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Roman Live On Line

Nu York

#014 Sons de nuit

Depuis le succès du clip « Life is crazy » et les super échos sur l’album « Down loaded », depuis sa bagarre avec MC Strapper et la polémique avec Fifty Cents, NIO se prend pour le roi des rapeurs. Même pas peur. Ça ne veut rien dire, mais ça le fait bander. Et question bander, ça il sait faire. Il y a toujours deux filles avec lui, comme des satellites qui gravitent autour d’un astre en errance dans l’inter-espace du showbiz. NIO fait semblant de rester cool mais en fait, il se la pète grave et provoque à tout va, Jarvis dit « Taxy » son manager fait pareil en plus grossier. Heureux l’acteur qui peut ajuster ses pas à ceux de mille autres Jermaine le chauffeur des stars, les emmène au studio Corridor comme deux papes en limousine stretched. Jarvis a convoqué tout le monde à minuit pour enregistrer un tube qui doit s’empiler sur les autres cubes. Impro freestyle. Rien de prévu, tout au feeling. Le studio est une sorte de couloir sombre sur les murs duquel sont collés des billets de banques. C’est le dédale de l’argent. Le producteur / arrangeur Barkus Wight arrive en premier, il branche son computer et il commence à organiser des sons. Des musiciens arrivent en traînant les pieds. Ils sortent d’autres sessions, ou sortent de chez eux.Tout le monde se connaît. Il y a Stuart Washington, le guitariste, Willie Johnson, le clavier. Les escapades et cures de désinto de Stuart n’ont pas plus d’importance que les épisodes bricolés d’un feuilleton culturel, dans la série « crimes et délits ».
Stony, le batteur Haïtien aux yeux bleus arrive un peu plus tard. Jarvis est en colère parce que Stony aurait dû arriver le premier pour régler sa batterie. Il lui dit qu’il payera l’amende. Ils s’engueulent.
Tuxedo sur training, et lunettes noires, pompes vernies grosses chaînes en or autour du cou, NIO et Jarvis entrent en scène. Ça se règle à coups de menaces en l’air ou pas en l’air d’ailleurs. La musique c’est la confusion des genres. Aujourd’hui c’est que du bizness.
La nuit sera longue. Surtout la dernière heure. La dernière heure est toujours la plus longue.
Dans l’entrée Shelley la choriste dont les chorégraphies pornos plaisent à MTV, mange trois cuillérées de bananas split light. Sa robe moulante sur son corps de fille musclée lui donne l’allure d’une bande dessinée SF. Sa copine la grande et ronde Eliza se prend pour une vamp, son regard perdu en dit plus long qu’un roman sur le temps qui défile. Elle doit surveiller son poids sinon elle y restera. Le médecin lui a dit :
Il y a des antécédents dans votre famille, vous devez cesser de manger des lipides sinon, dans un an, vous ne verrez plus votre visage…
Je réponds :
– Ah ! C’est ce que le médecin t’a dit ?
– Ouais.
Elle continue à me raconter sa vie. Ça ne m’intéresse pas mais je l’écoute. Ça me distraie de venir traîner entre deux eaux, cet entre-monde interlope après mes journées de boulot au sein de l’agence COMCO où chacun s’observe dans la sophistication des rapports humains politiques et contrôlés. En fait ils sont en train de fusionner et de se faire racheter par WEBCo qui est plus puissante et mieux implantée dans le pays.
Même s’il paraît que mon copain Michael Bloom va mieux, d’après sa femme Michèle, cette histoire de fusion faite dans son dos, risque de le faire rechuter sur son lit. Ici dans les beats lourds et les cancans du milieu, j’écoute Eliza me raconter que tous les jours, elle doit faire attention, et si elle mange du beurre, elle a envie de vomir. Grossir est une menace.
– Ah, ouais.
– Pas le droit de ne pas être sexy tu comprends… Un battement de sourcil suffit pour exciter mille hommes.
– Ouais, j’comprends.
Quand elle avait 15 ans, Shelley était anorexique.
– C’est un médecin qui m’a permis de m’en sortir…
– Décidément t’écoutes bien les médecins..
– Ouais, il m’a parlé de la stérilité… Je ne sais pas pourquoi la famille avait tellement d’importance alors que je détestais la mienne. Et pour cause, j’ai été adoptée… Tu te rends pas compte le pouvoir que ça te donne, de les voir s’agenouiller pour te voir avaler un truc ou finir une assiette. Et puis un jour, j’en suis sortie comme un phoque qui sort de l’eau.
– Là t’exagères, parce qu’un phoque, c’est rarement anorexique.
– Ouais enfin, quoi tu m’comprends.

Comme si une seule ne suffisait pas, deux télés diffusent des images dans la pièce d’entrée. Je zappe. Après l’échauffourée entre les Latin Kings, les Black Cow boys et les Gullymen Possee Jamaïcan qui a embrasé Brooklyn, on a retrouvé des balles perdues jusque dans les toilettes de l’école. La balle qui a tué le caissier chinois a rebondi sur un poteau. La ventilation a attisé le feu qui a détruit la pizzeria. Les vassaux de Prince McNami ruminent dans les étables. Les sbires du Prince Mc Nami ont fermé la porte du garage de Rio Gonzalez. On pouvait croire que la bataille était finie entre les deux familles de la mafia Portoricaine, mais pendant quarante minutes, ils ont torturé un type qui n’avait pas voulu payer sa cotisation. On l’a retrouvé pendu à un crochet de boucher, tous ses membres brisés à la batte de base-ball à l’ancienne. Le Prince Mc Nami est un vrai salaud, on ne le voit jamais. Les trafiquants ont mis l’héroïne en bouteille. Les flics ont démasqué le jour. Partout des vidéos témoins. Avec des images de mauvaise qualité mais dans le vif du sujet. Un homme armé menace son propriétaire. Un jeune black menace de tuer son bébé avec un grand couteau. Le reporter est toujours prêt à partir. Le légiste pose une question. Il dit qu’il ne doit pas répondre. Le journaliste pose une question. No answer. Le journaliste ironique repose sa question et ainsi de suite jusqu’à la fin du plan. Ce sont les chaînes de Justice qui gagnent.
Un motard pâlit en revoyant le film de son accident. La boîte noire de son casque n’était pas perdue. Si la destinée des grands marins est de mourir noyés, qu’en est-il de la destinée des bouchers ? Ça me fait peur de la mer, j’ai l’impression qu’une vague comme une pieuvre géante va m’attirer vers elle.

Sur la chaîne FameTV, comme des badauds en vacances, les spectateurs ne savent plus où ils en sont. Ils regardent avancer sur le tapis rouge les Stars aux longues jambes qui disent des conneries quand on les interroge. Les badauds bedonnants espèrent un autographe dont ils ne sauront plus quoi faire une fois les lumières éteintes. Aujourd’hui les seuls autographes de valeur sont ceux des champions sportifs (et plus particulièrement du Baseball). Les fans sont les adeptes d’une religion qui préfèrent le cul à la culture.
La télé raconte la violence normalisée. La violence est une habitude. Si les antilopes, gazelles ou springbok faisaient de la télé, elles parleraient aussi de ce qui les préoccupe. Elles montreraient des lions, des serpents ou des crocodiles. Les médias montrent la haine dans l’espoir de l’exorciser. C’est une erreur de penser que les journalistes font cela pour faire mal, en fait ils veulent choquer et faire réagir. Bon à l’arrivée, c’est raté et ça banalise ces actions cruelles mais j’en connais beaucoup qui ne sont pas mal intentionnés, et qui voudraient « faire le Bien » comme on dit. En tout cas ils le pensent, et ça leur sert d’alibi. Pourtant comme souvent, en voulant « faire le Bien », « on fait le Mal ». Et la télé nous tue à force de démonstration de la perversion du genre humain bipède à position verticale doué de raison et muni d’un pouce préempteur.

Y a de la coke dans l’air. Les instruments à cordes enfouis dans les synthétiseurs, font vibrer les arrangements suaves de Barkus Wight qui a le sens des productions populaires. Gobelets plastique. Trois heures du mat’, Stephane l’attaché de presse sert le Champagne à Stanislas Kee, journaliste au Jive Mag qui suit NIO, depuis le début, à croire qu’il est amoureux. Stanislas voudrait incarner tous les médias.
– La presse est trop pressée. Les gens des médias sont les aristocrates du monde moderne.
– What ?
– Cette mélodie vaut des millions, chuchote Jarvis le manager, là il est bien, j’te l’dis là c’est top.
Le show business a des règles strictes.
– D’un murmure, il ne me reste rien, vaut mieux des textes trop mûrs qui tombent de l’arbre, dit Stanislas en s’essuyant la narine. Platon a existé, comme Pierre le Grec, il a réécrit ce que Socrate disait mais est-ce qu’il faut le croire ? Socrate n’a jamais rien écrit.
– Ouais disent les mecs le nez sur la table.
Le rire soulage de la peur.
– Le monde doit avoir rudement peur, car il y a de plus en plus de spectacles comiques.
-Normal, les stand-up coûtent rien
– Et ça peut rapporter gros à un seul homme, dit Jarvis .

Je feuillette un journal les informations se téléscopent dans ma tête. Je ne comprends rien de ce que l’on veut me dire. Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit à comprendre. Je lis des faits et des gestes. Je ne sais pas s’ils sont exacts, c’est de la poésie, une association de concepts 24 heures sur 24 : Quand il était gamin, Browse jouait de la trompette dans la salle à manger. ». Angelina est jolie. Brad Pitt mène lui-même son fils à l’école au Lycée Français, Britney Spears a laissé mourir un perroquet et cassé la vaisselle de sa sœur. Freud était un acupuncteur qui n’opérait pas dans le vif du sujet, Lacan était trop intelligent pour être crédible. Il y a trente ans, Martin Scorsese avait raison aujourd’hui c’est Spike Jonze, John Turturro, Michael Moore, Spike Lee, les frères Coen ou Richard Linklater. Le fauteuil roulant de Michaël Jackson est toujours à la même place depuis qu’il est mort en essayant de garder en mémoire les cauchemars qu’Elizabeth Taylor lui volait pendant son sommeil. Greta Garbo était un cyclope. Amy Winehouse et John John Seet ont joué à la roulette russe sous le bureau du père de la Nation. Noureev aspirait à la perfection comme les rêveurs lunatiques qui visent l’impossible. Un jour, on a dit au revoir à « La génération Jean Claude Vandame » et ça nous a fait du bien de repartir à zéro même si c’était ground zero. Même si ça peut faire très mal, ça se calme toujours. Bourrer un shillum, comme Bukowski bourrait les putes. Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter sont venus sur terre pour faire une boucle dans les rêves des enfants. Kid Carson avait un fils, une femme et peut-être aussi un élevage de bisons. Karen Moncrief se demande encore si c’est une coïncidence ou bien si elle a gagné son prix « logiquement. Parker Junior se trouble comme le vin, quand on parle avec mépris de ce qu’il a écrit.
– Au fait, alors, c’était bien ton film?
– Tom Hanks est trop imposant pour jouer ce rôle.
– Tu dis ça parce que tu voudrais maigrir? Demande Eliza.
– Maigrir ? Avec les régimes, tu arrives toujours à maigrir et mais tu reprends vite.
– Ah… Mince.
Encore une fois le même sujet qui revient. Une obsession. Enlever le trop-plein de graisse qui empêche de penser.

Je sors de là, je rentre chez moi. C’est la nuit magique. Ça ressemble au silence et pourtant il y a le bruit, toujours le bruit. Symphonie de bruits, là où je vis, concert de sons en percussions, confondus entre mille, c’est la musique des villes. New York City, on entend le bruit. Ce bruit de la vie, la vie des autres qui résonne à l’infini, c’est le bruit du labeur : un compresseur, un marteau piqueur, un diesel sourd ou les bennes à ordures, un bus qui recule, un frein qui coince, un motard à fond, un freightliner. Un klaxon énervé, une alarme bloquée, la sirène des flics ou des cris de panique, les ambulances et la corne des pompiers, au loin un bateau, tout près un rideau de fer, fracas sur le bitume des barres en métal qui tombent par terre, c’est le son du monde qui résonne dans ma tête comme un concentré de fréquences compressées en une seconde.