossais la plupart du temps seul, copiant mes fiches, et dossiers. J’avais de temps en temps des échanges avec les types qui bossaient sur le site Internet interactif en évolution.
Je dépendais d’une hydre à deux têtes, entre les deux services, et je me moquais des notes de services de Sanya Mc Gwyer, mais néanmoins je me sentais épié, sous surveillance. Je lui aurais fait bouffer le stylo laser avec lequel elle jouait toute la journée en se donnant de l’importance. Elle pesait de tout son poids sur le service, comme une statue en fonte représentant la Reine de l’Inertie, elle entérinait des décisions venues de l’étage supérieur sans même avoir lu les files. On se détestait cordialement, mais notre relation hypocrite restait polie à fleur de peau. J’avais des factures à payer et quelques dettes à rembourser…

Moï Bruber, le collègue que je retrouvais à la cantine, n’arrêtait pas de parler. Il m’ennuyait à force de me raconter sa vie, ses peines de cœur, sa solitude, ses angoisses. Moï n’avait rien à dire, mais il parlait. Il parlait de la grippe porcine, de son père qu’il appelait « ragehoolic », un ingénieur à la retraite qui râlait tout le temps, et puis il parlait de Hockey et de Baseball, beaucoup de sport d’ailleurs.
-Je me suis inscrit à un cours de yoga. Tu le crois ça ? Il faut qu’on trouve le moyen de remettre en phase nos pulsions, t’es d’accord avec moi ?
– Ouais
– T’as déjà rencontré Jess ?…
– Le boss du service ?
– Oui. L’autre jour, Jess Wood m’a convoqué dans son bureau et il m’a traité de fou… Mais je ne suis pas insane. Je vois bien ce qui se passe… Toi, je t’observe, et t’es pas comme les autres, t’es pas comme nous, t’as pas le profil…
– Et de face ?
– …
Moï ressemblait un peu à Philipp Seymour Hoffman. Il finissait de manger sa gelée rose…
– Y a toujours un fond de vrai dans les blagues, tu sais…
Moï m’a regardé avec des yeux ronds.
– Si ça se trouve, il croit que je suis gay. Mais je ne suis pas gay, je te jure. C’est pas parce que j’ai des potes que je suis gay, tu comprends ?
– Oui, je comprends.
– Toi t’habites à New York, vu que t’écris, tu devrais faire un livre sur New York.
Moi je préfère la photo, j’aime prendre des photos, mais je n’ai pas de talent. Enfin, je veux dire que j’en vivrais pas. Naan, moi je suis un amateur, un amateur professionnel.
– Ah bon… ?
– Tu sais quoi, je pense qu’on devrait ressortir le livre de photos de William Klein sur New York. C’était un très beau livre.
-Pourquoi tu me dis ça ?
-Je ne sais pas, pourquoi je te dis ça, parce que j’ai besoin de parler, parler à quelqu’un tu comprends… ?
A-t il dit en reposant son plateau sur le rayonnage.
Moi, je parlais peu, mais certains silences dérangent plus que des paroles inutiles. Mais à part Sanya Mc Gwyer qui m’avait à l’œil dans son périscope, personne semblait faire vraiment attention à personne dans ce grand hall de l’administration éducative. Pourtant deux fois par jour, elle me demandait s’il était vraiment utile que je fasse ci ou ça.
J’avais le sentiment qu’elle me prenait soit pour une triple buse soit pour un danger. Le fait est que j’étais un intrus dans son monde. Au fond, j’en n’avais rien à faire, et même si elle faisait obstacle à tout ce que je proposais, même si mon âme frustrée était celle d’un cheval qui se cabre devant le double axel, j’avais choisi de ressembler à un employé modèle autiste, secret comme un agent…

Je préfère les compromis philosophiques, je suis naturellement comme la parabole de l’eau : je cherche un passage entre les pierres. Mais quand les branchages des complexes et des problèmes psychologiques viennent se bloquer dans ta tête, ça fait des embâcles. Barrage mental et les idées s’arrêtent.

L’eau qui s’écoule, érode la pierre, mais cette fille était froide comme un congélateur, et moi j’étais givré. En plus pour éroder, il faut du temps et je n’avais pas vraiment le temps d’éroder Sanya Mc Gwyer.
Quadra sexy au visage refait, sourire au Bottox, elle ressemblait à ces célibataires, habituées à ce qu’on les vernisse avant d’être aimables. Cassante au présent et raidie par une solitude mal vécue, amère et atrabilaire, attachée à son titre de « superviser général du département des comptes et validation authorities code 5 », personne ne la ferait descendre de son piédestal, sinon un cataclysme, un prurit ou des escarres. Rivée à son poste, j’avais compris qu’elle s’était assuré quelques solides soutiens lors de la campagne Mc Cain. Moi j’étais un simple maillon en inox de sa chaîne dorée.

– Pourquoi n’avez-vous pas faxé le B213 à Jess Wood ? Est-ce que ça vous dérange que John White soit indirectement au courant de vos agissements ?
– Comment … Mais non… Enfin…
– La prochaine fois, dites à Kimberley que Markus a vu le programme, et surtout ne parlez pas de ma remarque à Stanton Lurie sinon ça va vous retomber dessus… C’est un conseil que je vous donne.
J’y comprenais rien. Tout ce que je faisais n’était jamais à la hauteur. Leur sauce pimentée au stress résonnait dans ma tête comme la grêle sur une cloche.
Je ne répondais que si l’on m’adressait la parole, discret.

– Au fait vous avez appelé Joachim Ziegler comme je vous l’avais demandé ?
– Oui, mais y avait personne…
– Alors rappelez-le, voyons !
– Sa secrétaire m’a dit qu’il était en voyage.
– Appelez-le de ma part sur son portable, et dites-lui que je serai à Tallahassee pour le congrès de juin !

Mon passage temporaire dans son enceinte troublait le murmure entre ses murs. Elle était complètement parano, j’incarnais un virus et elle jouait l’anticorps. Imaginait-elle quelque chose d’anormal dans mes gestes et tâches quotidiennes ?
Mc Gwyer dégageait une odeur mêlée de musc et de sueur, elle purgeait dans ma fosse, le fiel de ses frustrations de vieille louve maniaque. Je sentais les vents de sa morgue planer au-dessus de moi, mais je me bouchais le nez et j’attendais que ça passe. J’étais sa chose et elle abusait de sa position dominante. Diviser pour régner, elle s’amusait des embrouilles qu’elle semait sur la moquette comme des fientes de pigeon sur un rebord de fenêtre. On aurait dit qu’elle aimait semer le trouble dans l’eau et fomenter des querelles intestines. C’est elle qui avait raconté à Jess Wood que Moï avait piqué une colère après s’être fait piquer un sac de sport au vestiaire de son club de squash, après quoi il avait été convoqué par Jess.

C’est sûr après avoir poussé les gens à bout, entre collègues, ça partait en dis…Putes. Elle en valait onze à elle toute seule.
J’avais des tâches précises à accomplir, et je lui faisais comprendre que j’en avais rien à battre de ses avis de pseudo expert en communication qui n’a jamais mis les pieds sur le terrain.
Elle pouvait souffler…

Mais un jour, deux types ont frappé à ma porte. C’est le petit matin, il faisait beau, la lumière pâle et les yeux dans le vague. Le réveil avait sonné, mais j’étais encore dans les limbes. Je méditais sur l’auréole au plafond. Vers 6.30, je les ai vus de l’autre côté de la porte. Chemises blanches, costards, cravates et lunettes noirs, ils ressemblaient à deux bandits d’Etat, ceux qui ont tous les droits. Le genre de mecs à qui l’on ne dit pas non, parce que de toute façon ils pètent la porte si tu refuses d’ouvrir.
Ils m’ont suggéré poliment de m’habiller vite, ON avait quelques questions à me poser. Ça ne serait pas très long. En entendant ça, j’ai pensé qu’au contraire, ça risquait d’être très long.
J’ai essayé d’en savoir plus, mais c’était vraiment impossible d’obtenir quoi que ce soit de ces deux fois six pieds de haut blonds, carrés comme des portes, autant sourds que muets. J’avais en face de moi deux machines prêtes à tout sans réfléchir. La soumission à l’ordre est effrayante quand elle mène à ce niveau « germanique » d’obéissance façon procès de Nuremberg. Les ordres arrivaient dans leur oreillette, ils n’avaient pas l’air très inquiet.

Ils m’ont retiré mon téléphone portable et ma montre, et je suis monté dans leur Lincoln noire, en jetant un œil de part et d’autre.
Ils conduisaient assez vite, comme si j’étais une urgence. Le ciel d’un bleu électrique ce jour-là, mais j’étais sur un nuage, un gros cumulus électrique, je sentais la pression des bars qui montait au fur et à mesure qu’on s’écartait du centre de Washington.

Ils m’ont emmené dans un immeuble industriel un peu à l’écart très protégé. On devait montrer trois fois son identité, pour passer à la case supérieure. – Carte magnétique, la main sur un écran de mesure anthropométrique, et fond de l’œil-.
On s’est retrouvé au fond d’un long couloir, dans une pièce trop éclairée où tout pouvait arriver.
J’avais les jambes en coton, et un peu faim, (pas déjeuné)… On m’a apporté un thé dans un gobelet.
Panique intérieure, et blocages psychologiques quand j’ai affaire aux Grandes Gueules, mon cœur encaisse mal la pression des G. Je le disais à propos de Mc Gwyer, je n’aime pas les conflits. Je ne suis pas un tacticien qui choisit le meilleur moment, l’instant T, le right spot right time, moi, je préfère les arguments modérateurs, me déguiser en transformateur, faire office de médiateur, agir en modulateur. J’essaie de comprendre, je fais appel à l’Esprit, mais parfois ça ne marche pas et ça se fendille dans la terre de mon âme comme un vase trop cuit. Je ne savais pas ce qu’ils me reprochaient. Rien de marqué nulle part, pas un signe, pas une lettre sur laquelle accrocher ma pensée. Murs gris…
Quand je perds la main, ou quand je suis mené au score, je me décompose, ça grésille dans mon compteur, je disjoncte, je pète un plomb, y a plus de lumière dans mon cerveau. Je me suis assoupi.

Finalement, un type en blouse s’est approché de moi, il m’a tapoté l’épaule et j’ai ouvert un œil apparemment, il vérifiait que le cachet qu’il avait mis dans le thé avait fait son effet.
Et puis une jeune femme, est entrée dans cette pièce où j’étais resté seul pendant je ne sais plus combien de temps.
Elle s’est assise en face de moi et un autre homme s’est installé à côté d’elle.
Ils m’ont interrogé sur mes origines. J’ai répondu. Je ne savais pas du tout ce qu’ils attendaient de moi, et d’où venait le problème, s’il y en avait un. Ils m’ont demandé si j’acceptais l’injection pour le détecteur de mensonge, j’ai répondu :
– Ok
Je n’avais pas le choix. Dans ce bunker en dehors du circuit, en dehors des lignes de conduite, j’étais out. Je pouvais toujours me plaindre, qui aurait entendu mon blues ? Alors dans ce contexte, j’ai trouvé ça encore assez classe qu’ils me demandent si j’acceptais le sérum. Ça voulait dire qu’il y avait encore une notion de « droit », c’était plutôt bon signe.
Le type en blouse est revenu, il a planté la seringue dans le bas de ma nuque et j’ai senti la chaleur du produit. Puis ils ont branché les électrodes et un flot de questions s’est mis à inonder ma cervelle.
Pour celles dont, je me souviens, ça allait de nom de mon ex-chat, Gauguin, aux raisons de l’incendie de mon immeuble, il y a trois mois ; et puis aussi ce que je savais de Smokey qui m’avait refilé le job…
– Saviez-vous le vrai nom de celui que vous appelez Smokey ?
– Non, on l’a toujours appelé « Smokey »
– Il s’appelle Esfir Tobakvitch
– Non, je ne savais pas… Ah d’accord, Smokey / Tobakvitch, j’comprends…moi je croyais que c’était à cause de son cigare…
– Répondez juste aux questions. C’est à lui que vous envoyiez les documents ?
– Non enfin, je ne crois pas…
– Comment ça vous ne croyez pas ?
– Non j’envoie ça à Jeff Mansourah, du bureau de l’éducation et du SCHIP
– Vous l’avez rencontré ?
– Je lui ai parlé au téléphone. C’est lui qui me paie toutes les semaines. C’est officiel, vous savez…
– Mais vous envoyez des dossiers d’Etat à cette personne qui vous paie mais que vous ne connaissez pas…
Je me suis soudain rendu compte que je ne savais effectivement rien de personne. Que sait-on vraiment des gens qui nous entourent ? Tout d’un coup j’ai eu peur d’avoir fait une grosse connerie…
– Y a un problème ?
– C’est moi qui pose les questions…
Le type est sorti, et la fille a repris les mêmes questions auxquelles je me suis efforcé de fournir les mêmes réponses.

Et puis à nouveau sans explications, ils m’ont laissé une heure tout seul avant d’en remettre une dose dans le cathéter fixé dans mon cou, et d’attaquer à nouveau avec une autre salve qui concernait ma vie privée.
Ils m’ont demandé si je me souvenais d’Ireen, cette fille qu’on avait retrouvée en bas de son immeuble à Staten Island… Et des diamants de Samuel TK… Et de Fehrbellin dont j’avais écrit la bio… Tout ça se mêlait dans ma tête. Tantôt ils se voulaient complices et tantôt ils étaient durs comme des filins tendus. Ange ou démon. Je ne trouvais même pas anormal, qu’ils en sachent autant sur moi. J’étais la star d’une TV reality hard core, j’étais le héro malgré moi d’une série CIA, sans les voir, je devinais qu’il y avait des caméras planquées partout dans la pièce et des yeux derrière les vitres sans tain, si ça se trouve, il y avait Mc Gwyer, ou Moï ?

Et puis un autre homme et une autre femme plus âgée se sont à nouveau assis en face de moi. Ils m’ont regardé cinq minutes, sans rien dire. Une fatigue bizarre m’avait envahi. Je pense que la fille était médium, ils m’hypnotisaient. J’ai perdu le peu de contrôle qui me restait. Comme saoulé sur ma chaise, mon corps était celui d’un mannequin en paille.
Inflexible, le mec m’a posé des questions qui concernaient la fille que j’avais ramassée sur l’autoroute. Là, ils étaient très nerveux. J’avais l’impression que ça touchait une corde sensible.
– Saviez-vous qui est Linsey ? Saviez-vous d’où elle vient ? Saviez-vous où elle allait ?
Ils étaient très pressants. Apparemment, ils avaient perdu sa trace. Mais je ne pouvais pas vraiment les aider. Je l’avais sentie elle aussi très stressée, et puis ces deux types qui avaient martelé l’autre devant la porte n’avaient pas vraiment l’air d’être du même bord. M’avait-elle dit la vérité à propos de son père ? Est-ce qu’un autre service essayait de faire chanter Bill Clinton ? Ou bien justement, est-ce que ses hommes tentaient de protéger la fille illégitime de l’ex-gouverneur ?

J’étais conscient et en même temps, je ne pouvais pas résister. Après tout, je n’avais rien à cacher, et cette drogue avait un pouvoir incroyable. J’ai raconté ce que je savais : j’avais rencontré cette fille sur la route et qu’elle était partie au bout de deux jours, partie, je ne sais où, elle devait rentre chez elle et puis aussi monter au Nord. L’info concernant le Canada avait l’air de les intéresser particulièrement.
En fait, ils voulaient savoir ce que je savais, ce qu’elle m’avait dit.

Je suis resté encore quelques heures dans cette pièce. On m’a apporté un sandwich. J’avais la gorge sèche et la tête qui tournait.

On m’a mis dans une pièce avec un lit, le temps que je retrouve mes esprits et que mon sang dissolve les molécules de ce poison de vérité.
Je ne sais pas combien de temps, je suis resté là.

Toutes les questions du monde se mélangeaient dans ma cervelle. Tu l’as reçue, n’est-ce pas ? Qui ? Linsey avait un beau cul, mais était-elle un bon coup ? Comment ? Reste à savoir pourquoi ? Qui t’a payé ? Tu crois à la perfection ? Un petit repas léger sans alcool ni fumée, qu’est-ce que t’en penses ? Qui a dit Claytou Barada Niktou ? c’est la phrase des extra-terrestres dans la guerre des mondes, n’est-ce pas ? Smokey était malade, est-il toujours à son poste ? Etc. Puis plus rien. Le vide.

Un type s’est dressé face à moi, il s’est présenté comme étant mon avocat.
– Bonjour, je suis Mosh Beatrav. Je suis votre avocat.
– Qu’est ce que je fais ici ?
Il a dit qu’il avait fait les papiers et bientôt j’allais donc bientôt pouvoir sortir.
– Tout est en règle.
Je n’avais aucune confiance en lui, et je l’ai vu sortir comme un chien battu voit sortir le maître qui le bat. Pourtant en effet une demi-heure plus tard un des deux monstres qui étaient venus me chercher à mon appart’ et entré dans ma cage. Il m’a demandé si ça allait, sans vraiment attendre de réponse de ma part.

On est remonté dans la Lincoln noire et il m’a déposé devant les marches du FBE. (Federal Bureau of Education).

J’ai salué Eddy à l’entrée, mais celui-ci m’a juste répondu par un petit sourire. J’ai croisé Moï qui ne m’a rien dit, et j’ai vite eu le sentiment qu’il y avait eu un blitz dans le service. Sanya Mc Gwyer m’attendait à l’entrée de mon bureau.
– Ça fait cinq jours qu’on ne vous a plus revu…
– Cinq jours ? Comment ça cinq jours ?
Avais-je perdu à ce point la notion du temps ?
En fait je pense qu’ils m’avaient nettoyé. Brain washed. Je ne reconnaissais plus un seul fichier. Tous les codes d’accès avaient changé. Je ne pouvais plus rien faire. Mc Gwyer était toujours là, elle m’observait avec un petit sourire que je ne lui avais jamais vu.
– Y a un problème ? j’ai dit.
– Non, y a plus de problème, a-t elle simplement répondu, et un jeune homme s’est assis à mon bureau, sans même un regard pour moi, il s’est installé devant « mon » ordinateur et il s’est mis à travailler en silence.
J’ai repris ma veste et les quelques affaires qu’elle avait regroupées dans une boîte en plastique. J’avais compris.
Mon contrat venait de se terminer, sans préavis.

Je suis passé dans ma chambre récupérer mes affaires. Ils avaient rapporté ma montre et mon cellular. J’ai essayé d’appeler Smokey, mais ça sonnait dans le vide. Sous la porte, quelqu’un a glissé une enveloppe. Il y avait 3000$ en liquide et pas d’explication. Le temps que je m’en aperçoive, y avait plus personne dans le couloir.
Se regarder dans la glace, fermer les yeux. Une larme qui coule. Se laver. Enfiler une chemise. Faire un nœud de cravate dans mes doigts tremblants comme des mains de vieux.
J’ai craché sur mes chaussures pour les faire briller et je suis sorti dans la rue, comme on sort de la nuit. J’ai repris la vite fait la Mercedes de MO et j’ai foncé sur l’autoroute lisse en direction de New York.

Enfoncé dans un gros skaï, les pieds nus sur la table basse en bouffant des pop-corn, je zappe sur le bullback riding et les combats dans la cage entre violents du total combat, interrompus par les pubs agressives,
Et aujourd’hui, cette violence me calme.