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Roman Live On Line

Nu York

#005 Saloon Salomon

Sur une falaise de fadaises, je cajole le malaise de mes nuits trop stressées dans ce bar sombre du Lower East Side. Je traîne. On the wild side. « Le bon goût est fait de mille dégoût » comme disait Lester Banks. Les moustaches des gays se collent au verre givré de leur « Chien salé » (Le jus d’un ½ pamplemousse-1-2 verre de Vodka. Pincée de sel- Frapper la glace – Servir en grand verre givré au sel). Assis sur un coin de tabouret, j’essaie de garder mon calme. J’écoute les fables que racontent les avocats et bluffeurs, professionnels sur l’avenue One.
– C’est lui que je n’aime pas, dis-tu en me montrant un homme dans la glace. Regarde-le bien, c’est exactement lui.
C’est de mon double dont’il parle. Je ne me suis jamais aimé plus que ça.Ah si j’avais été un autre, un vrai homme aux épaules carrées et aux biceps dessinés, aux abdos de parachutiste et aux tatouages agressifs, un homme de l’efficacité et du franc parler, un homme avec une intelligence moyenne et le sens de la blague nulle qui te rend sympathique en toutes circonstances et face à tous les publics, un homme qui énonce des fadaises et des lieux communs politiques d’un incroyable conservatisme, un homme un vrai que la philosophie et l’intellectualisme ennuie, un homme qui veut voir la vie pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle représente, un homme qui s’y connaît en sport et qui balance des trucs péremptoires avec assurance (concernant entre autres les transferts de joueurs d’une équipe à une autre, ou qui commente les tactiques de jeu et les décisions des entraîneurs avec une arrogance de journaliste et un réel manque d’humour), un homme grand et beau avec une silhouette élégante et un visage altier, un masque aux traits réguliers et à la peau en plastique comme Ken ami de la star des poupées aux jambes fines, un mâle autoritaire avec une grande et grosse queue de jeune étalon ou de porno star, un homme, un grand gaillard, un pirate, un athlète, un cow boy, un rocker, un G.I, un vendeur, un chef de marketing, un directeur des affaires spéciales, un agent secret, un militaire rendu à la vie civile, un windsurfer, un patron, un business executive, un manager, un des dix vice-présidents de la compagnie (vu que tous les directeurs sont vice-présidents) (comme des vis et des clous) (sans parler du vice de forme, et d’Elvis « the pelvis » Presley), un mec qui en impose avec le menton haut et la nuque rasée. Ah si j’avais été comme ça… J’aurais attendu que les choses me viennent plutôt que de ramer comme un galérien puni par je ne sais quelle damnation, un rameur pénible sur son rafiot bricolé, chahuté par le chaos des vagues, un homme à la mer, un naufragé qui doit continuer de ramer pour s’en sortir, un Tom Hanks dans Cast Away. Soit je serais devenu une star, soit je n’aurais rien fait que profiter de ma beauté et du temps, vivant de mes coups de bites auprès d’une riche héritière comme les dilettantes qui, s’ils ne sont pas heureux, savent quand même bien faire semblant, je me serais laissé prendre par la paresse comme un lézard défoncé par la chaleur, ou j’aurai joui de ma réputation comme un écrivain opiomane, ou j’aurais traîné ma carcasse dans les clubs huppés en approuvant les évidences de vieux pontes utilisant la flatterie pour atteindre à mes fins, j’aurais agi sans agir, en préservant toujours mon intérêt plutôt que ma conviction. Ah si j’avais été un homme comme on les appelle… Au lieu de ça je vis à l’intérieur de moi, comme un allien dans mon propre corps, comme un virus, comme une pensée, comme un insecte dans la nuit, comme un cheveu sur la langue, ou un postillon quand tu parles, comme un diable dans la boîte ou un présentateur du journal télé, comme une intention, comme un livre non publié, comme un tunnel climatisé, comme un tableau face au mur, je ne me lâche pas. Je suis toujours à cran, remonté comme un ressort de montre. J’explique en trois mots des concepts hyper complexes, et je me perds dans un labyrinthe de justifications alambiquées quand il s’agit des choses quotidiennes. Je me noie dans un verre d’eau, j’embrouille les cartes. J’ai trop d’idées. En fait quand c’est trop simple ça m’ennuie. Alors je sais, souvent j’énerve même les gens que j’aime bien, j’oppresse, j’en demande trop, et je complique tout à plaisir. Je n’ai pas de temps à perdre si je veux un jour remettre de l’ordre dans mon désordre. Figures brouillées comme des images cryptées. Stone comme la pierre, je suis stoned. Ma tête cogne bang bang et gang bang dans la black room au sous-sol. Ici, on ne veut rien savoir du sida. On se touche comme des hommes, on se touche comme des femmes. Pour une fois je ne suis pas le seul homme à se sentir nu. D’autres cuirs ont la verge sortie. On se caresse dans le noir. On se masturbe les uns les autres, on se caresse sans se voir. On ne s’aime pas plus que ça, on se vide les burnes. Ça sent la colle, la sueur sucrée, les parfums cuits et surtout le sperme. Je remonte.
Sur l’écran au-dessus du bar, un film vieux film de Pasolini, glisse sans la bande-son, entrecoupé de pub. Comme la musique, les films sont devenus de la matière d’ambiance. Une matière de colmatage. Même à 2.00 du mat’, ils mettent de la pub. De la pub pour insomniaques.
Je déménage. Changement d’endroit. Chaud froid. La nuit glisse dans mon dos mouillé de sueur. Mon système est toujours en désordre. Je reçois un texto de Mynah qui m’invite à la rejoindre dans un autre hangar du Meat Packing District. Y a du monde dans les rues comme s’il faisait jour, sauf que c’est l’heure des nyctalopes, l’heure des hiboux et des chauves-souris. Les nuits sont des couloirs dans lesquels évoluent les bennes à ordures qui broient les tonnes de déchets de notre monde en faisant un bruit de monstre goulu.
Cela fait presque quinze ans qu’on se connaît Mynah et moi. On se perd, on se retrouve. Elle devient ce qu’elle veut. En fait non, pas plus que moi, elle ne sait ce qu’elle va devenir. Ce soir par exemple, elle ne veut pas dormir. Quand on bossait ensemble j’aimais bien sa rigueur mais je me suis aperçu que ça n’était qu’un jeu de rôle.
Mynah est là, la tête dans le vague, elle est une parmi d’autres femmes seules et sexy qui dansent pour oublier au « SaloMon », un balroom grand comme un parking d’autoroute où l’on joue à croire que la nuit qui n’en finira pas. Oui, jouer à se faire plaisir, jouer à se plaire, à soi d’abord avant de plaire aux autres. Longues jambes et regards vides des sirènes mises en boîte, avec des sardines et maquereaux huilés aux cheveux collés par le gel. Tous les rapports humains commencent immanquablement par la parade de la séduction, une apparence muette, une histoire sans paroles. C’est ça le speed dating. Impossible de se dire deux mots. Danses de mammouths et de fées clochettes. La sono en puissance vrombit comme un moteur de Dragster. Diffusions mortelles, les basses font vibrer les baffles et mes tympans aussi. Les rythmes rebondissent contre les parois. Putain ça tape fort ! Musique gelée. Deed le DJ pousse à100db, à croire qu’il veut annoncer la fin du monde, ou bien il veut dissimuler le bruit des premiers effondrements. Comme tout le monde, il s’impose. Coûte que coûte. Le monde se soûle de décibels. 110, il monte encore le volume. Gavés comme des poulets junkies, ou comme des champs d’OGM gavés d’insecticides, maintenant on a besoin de cette puissance. Les imposteurs ont imposé le plaisir en force, on ne sait pas se défaire des addictions. Musclés et jeunes Asiat’s encaisse les coups de beat de cette techno graisseuse. Costumes de brume, chemises blanches et cravates droites, la banque et le business font leur grand méchant taf, pendant la journée et le soir venu, quand ils ont fini de jouer la comédie du grand méchant look, les couples se défoncent dans les toilettes. Chacun à sa manière. Tout le monde le sait.
Panties fluos, nylons filés et témoins neutralisés, les filles de la lune transpirent sous la soie synthétique de leurs costumes de parade. Leurs talons pointus piétinent le parquet du dance floor comme une gestuelle extatique pour implorer le pardon de tous ceux qui ont souffert pour rien. Mouvements maladroits de beautés décolorées dans le vacarme des boîtes à la mode. Les plus belles Barbies de la terre ondulent comme des linges sur un fil, emportée par le vent des hits qui sortent des enceintes. Leurs chemises légères s’envolent autour des charpentes anorexiques de leurs corps maigres qui bougent sous les lasers comme pour se défaire de la mue de leurs pulsions maternelles. Elles n’ont pas le choix, sinon elles risquent de perdre leur job. T’as pas le choix, c’est comme ça, ici la came légal, celle pour laquelle on sacrifie jusqu’à sa vie, c’est le travail. Elles se déhanchent en attendant de rencontrer l’homme riche qui les mettra à l’abri du besoin.
On se regarde tous sans se voir. Dire que j’ai fait des sourires aux nervis que je détestais, et je n’en ai fait pas à mes amis. Pourquoi ai-je donc tant cherché à convaincre mon père de mon existence ? Je sais qu’il savait bien que j’étais là, mais il me reprochait de ne pas avoir son érudition. Je savais des choses, mais pas autant que lui, dans certains domaines, mais nous n’avions pas la même histoire voilà tout. Mon père avait été prisonnier, il s’en était sorti. Mon père était ce qu’il était. Il avait sa noblesse et sa bravoure à lui, il était son propre héros comme je le suis pour moi-même. Il n’aurait jamais fait tout ce que j’ai fait. Pourquoi ai-je donc tant essayé de lui faire admettre ce qu’il refusait. Je ne sais pas pourquoi je pense à lui au milieu de ce bordel, peut-être justement parce qu’il aurait détesté ça. Mon père ne serait même pas rentré. Pas kasher. Les filles et les fils ne ressemblent pas à leurs parents. Parfois, heureusement.
Vodka au poivre. J’ai repris mon rythme de suicide quotidien. Même si je bois plus lentement, je bois comme avant. Je vide ce verre d’un seul trait dans mon corps. Mes globules s’enflamment comme ceux d’un hobbo moscovite à travers le froid des relations bilatérales. Tempos de bikers et solos de vipère, les bassdrums font vibrer l’abat-jour au-dessus de ma tête, alors t’imagines l’état de mes neurones…
-Comment ?
-Je dis t’imagine l’état de nos neurones ?
-Comment ?
-Je dis t’imagine l’état de tes neurones ?
-Comment ?
-Non, rien.
La main de Mynah remonte le long de ma colonne vertébrale. Je me laisse faire, d’ailleurs ai-je le choix ? Elle n’est plus une serveuse visant le « tip ». Peu importe que je sois son type ou non. Je bande comme un arbre dans la pénombre de cet endroit à l’écart sur la Dixième avenue. Mynah me demande un peu d’argent. Je lui donne mon dernier billet de 50. Elle prend le billet, m’embrasse dans le cou et rejoint une autre fille avec qui elle continue de danser. Elle sait que j’ai besoin d’elle, et moi je fais semblant de rester impassible. Cela fait partie du jeu.
Comment vais-je rentrer chez moi ? Dans quel état ? Je n’ai plus assez d’argent pour être indépendant, abandonné par tous ceux qui me souriaient quand j’avais les moyens. Aujourd’hui je n’ai plus rien. Nous sommes nombreux dans ce cas. Nous vivons au milieu du rien. Un rien plein de petits riens qui finissent par faire un grand tout. Je n’ai que l’espoir de voir un jour descendre un ange depuis l’étage supérieur, un bel ange sans âge, qui m’offrirait un billet gagnant du King Billion Dollars Lotto National.

Finalement je décolle. Mynah ne m’a pas vu partir. Dans la rue des filles attendent qu’on les raccompagne. Elles ont de beaux seins gonflés comme des bouées, de quoi faire flotter toutes les figures de proue siliconées de la marine marchande et leurs pimps Gremlins enfoncés sous le volant, écoutent du rap dans leurs grosses Limousines dont les vibrations dans la sono overdrive hypra bass, remontent jusqu’ici

Il fait toujours un peu frais quand on sort de l’enfer. Dans les rues venteuses, les papiers s’envolent. J’aime voir ces sacs en plastiques qui volent. Ils montent, montent haut et disparaissent ou s’accrochent dans les branches et sur les fils électriques dans les tourbillons de vapeur blanche. Dans des lumières de cinéma, une fumée sans odeur s’échappe du macadam, au-dessus des chemisées en PVC orange fluos installées au milieu de la chaussée. Dans un dernier soupir, j’entends le ciel qui me tombe sur la tête.

– Il est 4.30 heures du matin, dans l’entrée de mon immeuble,
Markus le doorman somnole. Ça doit le changer de l’armée. Markus avait fait le Koweït, « ça c’était facile ». Il a l’autocollant « Tempête du désert Veteran » sur le pare-brise. Saigon, c’était il y a longtemps. Le Koweït et puis Bagdad aujourd’hui.
– Mais tu veux qu’je te dise, on n’est rien que des chimpanzés en lutte territoriale.
On entend dans ses mots sonner les trompettes de la cavalerie. Il paraît que Markus n’a pas les poumons en bon état à cause des armes qu’on leur a fait utiliser.
– Welcome back. Les gars doivent revenir.
On les croise aussi parfois dans les rues déguisés en dune de sable. Retour de campagne. On entend un peu partout le blues des armées en déroute.
– Encore une guerre qu’on n’a pas gagnée.
– Ils ont voulu changer le cours du temps, mais le temps n’est ni court ni long. Avec l’aide de Dieu. Avec l’aide de Dieu répète inlassablement Markus.
Je demande machinalement si j’ai du courrier, mais Markus ne sait pas. Markus ne sait jamais rien.

Dans le puits de lumière derrière mon immeuble, qui pue la graisse et le mazout, on peut voir des petites nymphes, fragiles comme des fées Clochettes, qui distribuent des bises aux lutins en chemisettes sous la bruine.
L’atmosphère pesante de la nuit transforme l’air en pâte à modeler. Je me sens lourd, gourd et empoissé comme un baigneur couvert de crème solaire. Je passe de l’eau froide sur mon visage, mais ça ne suffit pas. Je suis trop saoul, comme à chaque fois, je chavire. Avachi dans le couloir, je dévore un œuf dur. Je ne compte plus les voitures de rêves qui passent entre mes paupières et je passe par-dessus bord dans l’océan des « irraisons » en même temps que je me vide l’estomac dans la cuvette des chiottes.