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Roman Live On Line

Nu York

#003 Portes ouvertes

Journées portes-ouvertes. Il fait lourd dans la rue, on sent qu’il va pleuvoir. Ascenseurs et monte-charges. Escaliers raides pénombres, fraîcheur des lieux en retrait. Humidité et parfums particuliers des endroits de méditations. Ça sent la colle et l’essence, l’encens et le savon, la poussière et le caoutchouc. Pour les amateurs d’Art, les visites d’ateliers sont excitantes comme des visites de garages pour les fans de mécanique, ou comme l’accès aux coulisses d’un théâtre, quand on peut voir les rouages d’une grande horloge dont on ne lit d’habitude que la position des aiguilles sur le cadran.

Je suis allé rendre visite à Chuck dans son antre. J’étais avec Francis et Joe. Francis a soixante-dix ans et des brocailles et il se pose toujours les mêmes questions ; les mêmes aujourd’hui qu’au premier jour. Les artistes se posent toujours les mêmes questions, ce sont leurs questions à eux. Les questions qu’on pose à un psychanalyste et qui note simplement sur son carnet que vous lui avez encore une fois parlé de « ça ».

Aujourd’hui Francis était en forme, il déconnait comme un bougon. C’est un genre qu’il se donne, je ne pense pas qu’il soit ronchon mais il aime bien qu’on le croit insupportable, comme ça on ne s’approche pas trop, on le laisse tranquille comme un être une peu sauvage qui veut préserver son espace vital.
Francis fabrique de grandes sculptures noires entourées de cordes. On fait ce qu’on est. Dans les années 70, il avait commencé des emballages gigantesques, mais il a été écrasé par la médiatisation autour du boulot similaire de Christo. Il paraît qu’ils se connaissaient bien… Alors lequel des deux a commencé ? Il y a bien eu un livre écrit sur lui, mais il y en a eu cinquante sur Christo. Francis habite dans le même immeuble que Lou Reed et Laurie Anderson ; il s’est payé ça, il y a longtemps. Aujourd’hui il ne pourrait plus s’acheter un truc pareil. Genre 2000 sq ft. C’est beau, c’est grand. Il s’est installé là quand c’était encore la zone. Aujourd’hui le Meat Packing est devenu select et son immeuble vaut bonbon. Il faut savoir investir. Il n’y a de chance que pour ceux qui prennent des risques. Si on ne prend pas de risque, on vit sans perdre, mais aussi sans gagner. Il a bien fait d’acheter à ce moment-là, comme ceux qui sont partis, il y a quinze ans vers Spanish Harlem. La pauvreté a reculé pendant les périodes fastes comme celle qu’on traverse depuis que la guerre a boosté une certaine économie. C’est cruel à dire, mais l’économie du pays tout entier profite de l’effort de guerre. La richesse est une gangrène aussi, elle avale les quartiers pauvres et les artistes ne savent plus où aller maintenant. Ils sont repoussés de l’autre côté du fleuve.

Il y avait aussi Joe avec nous. Joe a 23 ans, il vient du dessin d’animation, dans son poignet une certaine précision, une ciselure d’orfèvre, pourtant il se sent plus investi dans l’Art que dans le dessin.
On s’est croisé dans le noir, un soir où il présentait des toiles pour une auction en faveur de la Youth Synagogue, on ne voyait rien de ce qu’il montrait. C’est comme ça, on se croise une seule fois, et on peut devenir copain. L’autre fois au vernissage que faisait le photographe Davide Rappoport dans un bar sur 8th ave et 8th street, j’ai croisé un avocat ivre qui s’est assis à notre table. Au bout de quelques répliques, il a commencé à me raconter sa vie. En vingt minutes, j’ai appris qu’il n’avait pas les moyens de financer l’opération chirurgicale qui devrait permettre de « je ne sais quoi » aux trompes de sa femme, du coup ils divorcent, et elle épouse un mec qui lui payera ça. Mais lui il l’aime toujours. Simplement elle ne peut pas avoir d’enfants avec lui à cause de l’argent.
– C’est l’argent qui fait les bébés dans ce pays… Etc’est en gros ce qu’il m’a expliqué. Je ne sais pas si on se reverra jamais.

Si Francis est un peu désabusé comme s’il y a un peu de vinaigre dans son eau, par contre Joe déconne comme du sirop. Fils d’un grand chirurgien, Joe débute sa vie avec un réservoir plein d’espoir. Il est drôle et joue aussi de sa maladresse. Il n’a pas encore été cassé par les meules de l’existence. Le cuir de son âme n’est pas tanné. Chien fou comme un épagneul, il s’amuse avec la vie.

Le travail de Chuck a changé ces dernières années. Chuck a l’air en en super forme, mais c’est pareil Chuck peut sourire à tout le monde tout en étant déprimé. Chuck est costaud, lui il se trouve trop lourd. Il ne s’aime pas, et du coup il boit ce qui n’arrange pas les choses. Chuck vient d’un pays où l’on boit beaucoup. On va dire que c’est culturel. Aujourd’hui quand on est un jeune homme, on fait gaffe à son corps, on l’épile, on le parfume. Les codes ont changé, quand Chuck était jeune, il fallait surtout montrer qu’on était fort et qu’on s’en foutait. Chuck est une force de la nature, peu de ses amis peuvent suivre. J’ai essayé aussi, j’étais largué à la moitié de la nuit, je suis parti à l’hôpital dans un coma éthylique, et lui il a continué sans même se rendre compte de ce qui m’arrivait. Ça fait des années qu’il est installé ici, il a pris la nationalité, mais il reste attaché à son pays natal. On n’oublie jamais ses origines. Chuck nous parle de la campagne électorale dans son pays secoué par des élections troubles, mais on n’écoute pas vraiment. Les hommes politiques de tous les pays promettent plus qu’ils ne peuvent donner.

Francis dit qu’il adore un tableau noir qui lui fait penser à Ad Reinhardt et Joe trouve que les sculptures évoquent certaines œuvres de Dubuffet. Moi je lui parle de Ray Johnson. On sent que Chuck est un peu dans les vaps, il est content que nous soyons là mais son esprit est ailleurs, et près de sa pile de Cds, les bouteilles sont vides. Jeff Deitsch est venu voir son boulot la semaine dernière, mais il ne s’est rien passé entre eux Jeffrey est une référence, il a comme on dit « l’estampille ». C’est un des dix galeristes qui « crédibilisent » ou « débilitisent » l’Art contemporain. Mais l’ego des uns vaut l’ego des autres. Lui il semblerait qu’il préfère travailler avec des jeunes fashion, Chuck c’est une autre histoire, Chuck est un coriace qui ne se laisse pas faire. Ils ne se sont rien dit, mais il y avait dans l’air des interférences et les ondes croisées vrillaient à travers le silence. Les deux hommes ne se sont pas vraiment rencontrés.
Être artiste ça veut dire vivre en équilibre précaire, un grain de sable suffit à dérégler la mécanique, une goutte d’eau suffit à faire déborder le bol de sangria. Même s’il sait ce qu’il veut Chuck est perplexe:
– Est-ce que nous sommes fragiles, ou bien est-ce que le reste du monde ne se rend même plus compte de sa violence ?
-Écoute lui dit, Francis, tu peux mener un cheval à la rivière, mais tu ne peux pas le forcer à boire.
Chuck ferme les yeux. Les artistes ne trouvent pas de réponses. Ils posent des questions. On a beau se caparaçonner, jouer les tortues ou les durs, les tatous tatoués, nus, on est tous nus au moment du jugement, quand on défile devant le tribunal, le jour du jugement, le jour de la dernière heure, quand on fera le bilan, quoi qu’on ait pu dire ou faire, on se retrouvera inquiet de savoir si oui ou non, on recevra un grand pardon. Les embryons de réponse ressemblent à des filons de minerais condensés sous des tonnes de gravas. Quand il parle de son atelier Chuck dit qu’il « va à la mine », parce que la réponse est mystique, elle est inscrite dans l’ADN, et pour la lire soit on fait des prières, soit on entre en introspection comme on entre au couvent, ou comme on étudie un texte sacré. Être artiste, ça veut dire vivre « à travers » l’esprit, un esprit comme une poche de gaz au fond de soi, et ça peut péter à tout moment tel un coup de grisou. Chuck a déjà une longue histoire derrière lui, on peut comprendre qu’un type comme Deitsch ne veuille s’embarrasser de ça. En même temps… Why not.
– Écoute, faut pas en faire une affaire, Chuck, ce n’est pas ton travail qu’il n’a peut-être pas compris…
– Je ne m’en fais pas qu’est ce que tu racontes…
Francis continue :
– Apparemment, il aime les jeunes pousses, les fruits encore verts.
– Ouais, c’est ça, je sais, je sais, je ne suis plus sexy.
– Tu dis ça pour qu’on te dise l’inverse…
– Tiens c’est comme cette blague : il y a quatre pêcheurs au bord de l’eau le premier dit : pour venir, j’ai dû promettre à ma femme que je passerais l’aspirateur en rentrant. Moi j’ai dû promettre de faire la vaisselle pendant une semaine, dit le deuxième. Le troisième dit : moi pour venir à la pêche, j’ai dû jurer que je l’emmènerais faire les courses à Target et que je ne protesterais pas en portant les paquets. Le quatrième reste silencieux.
– Et toi ? demandent-ils les trois pêcheurs au taciturne.
– Moi ? répond le quatrième, en me levant je me suis tourné vers elle et j’ai dit : « C’est Dimanche, tu ne pourrais pas me faire une petite gâterie … ? » Et là tout de suite, elle et sans bouger elle a bougonné quelque chose comme: « Dis donc tu m’as pas dit que tu devais aller à la pêche… ».

Ils se sont mis à rire et Chuck a dit que ça ressemblait à sa vie. Chuck aime bien raconter des histoires.
– Arrête tes conneries, qu’est-ce que je devrais dire moi, dit Francis qui remet son casque de vélo et s’apprête à remonter sur son deux roues pour retourner à Chelsea, au moins t’as un bel atelier.
Je demande à Chuck s’il ira à la Charity organisée afin de collecter de l’argent pour envoyer les enfants démunis vers les sports de l’extrême.
– Aya m’a invité, mais je ne sais pas si j’irai, c’est à Milk ?
– Oui. Tu y as mis quelque chose ?
– Oui, un carton comme ça.

On laisse Chuck marmonner dans l’ambiance faussement gaie des harmonies Afro-Cubaine émanant comme une vapeur de la vieille chaîne stéréo couverte de poussière, qu’il n’a jamais dû éteindre depuis qu’il l’a essayée après l’avoir récupérée sur le trottoir. Chuck ne s’occupe pas vraiment de la matière, trop confondu à sa matière grise.

Je redescends voir un autre copain qui travaille chez lui sur un projet de musique lounge pour une compagnie d’aviation.

J’adore descendre les escaliers. Je n’aime pas les monter. Quand je les monte, je ne pense qu’à arriver, quand je les redescends, je les lis. Tags, graffitis, griffures et marques sur les crépis vingt fois repeints, j’aime lire les murs comme on lit des œuvres. Sur l’un d’eux y a marqué « I’m gonna Kill you », en dessous y a « Fuck you ». On imagine l’ambiance, ça ne devait pas être de la rigolade ici ce jour-là

Alex a travaillé en tant qu’ingénieur du son avec U2 et Pat Metheny, comme son copain Brian Eno, mais il est aussi plasticien. Ici tout le monde fait un peu de tout. Disons tout le monde fait de tout à fond. On n’a pas le droit au « un peu ». Il n’y a pas de réserve. C’est clair si tu mets ton ampli à la moitié un autre le mettra aux taquets. Et ce n’est pas parce qu’il joue fort qu’il jouera mieux que toi, mais lui on l’entendra alors que toi on ne t’entendra pas. Alors si tu joues de la guitare, tu prends l’habitude de mettra direct à fond. Ici, les seuls qui s’en sortent sont ceux qui s’assument. « Be yourself ». Tu peux être ce que tu veux du moment que tu le fais 100%, sans demander d’aide à personne. Démerde-toi. Do it. Do it yourself. Self suffisiant. Occupe toi de tes fesses. Le premier arrivé est le premier servi.
Tu peux être danseur et acupuncteur, broker et patron de restaurant (Italien, Thaï, Français, Serbe ou Japonais…), opticienne et chiromancienne, truck driver et ténor, éclairagiste et haltérophile, funambule et avocat, laveur de carreaux et joueur de poker, esthéticienne et jongleuse, marchande de fruit et modèle, serveuse chez Starbuck et modiste, architecte et batteur, publicitaire et sommelier, traducteur aux Nations Unis et videur, ambassadeur et ébéniste, typographe et thanatologue, contrôleur des douanes et photographe, correctrice et assistante de dialogue, garde-malade et prestidigitateur, coiffeuse et herpétologie, journaliste et navigateur, nutritionniste et financier, historienne et firewoman, brancardier et parfumeur, économiste et jardinier, oto-rhino et serrurier, éboueur et pilote de modèle réduit, maçon et informaticien, doorman et inventeur de gadgets, biochimiste et collectionneur d’autographes, cuisinier et anthropologue, prof et espion, vétérinaire et acheteur d’Art Africain, comptable et freestyle-rider, libraire et apiculteur, anesthésiste et météorologue, réceptionniste et sociologue, rédacteur et joueur de squash, urbaniste et fromager, webmestre et hôtesse d’accueil, pédiatre et scénariste, graphiste et attaché de presse, plombier et orthopédiste, etc. Tu peux être tout ce que tu veux du moment que t’assumes à fond ce que tu fais et qu’un autre ne pourrait pas le faire à ta place.
Eh, pour s’en sortir on n’a pas le choix. Il faut regarder vers l’avant et se mettre les œillères de l’auto-persuasion en se disant ça va marcher ça va marcher ça va marcher. De toute façon ça ne coûte rien d’y croire.