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Roman Live On Line

Nu York

#049 Six Musix Stories

Entre les vagues de silences, la musique vient me chercher… Si j’étais une tour, je dirais que la musique m’entoure.
Après un discours dont les mots les plus émouvants furent dits pour son père venu de Louisiane, Winton à qui les Français remettaient la médaille de la légion d’honneur Winton Marsalis s’est mis à jouer comme savent le faire les musiciens de Jazz quand ils jouent de la musique. D’autres jouent aux cartes, d’autres au loto, les Musiciens de jazz jouent avec la Musique. Ce qu’ils font c’est de l’Art. Même si on n’aime pas le jazz par principe, on ne peut que l’aimer quand Winton se met à jouer avec les notes. C’est ça le jazz, des jongleurs de notes.
Et puis les petits-fours reprennent le dessus comme toujours dans ces circonstances. Mino Cinélu le percussionniste me donne sa carte, comme tous les gens qui distribuent leurs cartes ici. On les collectionne. Je discute avec Wendel Pierce, l’acteur qui joue William « Bunk » Moreland dans la best de toutes les séries TV “The Wire”.
À des filles qui ne savent pas ce qu’elles font là, j’explique certaines choses que je connais du chemin de vie, et comme l’une d’entre elles veut en savoir plus, l’explication prend un peu de temps… À vrai dire ça nous a pris une semaine d’explications. Et puis elle avait compris. Et moi j’étais épuisé.

C’est le matin. Je suis en train d’écrire quand j’entends que ça toque, ça frappe contre le mur. Je crois distinguer des demandes d’aide.
Un peu perplexe, je me lève. En effet ça ressemble à des appels, une plainte, des cris. Ça vient d’à côté, dans le local où sont entreposées les machines à laver et sèche-linge communs.
– Help, help me !!!
Derrière la porte vitrée, je vois une jeune femme asiatique qui a l’air paniquée.
– Help me, please…!!!
Il semble qu’elle soit coincée derrière la porte de la laverie, elle me fait signe qu’elle n’arrive pas à ouvrir parce que la poignée tourne dans le vide. Bon, rien de grave. Je la libère en ouvrant tranquillement la porte. Elle se rue dehors comme si elle était poursuivie par une horde de Huns venus envahir la Chine. Dans la pièce, les machines ronronnent. Je cherche ce qui a bien pu créer en elle un tel effroi : une araignée, un cafard géant, un violeur du matin, un sèche-linge explosé, un vétéran devenu fou, qui sait ? Non il n’y a rien ni personne.
Tout bien pesé, elle est restée prisonnière peut–être… Quoi ? Deux minutes ? Et pourtant elle est là, recroquevillée sur elle-même, elle sanglote sur au sol. Je ressens un mélange de compassion embarrassée et de gêne affligée. C’est dingue. Il y a un tel décalage entre la cause et l’effet que cet incident procure sur la fille. Incroyable, c’est comme si on parlait d’une pandémie mortelle qui va détruire l’existence sur terre à cause de quelques cas non-avérés de grippe dans trois écoles Mexicaines… C’est très disproportionné. Peut-être qu’elle est clostro ? Si de rester juste bloqué deux minutes dans une lingerie provoque une telle éruption de cris et de pleurs, de gémissements, de larmoiements, la vie de cette fille ne doit pas être facile. Whaa. Deux minutes, faut pas déconner. Un vieux arrive. Il me demande fermement ce qui s’est passé. Je lui explique. Il est tendu. Vu l’état de transe dans lequel se trouve l’autre folle dingue, j’ai intérêt à être précis dans mes explications, il a le doigt sur son celphone, prêt à appeler 911. Bon finalement il comprend que je lui explique que j’ai sauvé la voisine d’une mort certaine, et il raccompagne la fille chez elle. Les machines continuent de tourner, comme si de rien n’était. Parfois je préfère les machines aux gens.
Le monde est mal barré. Deux minutes dans la buanderie …

À propos de lessive, je suis allé me laver les oreilles au Madison square Garden avec Richard.
On s’est connu, il y a quelques années, quand il travaillait pour l’immeuble dans lequel je louais un studio. Richard est Maltais, tatoué dans le dos comme les anciens junkies tolards. Aujourd’hui fini, il n’y touche plus. Il est superviseur pour plusieurs immeubles ; il s’occupe de l’entretien. C’est un manuel sérieux qui peut tout faire avec ses mains. Mais c’est surtout un vrai fan de rock. Il achète des dizaines de DVDs Live, il en a plus de 450. Il a aussi une boîte de chaussures qu’il montre comme un trésor, remplie de tous les tickets de concerts qu’il est allé voir. La musique c’est son or à lui. Grâce a Ebay, il achète des guitares, des guitares « historiques » qui ont appartenu à des musiciens célèbres. Richard en revend parfois à d’autres mecs comme lui, qui croient à l’origine glorieuse de l’instrument qu’ils acquièrent. Richard possède une vingtaine de guitares. Elles ont l’air d’être neuves emballées dans leur housse d’origine. Je ne suis pas certain qu’elles aient jamais servi, mais il a le certificat d’authentification et il veut y croire. Il aime surtout les Gibson. Son joyau est une Gibson Les Paul Classic 1967 qui a appartenu à Jimmy Page. Il vise une Strat’ 66 de Clapton du temps des « Cream », une Ibanez JS 1000 de Satriani, et une Gibson Custom Les Paul Signature de Slash qu’un type lui a dit qu’il pourrait peut-être lui fournir d’ici deux mois. Parfois il en joue, mais à peine. Lui qui a des mains de fer, il se transforme en maniaque délicat quand il s’agit de ses guitares dont il caresse les cordes en utilisant son plectre comme une plume. Dans une cage, un mainate hurle un truc de façon aléatoire et je sursaute chaque fois que je viens voir Richard. Bref ses guitares c’est sa vie. Quand il joue du rock sur son gros ampli 500 Watts réglé en sous-régime, on dirait un amoureux de la lumière qui vivrait dans le noir de crainte d’user une ampoule considérée comme « historique », après qu’un vendeur eut affirmé que c’est Thomas Edison lui-même qui a fabriqué ladite bulbe de verre.
Quand il s’agit de Rock & Roll, Richard n’a pas beaucoup d’humour.
Pour ce concert, il avait eu les places à un prix canon, au lieu de 475$, il avait eu les places à 380$. J’ai dit c’est quand même cher, t’as pas un autre plan ? (un peu comme les magasins de shoes qui te vendent les bottes à 70% du prix affiché. Oui, mais le prix affiché est de 1280$ du coup ça reste cher…)
Richard n’avait pas discuté, il était content : on était maxi bien placé, dans les premiers rangs et puis c’était un bénéfit, on ne discute pas quand les profits d’un concert seront redistribués pour une cause noble.
– Laquelle ?
Non, Richard ne savait pas, mais c’était pas ça l’important. Ce qui comptait c’était que ça ressemblerait à un festival, mais en plus condensé. Super maxi concert show des 25th anniversaire du Rock & Roll Hall of Fame. On verrait défiler aussi bien Springsteen, Mick Jagger, Metallica, Bono ou Jeff Beck.

La fille nous a montré nos sièges, c’est vrai qu’on était au premier rang devant tout le monde. On était tellement près qu’on ne voyait rien. Ils avaient avancé la scène afin de créer un espace backstage pour les super VIP’s, du coup on était tellement en devant de la scène qu’on était même derrière. Carrément sur le côté, caressé par un grand rideau noir qui bougeait dans un courant d’air. Je comprends qu’ils nous aient pas fait payer plein tarif… On voyait les stars de profil, peu de dos. Y avait un écran géant, mais on était tellement parallèle à lui, qu’on ne voyait pas les projections. Et pour finir, on était à la limite des châteaux d’enceintes, du coup le son était quasiment inaudible. Et pas le droit de changer de place, tout était booké.
Bon ça n’a duré que cinq heures dans notre vie, et puis c’était un bénéfit. Et puis c’est aussi ça le R&R. On a pu constater que Mick Jagger ne changeait étrangement pas –quand on pense à tout ce qu’il s’est enfilé…-, Sting chantait comme un dieu, Billy Joel était énorme dans tous les sens du terme, Springsteen martyrisait sa guitare avec la générosité qu’on lui connaît, le son de Jeff Beck est toujours unique, ( peut être le plus grand guitariste de tous les temps, lui qui fait chanter sa guitare comme personne), et puis d’autres qui sont passés un peu en plus…
On est reparti un peu déçus, oui mais quoi ? On n’est jamais déçu quand on veut y croire.
Disons que c’était inconfortable.

Les discussions enflammées sont assez rares ici, en général chacun énonce son point de vue, et même ceux qui ne sont pas d’accord acquiescent en illustrant d’un sourire figé la fameuse formule « agree to desagree ». Il faut prendre les choses pour ce qu’elles sont. Si l’on n’est pas content, il vaut mieux s’esquiver. De façon à la fois fataliste et blasée, même si on n’est pas content, on se dit qu’on ne changera pas l’autre qui a mis des plombes à devenir ce qu’il est. Donc on évite les conflits, en évitant de parler de religion, de politique, de sexe, de santé, et l’on parle de sport. Que de sport.
Ce soir-là on s’est retrouvé entre jeunes et moins jeunes chez mon copain de Harlem… Il n’y avait pas que des Américains et les Européens aiment la discussion, les échanges d’arguments. Les Italiens aiment parler en faisant du théâtre, les Français ont un goût prononcé pour ce qu’on peut appeler la « diplomatie’ . Ils veulent croire qu’il existe un terrain d’entente, une sorte de concordance entre des avis contraires.
Les discussions comme celles qu’on a eues cette nuit sont assez peu fréquentes.
Le ton est monté quand on a parlé de Daniel Pinchbeck et de son livre sur 2012. Quand on plonge dans l’insondable sens des nombres, on est saisi par les vertiges et plus encore si l’on ajoute à cela les expériences shamaniques de Pinchbeck, et les ambitions personnelles d’un journaliste qui prône un retour aux expériences des drogues hallucinatoires façon 70, alors il y a tout pour mettre le feu aux mots. Chacun y allait de son argument dans la famille «, ’ je le connais, je sais bien qui il est » ou « moi aussi je le connais », on s’aperçoit que dans les débats, la forme compte plus que le fond. Franco Datta, un réalisateur producteur de cinéma se retrouve défendre Pinchbeck (qu’il connaît personnellement), mais à qui il reproche son goût morbide pour le suicide et divagations mentales inspirées par la came. De l’autre Clark Weinfeld, journaliste à Rolling Stone (qui connaît aussi Pinchbeck pour avoir travaillé avec lui), et qui affirme en bon journaliste critique, que c’est un escroc et que tout son baratin sur 2012 est une résurgence des prophéties à la noix dont on nous menace régulièrement. Les peurs sont engendrées par des process de communications qui font semblant de promettre le moyen de conjurer la mort, – tout en faisant l’apologie du mage qui annonce ladite menace – Clark dit des choses assez sages, mais il parle très vite et il fait des grimaces quand il parle. Du coup il se rend plutôt antipathique, et l’on a du mal à le soutenir. La manière qu’il a de formuler ses phrases et son attitude sont assez pénibles à écouter. Franco est un homme cultivé, plus suave et charmeur, il sait argumenter posément pour toucher la corde sensible. On sent un débataire habitué à se battre avec les investisseurs pour faire exister ses productions.
Un film ne se fait jamais facilement. Les films coûtent beaucoup d’argent.
Seulement 10% d’entre eux amortissent l’argent que les investisseurs ont mis sur la table.
Les gens qui ont de l’argent, trop d’argent, (dentistes, avocats, chirurgiens, et fronts communs de placements par exemple), tous ces gens qui débordent d’unités, placent leur argent dans ce qu’ils croient être la panacée libérale, c’est-à-dire la restauration et le cinéma (et parfois aussi dans les spéculations autour des œuvres d’Art).
Le cinéma existe grâce à ces investisseurs privés, mais en ce moment, la crise financière a un peu freiné les prises de risques.

Et la discussion reprend
– Tout dépend du niveau d’analyse… Il y a des gens formidables qui font de la merde, et à l’inverse il y a des connards qui ont su créer des œuvres essentielles. La société se moque bien de savoir si ceux qui ont fabriqué des éléments fondamentaux de son Histoire, ou utiles à la société, étaient ou non des êtres agréables à vivre au quotidien. Pour faire des choses nouvelles, il faut prendre des risques et affronter les réactionnaires. Sans ambition, on reste ce que l’on est, on accepte son statut.
– Oui mais on parle souvent aussi de gens qui n’en valent pas la peine
– T’as raison, c’est une troisième catégorie, ceux qui ont le sens du « show of » et qui savent utiliser les médias et gérer le « paraître ». Ceux-là trouvent les connexions, ils savent se montrer et sourire quand il faut séduire. Ceux qui ont ce talent de « paraître » n’ont pas toujours le temps de peaufiner une œuvre qui reste légère.
– Tout dépend donc du degré d’intimité qu’on cherche à établir…
Et la discussion continue toute la nuit et Harlem se vide.

À propos de Harlem, Minah avait pris un billet pour aller écouter Dylan au United Palace Theater, assez haut du côté de Jay Hood Wright Park aux alentours de la 175 West à Harlem. Elle me propose de l’accompagner, j’hésite :
– J’ai déjà vu Dylan, il y a des années. J’avais été très déçu. Il donnait l’impression de se faire suer, ça ne tournait pas, on se demandait pourquoi il était là.
Finalement elle me convainc, mais il ne restait plus de places. Elle passe deux ou trois coups de fils et un type qui bosse dans la boîte de son frère, promet de trouver le moyen de me faire rentrer. Je dois rejoindre un nommé Fox, une fois sur place.
Il pleut, il fait froid, et mon âme est aussi un peu maussade. Dylan me faisait rêver, il y a des années. J’y vais pour me convaincre de quelque chose. Je rejoins Minah sur le quai du Colombus Circle.
– Il paraît que c’est le dernier soir, dit Minah.
– Mais dernier soir de quoi ? Dylan n’arrête jamais. Cela fait des années qu’il continue son NET (Never Ending Tour).
– C’est le dernier des trois concerts qu’il donne à New York. Ensuite, je ne sais pas ce qu’il fait mais il n’y en aura pas d’autres avant un petit bout de temps… Tu sais, il passe de plus en plus de temps à s’occuper de sa radio sur son site Internet.
– T’as l’air rudement au courant, t’es vraiment une fan…
– Non au départ c’est ma mère qui écoutait ce type, et puis petit à petit je me suis laissé prendre… Tu sais, il est vachement changeant. Parfois on est en phase avec soi-même, en concordance avec le monde, parfois on se sent accroché à la vie comme un linge sur le fil.
– Ne le prends pas mal, Minah, mais j’ai l’impression que tu cherches à le défendre comme s’il faisait partie de toi.
– Peut-être ?J’crois que j’ai plein de choses en commun avec lui… Me répond-elle un peu boudeuse.
– Ne le prends pas comme ça. Je te dis juste que j’ai trouvé fatigué quand je l’ai vu, il y a dix ans et, je suis désolé, mais il donnait vraiment l’impression de se faire suer.
– Moi j’ai continué à écouter sa musique…
– On ne va pas se tailler une bataille de fidèles à savoir qui d’entre les fans est plus ceci que l’autre.
– Parfois on partage les états d’âme d’un chanteur et parfois on ne le comprend pas.
– Oui, bon ben par exemple, j’ai adoré « Working man Blues » sur l’avant-dernier, mais quand il fait ses conneries pour Noël, on n’est pas vraiment synchrone…

On arrive sur place la tension monte soudain, d’un cran. Il y a un monde fou. Les places se sont vendues en quelques heures sans la moindre info ni publicité, juste le bouche à oreille. Je ne trouve pas le mec à l’entrée principale. Je fais le tour de ce petit théâtre de 3000 places. Je vais traîner du côté de l’entrée des artistes.
Des mecs fument dehors, mine de rien. Ils attendent. Ils ont des badges, on dirait qu’ils font partie des roadies chargés des chargements du matos. J’essaie d’appeler le numéro de téléphone qu’on m’a laissé. Ça ne répond pas. Mince, je continue d’attendre, je commence à stresser.
Un type s’approche de moi.
– Qu’est ce que tu fais là ?
– Je voudrais voir le spectacle
– T’as un billet ?
– Non.
– Alors dégage.
– J’attends un mec… Un type qui peut m’ filer un billet.
– Ça m’étonnerait qu’il t’ait donné rendez-vous ici… Comment il s’appelle ?
– Fox.
Le type change de voix. Doucement, il me demande jusqu’à combien je serai prêt à aller pour voir le show. Je réponds 80. Alors il me dit : « Aboulle le cash et suis-moi ». On est encore à l’extérieur de la salle, si ça se trouve, il va juste me piquer mon blé et se barrer. Quitte ou double, je lui tends les 80 Dols.
– Eh man, tu m’files un ticket, un truc, un papier ?
– Tu veux voir le show oui ou non ?
– Oui mais si on me demande… ?
– Tu diras qu’ tu l’as perdu…
On passe une petite grille. Il pleut toujours. Il frappe la porte en faisant un certain rythme. La porte s’ouvre. Derrière y un énorme black de sept pieds et demi pesant au moins ses 400 livres, un mastodonte avec une toute petite voix dit à l’autre :
– Ok j’m’en occupe…
J’ai le cœur qui bat. Il allume sa maglight et sans un mot, me trimbale dans un dédale de couloirs sombres, et puis un autre. On ne voit rien. S’il se barre, je suis niqué, je vais mettre vingt ans à sortir de ce labyrinthe. On entend des résonances de musique, mais c’est très diffus. Et puis ça se rapproche. Il me bloque.
– Bouge pas, attends là ! T’as des « ear protections ? »
– Ouais,
– J’te conseille de les enfiler
– Merci.
Et il se barre.
Putain, où est ce que je suis ? J’attends. La première partie (assurée par Dion) se termine. Le grand black revient avec un autre type comme moi, auquel il dit pareil d’attendre là.
Les minutes passent, soudain, on devine qu’il se passe quelque chose, la salle s’enflamme. Ça commence. Presque au même instant une porte blindée s’ouvre, on nous fait signe de venir. Ça y est, j’y suis. La lumière dans les yeux, pile devant la scène. Dylan à quelques mètres. C’est électrique. La salle s’embrase. Les basses résonnent dans mes tympans, malgré les olives de gélatine que je me suis enfoncées dans les conduits auditifs, c’est tout mon corps qui ressent les vibrations.
On est une trentaine dans le même carré défini par des tapes sur lesquelles sont imprimés les mots « no trepassing » « personnel only ». Apparemment on ne devrait pas vraiment y être. Quand je vois des types faire une manœuvre de « nettoyage » de l’autre côté de la scène, j’en profite pour me dégager. Je passe sous les rubans et je me retrouve dans la salle, avec les gens, les vrais gens, les fans de 60 ans et les autres fascinés comme des papillons de nuit par la lumière.
La musique est top. Sur son SMS Minah me dit qu’il y a une place à côté d’elle. Je monte la rejoindre. Sa nièce l’a rejoint, elle a 17 ans, à un moment, la fille se tourne vers moi en disant :
– Dis, tu te rends compte qu’on est dans la même salle que Bob Dylan…
Je suis déjà étonné qu’elle le connaisse, et encore plus qu’elle ait de l’admiration pour lui, mais elle partage la même émotion que moi. Minah et moi on est de la deuxième génération, elle c’est la troisième génération.
Dans la vie, il y a des hauts et des bas, ce soir, on est suspendu au plafond. Cet ancien temple transformé en salle de spectacle est divin. Impressionnant d’aisance et (pour une fois) généreux, Bob Dylan est lui-même, dans son entité et sa puissance, il n’est plus un protest song writer, mais il est juste génial. On le croirait presque heureux de faire ce qu’il fait. Il est chez lui et il se donne. Accompagné par un groupe d’enfer, il s’amuse à donner vie à la pâte de ses morceaux, comme un potier manie l’argile. On en reçoit plein l’esprit. Tout est fort et parfait, même les musiciens ont du style dans leurs costards gris anthracite. Tony Garnier – Bass, George Recile – Drums, Stu Kimball – Rhythm Guitar, Charlie Sexton – Lead Guitar, Donnie Herron – Viola, Banjo, Electric Mandolin, Pedal Steel, Lap Steel, pas d’hyper star, mais tous des bons. Tensions et relâchements avec ses musiciens, c’est un peu comme si Dylan travaillait en pâte. Il aime que sa musique soit épaisse à l’image des quelques peintures qu’on connaît de lui.
1. Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again (Bob on keyboard)
2. It Ain’t Me, Babe (Bob on guitar)
3. Man In The Long Black Coat (Bob on guitar)
4. It’s All Good (Bob on keyboard)
5. Spirit On The Water (Bob on keyboard and harp)
6. High Water (For Charley Patton) (Bob center stage on harp, Donnie on banjo)
7. Most Likely You Go Your Way (And I’ll Go Mine) (Bob on keyboard)
8. Forgetful Heart (Bob center stage on harp, Donnie on violin)
9. Cold Irons Bound (Bob center stage on harp)
10. I Feel A Change Comin’ On (Bob on keyboard)
11. Highway 61 Revisited (Bob on keyboard)
12. Workingman’s Blues #2 (Bob center stage on harp)
13. Thunder On The Mountain (Bob on keyboard)
14. Ballad Of A Thin Man (Bob center stage on harp)

encore:
15. Like A Rolling Stone (Bob on keyboard)
16. Jolene (Bob on keyboard)
17. All Along The Watchtower (Bob on keyboard)
Mélange de titres anciens et d’autres plus récents, Dylan passe plus de temps debout derrière son clavier qu’en devant de scène à la guitare, mais qu’importe. Il évite le maniérisme et pourtant il y a beaucoup d’élégance dans tout ça.
Ça ressemble à l’un des meilleurs concerts que j’ai vus de ma vie.
J’ai bien fait de ne pas écouter la voix de la paresse qui me murmurait de me murer en cette journée froide.
Même si certains chanteurs sont meilleurs en studio, disons qu’à qualité égale une musique jouée live procure des joies immenses, et des états de communion, d’émotion simultanée, qu’aucun enregistrement ne peut égaler.

Maintenant on devine déjà l’hiver. Personne dans les rues. Je suis mort comme les cadavres de sapins coupés qui font sentir leur bonne odeur à cette période de l’année. Mais ce sont quand même des sapins morts. Quelque part, un écrivain sodomise une poupée gonflable dans un lit poisseux. Le jour va se lever. J’écris sans intérêt, comme d’autres chantent pour mourir. Croisé un type qui m’a proposé de participer à un festival d’écriture, j’ai dit oui. Il y a les no-men, des fantômes qui marchent tout droit dans le no-man’s land du refus, moi, je suis un yesman. Je dis oui à tout. Résultat toute la journée, je me suis senti en déséquilibre. Je ne sais pas pourquoi, j’ai passé une journée noire, la tête en vrac.
Après le festival d’écriture, ça allait mieux. On était une centaine d’auteurs les uns à côté des autres. Certains étaient arrivés beurrés, d’autres s’énervaient tous seuls. Y avait une incroyable sensation de concentration. On entendait que les clics des doigts sur les claviers. On a écrit pendant exactement 24 heures.
Il y avait plusieurs catégories, « Ecriture poétic-automatic », « Scénario », ou « Thématique». J’ai une certaine propension à ouvrir les vannes du canal et à me laisser aller et j’ai pondu plus de 125 pages dans la première catégorie. On était mal assis et j’avais le dos ruiné mais en même temps j’étais dans une sorte de transe, ce que doivent ressentir les musiciens qui font du free jazz.
Au début on a des choses à dire et plus rien, et puis à nouveau des tonnes de choses vous reviennent à l’esprit. Comme si on franchissait des barrières dans la conscience. Comme toujours j’ai écrit sur des choses secrètes et c’était très étrange de savoir que mon texte et mon travail était immédiatement en ligne. Des gens suivaient ma progression. A la fin, les organisateurs qui nous avaient informé de la chose pour ceux qui acceptaient de faire partie d’un programme expérimental, on a reçu les relevés statistiques de notre écriture, dans lesquels apparaissaient nos erreurs de frappe, nos fautes d’orthographe, nos corrections, tout un panel d’analyses comparable à ce qu’on lit sur les basketteurs ou les tennismen et qui détermine un certain comportement psychologique. Le genre de truc terrible s’ils viennent à l’appliquer à l’embauche. Ils n’ont même plus besoin de poser de questions, ils demandent juste au postulant d’écrire un texte, et en fonction de sa vitesse de frappe, de l’intensité de sa frappe sur le clavier, de ses ruptures de rythme, ils peuvent définir un profil psychologique. À la fin, le meilleur scénario a vu son texte acheté par un studio d’Hollywood, et le meilleur « thématique » a gagné une mise à l’essai d’une semaine au New York Observer. L’écriture c’est mieux que la psychanalyse. Confession ou trahison, peu importe de savoir si j’étais en avance ou en retard d’un siècle, peu importe de savoir si j’aurais pu mieux jouer avec les mots, mon texte on line catégorie « écriture poetic-automatic » ayant attiré le plus de connexions, on m’a offert une médaille pour la longueur et un voyage de quatre jours à San Francisco.
Je me suis dit qu’on a toujours raison de dire oui.

Et pour finir l’année dans un lieu de culte transformé pour une nuit en un lieu de célébration d’une religion musicale, Sting passait dans la cathédrale Saint John the Divine, qui bien qu’inachevée se trouve être la plus grande cathédrale du monde selon le Guiness des records.
Prétentieux comme un Anglais snobish, qui vise à s’adresser aux cieux plutôt que de se taire sur terre, Sting est un prince d’une autre époque, un grand artiste mégalomane. Pour lui il n’y avait qu’un endroit pour accueillir son art : la plus de cathédrale du monde.
Je connaissais une des filles qui travaillent avec lui, ; elle ne pouvait pas m’inviter mais par contre elle me garantissait que je serais bien placé. Et de fait, 220 $ pile poil devant, Sting chantait pour moi. C’était très impressionnant : dans mon dos la résonance et devant moi la machine, c’était un peu ce que doit ressentir un conducteur d’engin agricole au volant d’une moissonneuse batteuse lieuse etc.
Des chants du 15th siècle, d’autres extraits des opéras de Frank Purcell ou des ballades traditionnelles, je suis laissé prendre par la qualité merveilleuse de la maîtrise du maître et de son savoir-faire. Ce n’était pas nouveau, c’était juste bien.
Au-delà du temps.
Avec son look de gentleman victorien du 19th, il fait la tournée des cathédrales de la planète, accompagné par des orchestres hybrides, où se mêlaient quantité d’instruments Celtique, pops, médiévaux et jazz. Une joie d’harmonies naturelles qui venait nous envelopper sans pression acoustique car une fois n’est pas coutume, la sono avait été choisie très light ? Des techniciens subtils avaient fait leurs réglages de telle sorte qu’on entendait les timbres des instruments tout en utilisant la réverbération de l’endroit.
Parfois Sting jouait du luth parfois simplement il faisait vibrer ses cordes vocales comme il sait le faire depuis trente ans. Mais Sting ne peut pas seulement faire les choses simplement, il faut qu’il en mette des surdoses entre les chansons il ajoutait une sorte d’emphase un peu troublante. Mais quand il se mettait à chanter alors on oubliait la crème anglaise qui accompagnait ce dessert de concert « magic ».
Saint John the divine avait été très finement choisie pour cette sorte de confidence intime, remplie de l’esprit de Noël pour ceux qui veulent que ce moment de l’année soit considéré comme une période spéciale pleine d’esprits au pluriel La cathédrale retrouvait là son sens de religieux, lieux de rencontres et d’échanges entre les époques.

Entre les vagues de silences,
la musique nous emporte…