Menu
Roman Live On Line

Nu York

#029 Pluie et feu

L’ascenseur est encore en panne, ça me donne une bonne excuse pour rester dans mon nid. Douze étages, ça refroidit d’autant qu’il fait super frais outside. Pourtant la porte va s’ouvrir, Mynah va s’ébrouer, elle va dire en soufflant « Qu’est-ce qu’il tombe ! C’est l’enfer. » Je lui ferai remarquer que l’Enfer c’est plutôt les flammes du chaudron dans lequel bouillonnent les âmes mortes. Elle me dira : « Faut toujours que tu discutes tout… ! » Je répondrais : « Ouais, dans un certain sens, ça j’le discute pas ». Mynah est sous la pluie. Je ne l’ai pas vue partir ce matin mais, dans mon demi-sommeil, j’ai vu qu’il ne pleuvait pas. Elle n’est pas frileuse, et si ça se trouve, elle n’a sur le dos que la petite robe que je lui ai offerte pour son anniversaire mardi dernier. Elle lui va plutôt bien. Il doit y avoir un mini défaut de confection qu’on ne voyait pas quand je l’ai achetée sur le trottoir parmi un stock de samples arrivé straight en sortie de fabrique. Mais le tissu est super fluide et puis c’est son style. C’est ça qui compte, le style ! En fait si, la robe lui va très bien.
Elle entrera avec un large sourire. Le tissu mouillé épousera sa poitrine, ses gros tétons froids pointeront en transparence sous le bustier. Elle sera gênée de se savoir moulée mouillée devant moi et elle ira se changer dans ma minuscule salle-de-bains. Mynah n’aime pas qu’on la devine. Elle a de si beaux yeux quand elle se remaquille, elle ne se maquille pas souvent. Elle n’aime pas faire des efforts pour séduire. Elle veut qu’on l’aime pour ce qu’elle est, n’empêche qu’elle est encore mieux quand elle s’amuse avec ses atouts. Comme si j’étais au volant, elle sur la banquette arrière, je l’épie dans le rétroviseur de ma mémoire. C’est plus fort que moi, je l’attends. Cette pluie qui tombe n’éteint pas le feu qui me brûle. Mynah n’arrive pas. Téléphone : – Allo, Allo… Une voix à l’accent anglais venu d’Inde fait de la pub au bout du fil pour des investissements d’assurance. Raccrocher.
Les saisons ont perdu leurs définitions. Quand je pense que le type avec qui je discutais hier soir ne voulait toujours pas croire au réchauffement de la planète…
Dans le quartier, les flics ont placardé des « reward » sur les portes des immeubles ; ils recherchent un agresseur armé qui monte dans les immeubles et menace ceux qui lui ouvrent pour leur soutirer de l’argent. Mais la photo du bandit patibulaire est sombre, totalement bouchée, le type est impossible à identifier. Une cavalcade dans les couloirs, un bruit anormal dans l’escalier, Je regarde par le Judas. Un grand type avec un foulard dans les cheveux regarde les n° inscrits sur les portes. Apparemment il ne sait pas où il va. La lumière s’éteint. Mince, on ne voit plus rien, où est-il ? Ça se rallume. Ah si ça y est, le voilà. Il hésite, il ne sait pas où il va. Il est devant moi. Et si c’était le type qu’on recherche ? Il sonne. Je n’attends personne. Il sonne à nouveau. Je ne bouge pas. Il frappe à la porte. Peut-être qu’il est temps de n’être pas là. M’a-t il vu ? Non impossible. De nouveau, il disparaît de ma vue. Il se cache ou quoi… Il se relève. J’ai le cœur qui bat, nous sommes à trente centimètres l’un de l’autre. Et s’il venait de sortir un gun… Je suis de marbre, je ne bouge pas. Il me tire la langue et fait une grimace en se foutant de ma gueule. Il s’en va. Je recule. On a glissé une enveloppe sous la porte. Ça ressemble à des embrouilles officielles, genre convocation. Posée sur la table sans l’ouvrir.

Je travaille sans arrêt, mais ça ne rapporte pas assez. J’ai toujours su me suffire, mais ça devient de plus en plus difficile. Je pourrais sûrement tenir un an dans d’autres pays avec l’argent qu’il me faut gagner ici en une semaine. J’ai dû me tromper dans mes comptes. Je les tiens très mal. Ça m’angoisse. Je me demande si je ne devrais pas vendre le diamant que j’ai toujours dans ma doublure et partir loin. Non, c’est encore un peu tôt. Mes muscles sont durs comme s’ils avaient fait plusieurs fois le tour du monde en solitaire. Insoumis, allergique aux ordres, je m’impose à moi-même ce que je ne supporte pas d’autrui. Je préfère me perdre comme un aveugle, mais je n’aime pas qu’on me dirige. Souvent je brasse de l’air comme une éolienne en free-lance. Les idées poussent inopinément dans ma tête comme des champignons après la pluie. Longtemps j’ai vendu mes conseils. J’ai du mal à finir ce que je commence alors j’écris des nouvelles qui ont l’avantage d’être des défis de courte durée. En fait j’écris surtout des articles et papiers d’humeur pour différents journaux et magazines, critiques d’Art ou chroniques de voyages. J’aime bien écrire quand il pleut. Depuis deux semaines, j’ai trouvé un job d’entretien. Je me fais entretenir en même temps que je gère la boîte mail de quatre personnalités pour le compte d’une boîte de com, filiale de COMCO chez qui je bossais l’année dernière. L’intérêt c’est que je peux le faire depuis ma piaule. Je me transforme en star et je réponds à leurs courriels venus de l’espace. Les mails arrivent du monde entier. Un déballage de tout de rien, surtout de l’amour mais aussi de la haine qui se transforme parfois en menaces ; beaucoup de jalousie et de louanges votives. Les gens n’aiment pas que les choses changent, ils condamnent les transfuges. Chacun choisit son vocabulaire : tantôt des esprits heureux et soumis, tantôt des phrases acerbes et idiotes ; et aussi beaucoup d’ignorance, d’envie inavouées transformées en mots doux ou très directes et carrément sexuelles ; des demandes de soutien, de support, de promotion, de boulot, de rencontre, besoin d’aide , besoin d’argent, (oh oui l’argent), des rêves de reconnaissance et des aveux, des confessions, des déclarations, des « je t’aimerai toujours » et « je veux vivre avec toi », « je te donnerai tout ce que tu attends d’un homme ou ( d’une femme) ». Voilà à quoi je réponds en me mettant nègre de star sur Internet. Ah, s’ils savaient qui je suis… Je m’occupe aussi de la page culturelle de l’ E-News des U.N, mais ça ne gave pas mon compte ne banque. Et puis j’ai écrit quelques textes dont « Hungry » pour les « Goons of Glory » un groupe de rock qui enregistre en ce moment leur premier disque.
« Faim comme tous ceux qui ont faim,
Faim toujours faim,
De toucher ta peau nue,
Ta mue de serpent.
Je ne veux rien, gonflé à bloc.
J’en ai plein les poumons,
Soif de lumière,
Toujours soif, toujours faim…»
J’écris et puis je me tais. L’écriture est une amie à qui je peux dire tout ce qui me passe par la tête. Mais à force d’enchaîner les phrases, mes mots sont des oiseaux qui perdent leurs plumes.- Je n’ai jamais écrit à la plume. –
Je ne sais pas si je saurais faire vœu de silence comme Pascale, la femme d’un ami, qui a fait deux retraites zen.
– Tu avais besoin de prendre ta retraite ?
– J’avais surtout besoin de faire le bilan, de ranger mes affaires, parce que lui, il ne range rien… M’avait-t elle dit en regardant Ross.
– Si, répond de loin sa voix un peu cassée, je range, mais j’ai mon ordre à moi. Ce n’est pas le même que le tien voilà tout ! »
Pendant sa retraite, elle ne devait ni lire ni écrire, ni parler ni quoi que ce soit. Je lui dis que onze jours en apnée sans parler, ça me paraît énorme…
– Je ne pourrais pas.
– D’autres le font pendant un an …
– Un an ? Mais pourquoi font-ils cela ?
– Pour atteindre le fond ?
– Quel fond ? Le fond du puits ?
– Oui, le fond d’eux-mêmes.
Elle dit que ça lui a fait du bien.

Une petite pluie fine froide tombe sans cesse. Ça ne va pas durer, demain la météo promet du beau. C’est bon ces promesses. Même si elles sont fausses, on a besoin de promesses. Au moins quand elles sont là, elles font du bien. Elles cautérisent. Les pays qui ne savent plus promettre sombrent dans la dépression. Ok aujourd’hui il fait triste. Pendant une semaine, on aurait pu croire que c’était gagné, il faisait beau et chaud, mais l’armée des Forces Impériales de l’été n’a pas su prendre l’ascendant sur les escarmouches de froideurs en résistance. Comme l’armée Américaine qui n’a jamais trouvé sa place en Irak, enlisée dans ce bourbier idéologique, un sable mouvant religieux. Maisons détruites à cause des combats entre Chiites et Sunnites. Un journaliste écrivait que la dévastation religieuse de Bagdad avait eu le même effet qu’un ouragan. Et les Américains sur un radeau au milieu de ce bourbier comme la lave d’un volcan de haine. Tirs de rockets, sacrifices inutiles, terrorisme banalisé et bombes assassines, éruptions de forces ensevelies qui soudain se réveillent. Comme une rivière devenue marécage, chaque année la guerre coûte plus cher. On a dépassé les 300 milliards de dollars, plus que le Vietnam. On a aussi dépassé aussi la durée de la deuxième guerre mondiale. Quelles que fussent les « preuves » apportées par les Bushistes, la majeure partie des Américains n’a jamais compris pourquoi on attaquait ce pays. Bien sûr les blue collars et des red necks sont resté solidaires de ses gouvernants, un peu par principe, mais même Mc Cain a du mal à défendre l’honneur des vétérans qui reviennent dans l’indifférence générale, commettent des crimes dopés, et / ou sombrent dans la dépression. Tout ce qu’ils ont vécu n’a même servi à rien. C’est ça l’économie au jour le jour ! On construit sur du sable, le sable du désert.

Je mange le dernier morceau de la tarte aux fraises qui traîne sur le bord du plan de travail à la cuisine, un reste de ce que les copains avaient apporté pour la fête surprise organisée pour Anniversaire de Mynah. Il pleut aussi dans ma tête. Pour m’éclaircir les idées, je range des dossiers et des bricoles. J’ai accumulé trop de tracts contre les coups de triques qui laissent des traces, et des trucs atroces troqués contre des autres riens abstraits. Je ne sais pas pourquoi je conserve toutes ces merdes, comme un entomologiste glane des papillons. Je comprends ceux qui rêvent de voir surgir une race de zombies cannibales, thanatophages ou charognards, façon virus inepte du film « Legend ». Ah si la pluie pouvait tout nettoyer comme dans la chanson « hard rain ».
Ma paraffine se consume comme une bougie le vendredi soir. J’ai beau expurger ce qui m’obsède, pourtant je souffre presque toujours. Physiquement, je veux dire. Mon corps me fait mal, le ventre serré, je porte le poids de mon angoisse existentielle, comme une femme enceinte qui n’arriverait pas à se libérer de l’allien qui habite en elle. Je ne sais pas pourquoi je suis damné comme ça, depuis toujours. Quand j’étais gamin, j’espérais que ça changerait en grandissant, mais il semble que non. J’ai mal quand je suis mal, et j’ai mal aussi quand je suis bien.
J’appelle Mynah sur son portable.
– Qu’est ce que tu fais ?
Elle m’envoie un SMS pour me dire qu’elle reste dormir chez une copine. Mince. Il y avait eu un incendie dans son immeuble et plutôt que dormir à l’hôtel, Mynah est venue chez moi. On a partagé ensemble quelques semaines et je m’étais habitué. Ça peut être agréable de vivre à deux. Au fond, je crois que je l’aime d’un amour lent, long et profond. Quelque chose en suspend qu’on pourrait confondre avec de l’amitié, mais c’est plus que ça.
Bon, d’accord, pas du genre couple de routine avec secrets et engueulades lasses : « Ma femme ne fait rien de ses journées », ou « la mienne passe ses après midi dans les moles à acheter des merdes avec des copines » et en chœur ils ajoutent, quand je lui demande un petit service, elle fait le signe de l’arbitre : « Oh là, temps mort mon pote ».
– Bientôt elle va me demander un salaire… Un contrat d’embauche.
– Après tu t’étonnes qu’il y ait une montée de l’Islam… »
Ils se mettent à rire, mais ça n’a pas l’air de les amuser vraiment.

Dans certains endroits la Liberté c’est de rester indéfini. Ici la Liberté c’est d’affirmer qui l’on est, comme on circonscrit un territoire. Comment se définir ? La taille ? L’âge ? Je ne sais pas me définir. Comme tout le monde, je ne sais pas qui je suis. Accumulation de souvenirs et d’émotions mixés, chacun invente sa recette. Quelque chose beugue en moi qui rampe et s’éclate comme un flot sur la falaise. Si j’avais été raisonnable, j’aurais continué à bosser pour ces grosses compagnies qui nous traitaient sans ménagement. Si j’avais été raisonnable, ma vie aurait été différente. J’aurais dû. Oui, « j’aurais dû », c’est ce qu’on pense après, quand on a repris ses esprits. Je comprends ceux qui brûlent d’envies terrestres comme les sycomores de Yellowstone, quand le feu du buisson, par sa réalité contradictoire, insaisissable et essentielle, évoque en lettres de feu la présence du mystère divin.
Je pense aussi à ces armes à feu, armes de feu, à feu William Burroughs et à sa folie des armes, à feu Kurt Cobben visant la cible de lui-même au bout de son canon ; moi je vise une cible impossible, comme tous les rêveurs qui regardent le ciel. Je veux croire que tout ira mieux, un jour. Je veux croire comme une plante se laisse croître, et je glisse sur le toboggan de ma Foi. D. s’est fait Homme, oui mais pas un par un, il s’est fait Homme dans son ensemble, chaque homme est un micron de D. car D. s’est fait Humanité. Je ne crois pas à l’idéal de « perfection ». Trop de « faux humbles » se la jouent Gulliver à Lilliput. Avec un sourire brisé, ils disent qu’ils ne se prennent pas au sérieux et qu’ils se moquent de tout. Mais ces « humbles prétentieux » (on croirait un nom d’oiseau) mériteraient des noms d’oiseaux. Nous sommes à la fois Tout et Rien. La valeur de cette estimation dépend de la confiance qu’on s’accorde à soi-même, celle que les Autres vous accordent est bcp plus aléatoire. Je vaux ce que valent les veaux sacrifiés sur l’autel. Question de point de vue, soit on se voit de l’intérieur, soit on s’observe de l’extérieur. Quand on pense que l’autre pense ceci ou cela, très souvent on se trompe, car on se met à pense en accordant à l’autre un système semblable à son propre mécanisme d’analyse. En d’autres terme quand on est malin, on gratifie l’autre une faculté d’analyse subtile, mais quand on est con, on pense que l’autre est aussi con. C’est une grave erreur que de penser en essayant de se mettre à la place des autres. En fait on se met à la place de soi-même et là, ça tourne en rond.

Sébastien m’appelle pour me demander si j’ai reçu son invit’ pour un festival de musiques éclatées. Je réponds que non. Il me dit qu’il l’a fait lui-même porter par un coursier tout à l’heure. Je repense à l’enveloppe sur la table. Un peu gêné, je dis :
– Ah oui, ok … invit’ down town, Soho.
– Viens, ça te fera du bien.
Mynah m’a laissé, rien ne me retient. J’enfile un costume noir, costume du soir.

Un gang venu du Bronx, danseurs hip hop en tee shirts, beaux comme des mangas, sur les trottoirs qui brillent comme du pvc. Mouvements acrobatiques incroyables de puissance et de maîtrise, et galipettes comiques devant leur ampli qui crapote. Ils font ça comme si de rien n’était sur le bitume glissant. C’est dangereux, mais ils ne se posent pas la question. Ont-ils le choix ? Ils font ce qu’ils savent faire comme ceux qui font leur Devoir. Des grappes de touristes arrivés d’Oklahoma, du Québec, de Lyon, de Sicile ou d’Amsterdam s’amassent pour admirer les passes gymniques de ces athlètes du trottoir aussi libres que pauvres. Commentaires bidons, mettre un dollar ou quelques quarters dans le pot tandis que les employés et citoyens habitués repartent chez eux à Hoboken, à Jersey City ou Rye sans s’attarder, sans même un regard. Ils rentrent dans l’anonymat, ils vont leur chemin piéton comme des marins en errance à travers les ponts sur ce grand paquebot de ville fantôme enveloppé dans le brouillard.
Soleil couchant rose et orange, silhouettes d’hommes appuyés contre un mur. Trois paires de poumons se gavent de nicotine devant un bar. Des jeunes filles passent en faisant des « aah », et des « Yeaaaah » et des « Oh my God !! ».
Deux Lubavitchs concentrés marchent d’un pas stressé jusqu’au camion peint qui diffuse des chants de bonheur illuminés dans un haut-parleur conique, appelant la venue du Mossiach. Les mêmes défileront tout à l’heure aux côtés du Hamas demandant la libération d’Israël.
Un économiste ruiné change de chaussures en m’expliquant qu’il faut « fixer le prix ». Comme si les prix pouvaient être fixes. Les prix sont des barèmes vivants. Ils évoluent sans cesse. Fixer le prix c’est prendre une photographie, figer dans l’instant. Monde nanti qui se rassure et commentaires excités de voyageurs venus d’Europe pour dépenser leur €uro fort dans les boutiques. Ça les rend fous.
Sous un plastique transparent, dans une veste bleu marine, un homme fait de grands gestes sur une caisse. On ne comprend pas ce qu’il veut. Debout sur une jambe, le doigt pointé en l’air il interpelle les extraterrestres et appelle à l’holocauste. Personne l’écoute si ce n’est une grosse femme qui sort de la foule pour lui dire avec fermeté et assurance qu’il se trompe car « Jésus revient, il va revenir pour nous sauver !! ».
A l’instant où je traverse, un grand black est plaqué contre le mur par une flic trapue comme un boule dog. Il proteste mais ne résiste pas vraiment. La fille qui le menotte appelle en même temps « Back up back up ! » Un homme élégant sort de la foule et maintient le type contre le mur pendant qu’elle parle à son talkie walkie. L’autre fait des mouvements avec la tête, il essaie de s’expliquer, comme une mouche sur une toile d’araignée, il est pris dans un engrenage inexorable.La foule fait le cercle autour de l’événement. Un passant maudit celui qui est intervenu. Il l’invective, souligne l’aspect racial, lui demandant à quel titre il se mêle de cette affaire. Dans un premier temps, le gars ne bronche pas, puis finalement un peu excédé, il fait signe au râleur de s’approcher, il sort alors un insigne, le gars se tait immédiatement et disparaît dans la foule. Temps mort, les badauds matent. Quatre bagnoles de flic CPR déboulent : Courtesy, Professionalism & Respect. Un inspecteur note des trucs sur un carnets. On a l’impression qu’il s’en fout Personne écoute ce que dit le type sans s’arrêter de se justifier, il en fait trop lui aussi. Il ferait mieux de se taire, c’est comme ça, le moins on résiste, le mieux ça se passe. Ici on est très procédurier, la procédure c’est dur ! En tout cas ceux-ci sont (saucisson) relax, juste là pour faire acte de présence. Ils sont au moins dix autour du mec qui ne ressemble pas au poster « reward » affiché. Qu’est-ce qu’ils attendent ? L’un d’entre eux insiste pour faire boire de l’eau au type avec une bouteille en plastique, l’inculpé refuse, l’eau coule sur son tee shirt pendant qu’il parle toujours. Je t’aime un peu, beaucoup, à la folie pas du tout !!! Au moins, il ne s’est pas pris les 20 balles qu’on a retrouvées dans le corps de celui qui s’est fait descendre la semaine dernière. Vingt balles, ça fait beaucoup. Quand on pense qu’il en suffit d’une seule, toutes les autres on servi à quoi ? Sûrement à éviter que le premier qui a tiré soi mis en cause.
Soudain la rue sursaute, un bruit d’explosion deux blocs plus loin, ça crépite dans les talkies, des sirènes filent vers le lieu de l’explosion. J’entends dire qu’une grue est tombée sur un immeuble. Les cinq bagnoles blanc bleu filent vers le Sud. Hop en trente secondes, tous envolés comme des perdreaux. Zapping, changement de sujet, c’est tout juste si le mec ébahi ne reste pas tout seul. Mais la petite flic du début ne l’a pas lâché depuis le début, comme un jack Russel serrant un os entre ses dents. Finalement ils embarquent le type.
Ça se passe, à l’endroit même où j’ai eu mon accident, il y a six ans. Quand il pleut, j’ai mal à ma jambe. Si j’avais pris une meilleure assurance, ça m’aurait rapporté des millions. De nos jours, un accident peut faire une rente à vie et c’est pas tout le monde qui prend un coup de sabot de cheval en plein dans le flan, et qui plus est un cheval de flic en plein milieu de Time Square.Bang comme ça, le cheval a pété un plomb, il a peut-être paniqué quand passait un camion de pompier, ou je ne sais quoi résultat, il rué et le « flicavalier » désarçonné n’a pas su le tenir. Ça n’arrive jamais et pourtant ce jour-là, wrong time, wrong place, j’étais sur mon vélo et je me suis pris le coup de sabot qui m’a mis KO. Coma. Ambulance. Réveillé à l’hôpital d’où l’on m’a fait sortir vite. Peut-être trop vite. Étouffer l’affaire. J’aurais dû me battre plus que ça. À l’arrivée c’est tout juste s’ils n’ont pas dit au procès que c’était de ma faute. Mon assurance s’est déballonnée. J’ai reçu une prime de quelques centaines de milliers de dollars, (420 000$ exactement, mais une fois les frais retirés il m’est resté moins de la moitié). C’est ce qui m’a permis de me sortir de l’autre affaire Maguy Schwartz et Jason Bocco. Mais j’ai encore parfois des vides, mon esprit s’envole, je ne sais plus où je suis entre rêve et réalité. J’aurais dû me protéger mieux, « j’aurais dû, c’est toujours ce qu’on dit après ». Mais je n’ai jamais su me protéger. Je ne fais pas partie de l’artillerie lourde qui vit derrière des boucliers, je suis au front comme un éclaireur, une estafette.

La ville s’éclaire comme une vitrine derrière son rideau de verre, froid comme la pluie. Il fait nuit devant le Heaven sur la 17th. Les grandes émotions sont intactes même quand on te bascule tête en bas. Dans les enceintes Willy Deville joue toujours son blues-rock latino ombrageux, romantique et désespéré. Comment a-t il pu tenir jusque-là ? Il a bouffé des champignons, sniffé la poudre et avalé toutes les pilules qu’on mettait à sa portée, il ressemble au squelette d’Achmed the dead terrorist de Jeff Dunham. Depuis le temps qu’il se défonce comme une porte qu’on défonce, il s’éclate l’épaule contre les parois de cette vie qui ressemble à une chambre froide protégée comme une chambre forte. Et pourtant sa voix grave et profonde est sa meilleure arme pour lutter contre le temps, contre sa femme ou contre le monde. Remarque je ne suis même pas certain qu’il s’agisse d’une lutte. Je croise Marcadé qui me dit qu’il vient de sortir un livre sur sa punk période avec les « Senders ».
Je sors, il ne pleut plus. Sur le trottoir, un mec fait de la beat box avec sa bouche, un autre le filme pendant qu’un troisième improvise un slam hardcore en freestyle. On discute un peu ensemble, ils sont sympas. Venus de France pour quelques jours, ils s’en paient un bonne tranche. En fait ils vivent la nuit comme des vampires qui ne voient pas le jour. On va ensemble au festival dont j’ai l’invitation de Sébastien. C’est la fin du show expérimental de Dust Dive, Aux chiottes un énervé prépare son master mix. Quand il rouvre la porte, il fait un smiley mine de rien, comme s’il n’était personne. On va ensuite au Arlene’s Grocery c’est Discrete Encounter qui balance un rock industriel électronique samples et loops assourdissant comme pour se donner une contenance face à une société indifférente. Ça ressemble à ce que j’ai dans le cœur ce soir. Une envie de tout mettre en orbite. Pris par le temps comme on prend un bide ou le diable par la queue et le taureau par les cornes, je devrais m’enfuir de cette salle, mais je ne peux pas. Je ne sais pas pourquoi je suis rempli de haine. Peut-être parce que j’ai vu avant de partir le clip de « Justice » qui m’a mis en colère. Pourtant j’aime bien la musique mondiale de petit groupe Français, mais quel usage démagogique de la violence gratuite. Cette complaisance soumise au règne des gangs de Barbares. C’est pas la peur, ni la pitié, c’est la haine que ça fait naître. La haine de ceux qui l’amplifient, la haine de ceux qui en profitent, de ce marketing contrôlé au-dessous de la ceinture. La haine des putains de lâches qui se la jouent rebelles de salon, la haine de ces petits mâles malveillants, la haine de cette haine, et cette graine qui fait remonter en soi tout le pire plutôt que le meilleur. Cette haine nihiliste, injustifiée qui donne la sensation que tous et tout est pourri. On est ce qu’on fait :ceux qui font ça sont des vélociraptors dans un monde qui va s’éteindre.

Deux grands big boys se battent à l’entrée comme deux géants de pâte à pain. Leur bide à l’air se répand sur le pavement. Les hommes qui se battent sont moins spectaculaires que les catcheurs de la télé mais c’est normal, des hommes qui se battent ne font pas de bruit, par contre ils doivent se faire mal. Je sais ce que c’est, un combat de rue, c’est en général assez bref, mais ça peut laisser des traces indélébiles. Quand j’étais gamin, je me battais pour un oui pour un non, et quand je bois, je perds le contrôle. Rixes, bagarres, altercations ou échauffourées pour un mot de trop ou un mot qui manque, mon corps est marqué de cicatrices dessinées au rasoir, au couteau ou au verre brisé. Chaque épiderme a une histoire.
Il est quatre heures quand je finis au Nirvana. Il y a beaucoup de courants d’air dans la musique électronique et des influences en flux. Sur Scène un type débite le rap « Make it burn ! » de Kurt, et puis il redescend se mêler aux danseurs. Scène open. Sur des pulses que balance le DJ depuis sa cabine, des musiciens viennent jouer ou chanter en live. Un type avec un grand manteau rose monte sur scène, accompagné par un petit barbu qui tape comme un malade sur les congas. Super fort, le mec. La foule l’applaudit. Il redescend, il a les mains en sang. Son grand copain lui emmaillote dans du papier de chiotte, et lui il se marre. Il a tellement picolé qu’il ne se rend compte de rien, c’est demain que ça fera mal… On lui tape dans le dos une fille bouillante lui fait la bise. Il détourne le regard, avale cul sec un autre Pastis Manhattan sans eau, et direct, il remonte sur scène et repart pour vingt minutes à fond les peaux de toumba. Le visage imperturbable, il tape. Le monde peut s’écrouler, les lumières peuvent clignoter, cassé et impassible, il frappe ses peaux. La fille vient me voir, elle veut que je l’emmène à l’hôtel, elle est chaude bouillante. Elle en a envie vite, tout de suite. La fatigue m’anéantit, je n’ai pas envie d’elle. Je la regarde chercher une autre escale. Les viscères pétrifiés, je ne veux plus faire le jeu de l’effort. Je panique, je m’énerve, je perds le contrôle. Ma tête tourne. Le mélange d’alcool et de poudre me rend explosif. Soupe au lait horripilé, je m’énerve pour un rien. J’ai perdu la main. Les deux Français embarquent la fille en rigolant : « Eh ouais mon pote me dit l’un d’eux en partant, un coup comme ça, ça se partage à deux. »
Il suffit d’un degré pour faire dévier la fusée de sa trajectoire. Moi, je me laisse descendre comme la cendre sous le brasier entre les grilles en fonte du brasero de ce type qui fait griller des marrons à 5 heures du matin. La grue s’est écroulée dans ma cervelle aussi. Tempête de sable et frissons garantis, sueurs froides et gouttes de stress, j’ai brûlé la nuit. Je ne vois plus clair, pourtant le jour se lève et j’angoisse devant les phares des taxis qui roulent plus vite que jamais comme des traînées de feu. Je pourrais me noyer dans un verre d’eau de pluie, mais il ne pleut plus. Coup de gueule et gestes secs, j’ai perdu le fil. Je n’ai plus de repère comme le poisson de l’aquarium qui tourne en rond entre les algues. Titanic dans ma tête, tous à l’eau sans bouée, je perds pied. Il est 6.28 heures quand j’ouvre la porte. L’ascenseur est réparé. Ça c’est une bonne nouvelle !