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Roman Live On Line

Nu York

#034 Pendus

Panique de l’économie mondiale, suicides. Comme un jeu de dominos, les banques font faillite les unes après les autres. Les marchés boursiers se cassent méga la gueule, peut-être qu’on est dans l’antichambre du chaos, juste avant le grand chambardement; celui de la rédemption. Le dégonflage de la bulle des valeurs se compte en monstres de trillions de $ volatilisés. Les cadres licenciés fuient comme des animaux devant un incendie de forêt. Chacun pour soi, chacun doit payer son écot pour éponger les déficits creusés par ces hérauts pervers qui ont construit sur du sable. Il y aurait quelque chose de moral dans cette remise à niveau qui ressemble à une punition si: bien que le prix du pétrole ne baisse, le prix des billets d’avion lui ne continue d’augmenter.

En ces périodes de fêtes religieuses calées sur les changements de saisons, les rabbis voudraient garder la foi, mais pour enseigner quoi ? Les journalistes cherchent la bagarre au milieu de la bagarre comme des pierres fondues en suspend dans la lave d’un volcan en éruption. Les profs accompagnent une génération perdue qui se jette dans la vie comme des ovins dans un précipice. Les psychologues essaient d’expliquer le monde à ceux qui ne se comprennent plus eux-mêmes, et l’on rejoue Equus au Broadhurst Theater. Les médecins militent pour les industries pharmaceutiques, alors que celles-ci imposent plus encore de produits chimiques dans l’alimentation et qu’on voit partout des épidémies de cancer. Les jeunes parlent des jeunes, en disant : « Nous les jeunes », mais quand ils écrivent des chansons, ils s’aperçoivent que même leurs copains ne les écoutent pas. Les adolescentes pleurent toujours quand elles sont amoureuses, et les adolescents fument plus que leurs parents. Les quinquas surfent sur les sites de rencontre, et les paysans éduquent leurs enfants devant un computeur. Les chirurgiens mettent les voiles. Les commerçants bradent leurs stocks. Les mollahs refusent le progrès.Les sportifs du dimanche se donnent à fond tandis que les nounous désabusées s’assoient sur une chaise en attendant que les fils de riches aient fini de jouer au tennis sous des bulles à 140$ de l’heure. Les femmes inscrivent des chiffres effarants sur leur compte profits et pertes. Les couples se disputent quand ils ne savent plus comment joindre les deux bouts de la ceinture qu’ils n’en finissent pas de se serrer. Certaines mères s’endorment à table quand les débats se font trop abstraits. Bob Dylan continue d’écrire de belles chansons. Mc Cain respecte Obama plus que sa co-listière ne respecte son mélanome. Les artistes louvoient et Damien Hirst engrange 140 millions de $ au nez et à la barbe des pronostiqueurs qui avaient prédit un fiasco. Les agents commerciaux veulent partir en vacances et Paul Newman meurt deux jours après que j’ai regardé un DVD de Butch Cassidy et le kid, et du coup je n’ose plus mettre de DVD de peur de mettre en danger la vie des gens que j’aime bien.

Tout le monde a peur. Les clients vont rechercher leur pognon comme des poulets de batterie attendant le grain qui mes nourrit, mais les banques n’ont plus de blé. Elles bradent leurs avoirs pour acheter de l’argent à tout prix, mais les autres banques ne veulent plus en vendre. Le système est grippé. La crise révèle des malversations. Délits d’initiés et prises de risques des spéculateurs intrigants dénoncés des princes machiavéliques.
Les économistes devraient avoir honte de leurs erreurs, mais non, ils disent avec un sourire crispé que c’est la faute du système, ce même système qu’ils ont créé. Les boîtes ferment. Crevées comme des montgolfières trouées, les entreprises qui appartenaient à des fronts d’investisseurs laminés par les crashes de ces dernières semaines se retrouvent exsangues. Néanmoins certains dirigeants altiers s’en vont la tête haute et les poches pleines après avoir ruiné leur boîte. Les sexas virés s’envolent vers le ciel de leur retraite avec des parachutes et des parapentes dorés, d’autres, moins chanceux et plus petits sont débarqués sans vergogne, renvoyés comme des merdes expulsées des avions qu’on nettoie, et après un vol plané de deux ans, ils s’écrasent sur le sol de la réalité. Dans le même temps, on retrouve l’endroit où d’est écrasé Steve Fossett parmi les restes d’un avion dans la sierra Nevada.

On vit comme des animaux de science-fiction. Chaque animal respire le monde à son image, selon la peur ou la colère, jalousie ou humour, selon la couleur de sa peau ou celle du billet vert.

Baratin démago et fausses infos. Tout vibre et rien ne se passe plus. Figé. Tétanisé. Immobile. On essaie de vivre à la seconde près, sans projet ni bataille, avec une sorte de fatalisme.
Parfois on s’accepte par lassitude, par fatigue ou par tristesse ; d’autres fois on se révolte et les femmes vont faire de la gym.
Quelque chose bug en nous et puis un jour, les courroies du ventilo claquent, le moteur en surchauffe et la turbine qui explose.
On a retrouvé le barbu du sixième étage pendu chez lui. Pas un accident, pas un crime, non, juste le suicide d’un trader grillé. Il bossait à la bourse, vivait seul et ne parlait à personne. Sans se le dire on était quelques-uns à souhaiter son départ le plus loin possible. Je ne sais pas pourquoi son odeur me mettait si mal à l’aise. Y a des gens qu’on ne peut pas sentir, au propre (ou au sale) comme au figuré. Mélange de moisi et de menthe, il sentait la rose et la merde. Les jours humides, ses molécules polluaient mon olfactif. Alcool, gaz, came et bouffe pourrie les émissions de ce mec dégradaient mes sinus, quand je le croisais dans le couloir, (ou pire, dans l’ascenseur), ce type me filait la nausée. Je n’irai pas pleurer sous les fenêtres du crématorium quand on fera rôtir ses phéromones dans l’espoir hygiénique d’assainir la planète. Sauf que j’ai appris qu’il avait mon âge. Je n’arrive pas à croire qu’à trente-sept ans, on puisse ressembler à ça. Cramé, ce type était déjà grillé de son vivant.

Comme la petite Ofelia dans le « Laberinto del fauno » de Guillermo del Toro, peut-on rendre les autres responsables de son propre malaise, quand celui-ci est enfoui dans les tréfonds de notre enfance ? Un mystère se construit petit à petit, comme se forme une stalactite, goutte après goutte. Il y a des raisons pour le bien, comme il y en a pour le mal. Juger les autres c’est plus facile que s’estimer soi-même. Chacun son mesclun. Chacun son fardeau rempli de souvenirs et d’émotions froissées comme des linges dans un sac, entassées, tassées, enfoncées dans la mémoire. Je ne sais pas qui je suis…

Moi aussi, je suis pendu. Il me manque de quoi finir le mois. Dans un premier temps, je pense que je me suis trompé dans mes comptes ; je m’y trempe, je recompte, je ne comprends pas. J’appelle la banque, (mauvaise période pour ça), il manque 5000$ sur mon compte. Lessivé. À sec, nettoyage à sec sous la pluie. Je me sens à nouveau nu (« en découvert », c’est logique). Il me faut négocier avec ceux qui n’acceptent pas de reconnaître leur erreur. Enfin ils disent que oui et puis non, et puis finalement, après dix coups de fils, j’apprends qu’un type a viré un chèque sur un autre compte que le mien or vu que je navigue en flux tendu, je me retrouve dans le rouge pourpre.

« Double-fond » vient de sortir. J’ai écrit le scénario de cette BD dessinée par S. Blake, un peu l’esprit Paul Hornschemeier ; ça raconte l’histoire d’un mec qui rencontre son double par hasard. Écrire des nouvelles, des articles et des papiers d’humeur pour plusieurs journaux et magazines, je fais beaucoup de choses pour survivre.Pris par le temps comme les aficionados et matamores prennent le taureau de Wall street par les cornes, moi tire le diable par la queue. Je voudrais sortir de cet état hybride. Insoumis, allergique aux ordres, j’ai toujours refusé ce qu’on cherchait à m’imposer. Je suis comme un étang dont la couche supérieure de l’eau serait chaude tandis qu’en dessous glissent des courants d’eau glaciale.

Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ; je suis copain avec les mots et avec les idées, ce qui trouble certains jaloux. Pas plus con qu’un pied de chaise, pas plus malin qu’un brin de laine, je me faufile en free-lance comme une mite entre les mailles du système. J’ai aussi écrit les dialogues pour la série intitulée « Winter » que tourne en ce moment Abram Skelton. En fait, je bosse sans arrêt comme une éolienne brasse l’air, mais ça ne suffit pas vraiment pour éclairer mon compte. Dans d’autres pays, je pourrais tenir un an avec l’argent qu’il me faut gagner ici en une semaine. Jusqu’ici, j’ai toujours su me suffire, mais aujourd’hui avec cette putain de crise, et le prétexte des élections, ça devient de plus en plus difficile.

Le ventre serré, je porte mon angoisse comme une femme enceinte. Mon corps me fait mal. Depuis toujours c’est comme ça. J’ai mal quand je suis mal, et j’ai mal aussi quand je suis bien. J’espérais que ça changerait avec l’âge, mais il semble que non. Crainte, stress, angoisse, un imprévu gros comme une méprise, suffit à me faire perdre la main et je dévie de ma trajectoire comme une fusée dans l’espace-temps. Mon corps s’énerve pour un rien. J’ai perdu mon flegme. Je suis rempli d’amour et rempli de haine. J’ai envie de faire souffrir autant que me font souffrir ceux qui me rejettent, ceux qui m’ignorent ou me dénient. Å’il pour œil, sang pour sang. Cent pour cent. On se saigne les uns les autres. Sang blanc, sang noir, je me fais un sang d’encre (normal pour un écrivain).
Tempête de sable et frissons garantis, sueurs froides, coups de gueule et gestes brusques, j’ai perdu le fil, perdu mes repères. Je suis ce poisson qui tourne en rond entre les algues de l’aquarium. Titanic dans ma tête, tous à la baille sans bouée, je perds pied aveuglé. Je me noie dans un verre d’eau. Soupe au lait horripilé, il suffit d’un rien pour faire exploser mon amorce. Être moyen n’a pas de sens, la tête tourne et je vois la mort.
Un jour, je trouverai l’issue. Un jour, je trouverai la passe, la sortie du canyon. Un jour, j’atteindrai la sortie du tunnel. Un jour, je pourrai retourner à la pêche et méditer là où les poissons m’attendent, et me baigner à poil sous la lune tropicale dans des piscines rondes. Un jour, je chanterai pour des espions alliés. Un jour, j’accepterai l’inflation qui me soulèvera de cet état dans lequel je surnage. Un jour, je sortirai du labyrinthe du jardin d’Eden, un jour je sortirai du ventre de la baleine. Il ne suffit pas d’y croire, il faut aussi continuer à creuser la mine.

De l’autre côté de la vitre comme derrière son guichet Gauguin le chat me regarde avec son sourire de chat, à peine perceptible. J’essaie de lire quelque chose dans son regard impassible et la maîtrise de sa « félinitude ». Il miaule, il a faim. Je soulève la fenêtre sur sa glissière. On est en octobre, le thermomètre incrusté dans un poisson en plastique indique 69 °F, il va faire encore chaud aujourd’hui. Gauguin fonce vers l’assiette de lait.
J’arrose les pots de fleurs fanées dans l’espoir qu’elles repartent. Il a fait si beau ces dernières semaines, je n’ai même pas remarqué qu’elles aussi, elles étaient à sec.

Comme chaque matin, un driver fait résonner sa rage dans les tympans de la rue, le klaxon bloqué sous son poignet. Le type fait de grands gestes en sortant de sa Prius Export pour expliquer au livreur que toute la ville est coincée à cause de lui. L’autre en n’a rien à battre. Le conducteur excédé continue à hurler. Ça ne sert à rien. Les gens s’enflamment, la révolte gronde. Finalement un autre livreur sort du dépôt avec un papier rose à la main et la rue décongestionne. Et ils se « fuck you » mutuellement.

Sur une chaîne culturelle Oliver Stone qui vient de faire un autre film pitoyable sur « W », répond à une interview. La fille lui demande ce qu’il pense de la conscience. Il est stoned, il ne répond pas, elle lui demande s’il estime avoir une part de responsabilité dans les meurtres commis par des jeunes qui s’inspirent de son « Natural born killers ». Il ne répond toujours pas. Disons que ça se compte en demi-secondes… Elle insiste, il dit qu’il s’est inspiré lui-même de l’équipée sanglante de Charles Starkweather et Caril Fugate, dans les années 1950.
– Mais encore ?
Il dit que la violence fait partie de la vie. « Nous ne sommes pas responsables des crimes que des assassins commettent même s’ils se réclament des films » « un film est un révélateur … »
– Mais comme vous l’avez dit, insiste la fille, votre film révèle quelque chose qui aurait pu rester beaucoup plus profond… invisible sans vous.
– Oui, peut-être, mais il devrait en être de même pour les films remplis de bonnes intentions, or l’humanité n’est pas meilleure pour autant que je sache.
– Vous jouez sur les mots, vous êtes de mauvaise foi.
– Peut-être oui, et alors ? Le monde est cynique, rempli d’opportunistes… »

Les dernières mouches ont faim. La poussière est partout. Nous sommes tous capables du meilleur comme du pire, comme ceux qui chassaient les démons échappés des bagnes à travers le brouillard des marais. Portable. David m’invite down town.
-Viens, ça te fera du bien.
Je note les numéros. Ron J.Willis expose des statues dans une galerie de Long Island.

– On m’a mis sur la touche, dit José, le doorman.
Arrivé de Mexico à 17 ans marié la même année, il a 44 ans, 5 enfants.
-A 17 ans c’est trop jeune pour se marier, des fois, je suis parti, mais je suis revenu,
– Pour les enfants ?
– Ouais.
José habite dans le Bronx, il met une heure pour arriver chaque matin.
– Avant le Bronx, c’était très dangereux. Ils m’ont attaqué 5 ou 6 fois. J’ai donné ce que j’avais. Mais c’est pour ça que je ne porte pas d’or sinon, ils te l’arrachent au cou.Direct. Ils avaient des couteaux, une seule fois ils m’ont braqué avec un pistolet. Ça fait peur. Maintenant le Bronx, c’est tranquille.

Sur la banquette du métro à la station « banquise », les enfants pointent leurs doigts en direction d’un aveugle aux mains sales qui dort sous un clavier déglingué. Une femme allongée geint seule, elle a l’air jeune, et déjà édentée. Dans leur langue, les touristes se plaignent de voir ça. Les voyageurs blasés ne tournent pas même le regard. Pour les uns c’est la faute de Bush, pour les autres c’est la faute de Bloomberg.

Un petit frisé à lunettes avec une voix de chevreuil s’adresse aux passants. Dans une voix de mutant, sous sa mèche triste, il braille une chanson connue avec un accent de passage. Il dit que le jour est venu, le jour est venu de la rédemption, le jour est venu. Pour d’autres enfin c’est la nuit qui revient qui les libère du jeun, après 24 heures de prières et d’abstinence. C’est le jour du « grand pardon », au sortir de la synagogue Sépharade de la 75th, un petit garçon candide demande à son père : « Vous demandez pardon, oui, mais comment sais-tu qu’Ashem t’a pardonné ? ». Après un temps de réflexion, le père répond : « Je le sais tout autant que je savais que j’avais commis des péchés…
– Et pourquoi les as-tu commis ? demande le petit.
– Parce que je n’avais pas le choix, répond le père. Parfois on fait des choses interdites, est-ce qu’il ne t’arrive jamais de me désobéir ?
– Oh si, souvent
– Et pourquoi est-ce que tu le fais ?
– Parce que c’est trop dur…
– Et comment sais-tu que je te pardonne, alors… ?
– Parce que tu me tiens la main.
– Eh ben tu vois, moi c’est pareil…
Le petit garçon est sceptique, il ajoute: quelques fois tu parles avec LUI
– Avec qui ?
– Ben, avec … IHVH
– Pourquoi tu me demandes ça?
– Parce que maman l’autre jour, elle disait à Mamie que tu es tout le temps pendu au téléphone avec des gens qui ne se décident jamais, et après elle disait qu’il vaut mieux parler au Bon Dieu qu’à ses Saints…
dis-moi, le rabbi lui, il a le n° de téléphone ? Parce que comme ça on pourrait l’appeler… »