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Roman Live On Line

Nu York

#036 Paroles en l’air, en terre, en feu.

La jolie réceptionniste raconte sa vie à quelqu’un qui ne cesse de la relancer de l’autre côté du téléphone. Je ne suis pas un natural born killer, mais je tue le temps sans pitié en attendant qu’elle finisse par raccrocher. J’aime la vue depuis ce 25 ème étage au-dessus du monde. Dans le ciel clair, un petit avion tire une grande banderole sur laquelle est inscrit un n° de téléphone, un prénom féminin et « I Love You ». Est-ce qu’elle m’aime, moi ? Cool. Ou bien s’agit-il du message de détresse d’un lover qui, malgré Face book, tente désespérément de retrouver le contact avec ledit prénom ? Cette spéculation mentale me fait encore gagner quelques secondes d’attente. Je me demande comment faisaient les forçats envoyés en cellule d’isolement. Je serais devenu fou.

En sueur, mon dos ruisselle à cause d’un parka trop lourd, ou trop synthétique. Je ne sais jamais comment me vêtir ? Nu. À l’intérieur de moi, j’ai froid.
La fausse blonde a l’air gentille. Elle parle moins fort que celles qui cancanent. On dirait qu’elle évite un affrontement, elle ne veut pas froisser son interlocuteur, (ou trice) ; oui mais bon, moi j’attends à la case « accueil », et j’ai besoin qu’elle me renseigne. Mauvais signe : il n’y a pas de lumière derrière la porte vitrée sur laquelle on peut lire la pancarte collée « Stuart Macks Developpement ».
Finalement elle achève son histoire en disant doucement quelque chose comme « Fuck you ». Après avoir posé le micro relié à son computeur, elle se racle la gorge, et me dit que Stuart s’est absenté. En avouant ne pas savoir de quoi il s’agit, elle me tend une enveloppe et une adresse upper west side. Je dois rencontrer Fehrbellin, héritier d’un des présidents du trust Stamford & McSance. Stuart précise sur le petit brief que le mec habite avec sa belle-mère et deux caniches prétentieux et qu’il souhaite me demander d’écrire quelque chose pour lui. Stuart achève son mot en proposant qu’on se rappelle si je prends le job. Stuart Macks est un agent à l’ancienne, il parle beaucoup, mais il préfère conserver une trace écrite, résultat: son bureau est un vaste chantier ; on est loin de l’image idéalisée du bureau de l’an 2000 avec seulement un computer sur un desk vide.

Avec la crise, on sent revenir la violence. Devant moi, un mec crache sur une vitrine.
Il pleut sur la montagne. Il ne fait pas assez froid. Les skieurs partis le week-end dernier sont revenus déçus. Sansanio, l’imprimeur de la 37th rue est un homme tracassé par la Mort autant que par son passé. Il me parle de politique, il dit son scepticisme quant à l’élection d’Obama, mais je n’y comprends rien. Je l’écoute sans réagir, ses paroles sont entrecoupées par les nuages magnétiques qui perturbent mes ondes radios.
– J’ai beaucoup changé se dit-il. Je ne pensais pas avoir changé à ce point cependant, pourtant…

Promenade à travers Central Park, un journal sous le bras. Les arbres essayent de recouvrir les allées, mais les jardiniers tenaces repoussent leurs attaques avec des aspirateurs souffleurs, qui refoulent plus loin les feuilles mortes. Avant ils avaient des râteaux qui utilisaient l’huile de coude qui venait d’eux-mêmes, maintenant ils ont des canons à air qui utilisent une énergie pétrole ou électrique qui vient de la terre.
J’ai le temps, je m’assois devant le grand bassin dans lequel un père divorcé fait naviguer un bateau à voile pour le plus grand bonheur du petit garçon qui l’accompagne. À côté de moi, un économiste licencié change de chaussures en m’expliquant qu’il faut « fixer les prix ». Comme si les prix pouvaient être fixés. Les prix évoluent sans cesse. Fixer le prix c’est prendre une photographie dans l’instant. Les prix sont des barèmes ajustables comme la barre d’un tremplin de saut en hauteur, en ce moment les prix des denrées agonisent comme les feuilles mortes sur le sol d’une société décomposée.

Marcher en écoutant la faridondaine qu’Ireen me raconte dans l’oreillette. Je n’avais plus cherché à la revoir pendant quelques semaines, mais elle m’a retrouvé. Flot de paroles en l’air. Je refuse d’en faire plus. Elle n’est pas celle que j’imagine, même si elle répète que je suis celui qu’elle espère. Je devrais lui dire adieu une fois pour toutes, mais parfois on apprécie d’être aimé tout simplement. On raccroche ensemble. C’est comme ça. Je rencontre autour de moi trop de couples fendus par l’égoïsme comme des bûches sur un billot. Discorde sur la corde raide. J’ai de la peine pour ceux qui sont coincés par leurs obligations, ceux qui ne s’aiment plus mais qui restent ensemble parce qu’ils n’ont pas les moyens de se séparer. Alors ils se détestent. Elle lui dit qu’elle s’est gâchée avec lui, il n’était pas à la hauteur de ses espérances, alors il lui jette un regard de mort, en lui demandant de se taire, et il s’enferme dans son bureau pour ne plus la voir.

Cravate en velours. J’ai rendez-vous sous les lambris d’une mansion en pierre de taille, un palais d’un autre siècle. Il manque un cycle dans ce siècle, je n’arrive pas à penser qu’on soit au XXI ème siècle et qu’Obama a été élu, il y a quelques semaines.
Le majordome me demande d’attendre. Quand je dois attendre, je me pose des questions inutiles et du coup je m’interroge sur les raisons de cette convocation. Écrire oui, mais quoi, pour quoi ? L’agence m’a garanti que c’était sérieux. Je n’ai pas dit oui, je viens voir. J’ai bien compris qu’il s’agit d’un travail de « nègre », mais de quoi s’agit-il ?
Le soleil se couche derrière les collines du New Jersey. Et je poireaute en battant la semelle sur le marbre de Venise du péristyle, dans cet édifice majestueux caché derrière deux grands arbres. Depuis la rue, on ne pourrait pas imaginer une telle richesse. En arrière de la pièce une domestique mexicaine brique les chromes. Elle a de jolies jambes. Travail sans limitation de vitesse, je la vois en accéléré dans un film muet.

Une femme descend l’escalier comme une duchesse maigre, avec un grand sourire et un fume-cigarette. Elle ne se présente pas. J’imagine que c’est la belle-mère. Elle a l’air jeune, mais sa froide main de verre dans la mienne, je m’aperçois qu’elle est bio ionisée. C’est un clone d’elle-même, figé dans une image rajeunie grâce aux produits chimiques. Dans la lumière, déformé par un mix de Silicone, de Collagène et de Botox, son visage n’a plus la candeur qui devait être la sienne avant l’accident. Le temps est un accident. Masque moulé avec des yeux de carnaval.

Je ne sais pas si elle est hautaine ou méprisante. Elle me manipule comme un dé de sucre entre des pinces en argent. Visite guidée de l’endroit. Beaucoup d’œuvres d’Art moderne aux murs : un Picasso, un Pissarro, un Juan Gris, un Giacometti. Posées sur un piano à queue, des photos encadrées de stars hollywoodiennes souriant à côté de Stamford Senior, maître des lieux décédé.
Une colombe blanche en opaline discute de la paix avec un courant d’air. Reflets dorés dans une grande coupe en argent. Il paraît que cette coupe a inspiré celle de la coupe Davis.
– Ah !
Soierie japonaise ancienne, des oiseaux peints sifflent sur une branche morte dans un éclat de lumière orange qui sort d’un spot incrusté au plafond. On fait encore quelques pas. Je crois la voir représentée. Elle dit :
– Ça c’est une esquisse de Francis Bacon.
Hypocrite, je ne commente pas. Totem priapique précolombien, elle dit avec un faux détachement, qu’elle est allée en Argentine pour acheter des objets très bon marché. Quand je l’entends évoquer avec ferveur l’Argentine, je me dis qu’elle aime peut-être « tine », mais je crois qu’elle aime surtout l’argent.

Un secrétaire lui tend un petit plateau brillant sur lequel sont posées deux fiches. Avec des yeux de hibou et une frénésie crispée, sorte de tic nerveux, elle gribouille une signature en disant qu’elle refuse de changer de vitesse pour discuter affaire.
– Faites-nous confiance. Je vous garantis les limites de ce contrat !
Que veut-elle dire ? Je suis vraiment dans un autre ailleurs.
Après m’avoir fait un sourire complice, le secrétaire repart dans son secret,
– Venez… Non pas vous !
Et la reine mère disparaît en me laissant au milieu d’un salon gigantesque quand le nommé Fehrbellin pénètre silencieusement dans la pièce sur son fauteuil roulant.
Pantalon blanc. Il parle d’une voix grave posée et intelligente. Il voudrait que quelqu’un écrive le roman de sa vie, et que ce roman une fois publié, soit mis dans une urne sur tombe de son père. Fehrbellin n’a pas su lui parler lorsque son père était vivant, il n’a pas su lui dire qui il était, maintenant il le regrette et son psychanalyste lui a suggéré de faire appel à un scribe. Il sait ce que j’écris, il apprécie mon style. Je suis flatté. Il me dit qu’il ne relira pas ce que j’aurai écrit. En résumé : écrire une histoire qui ne sera pas lue, en un seul exemplaire destiné à un père décédé. On est dans le rituel et le symbolique.
Je pose mon mini recorder numérique et Fehrbellin me donne quelques bribes qui doivent me servir à construire son personnage.

Quand il est né une nounou s’est occupé de lui, comme on s’occupe d’une chose. Il n’a pas le souvenir d’avoir vu le visage de sa mère biologique, rongée par l’anorexie. Quand il était gamin, on l’amenait la voir à Marblehead, petite ville du Massachusetts au bord de l’océan. Des après-midi durant, entre les rideaux de cet institut de sauvetage pour addictions de tous ordres, il regardait les nuages passer au-dessus des toits des constructions religieuses qui imposaient leur tristesse au paysage.
Les yeux de sa mère aspiraient chaque détail du vide. Il inventait n’importe quoi pour la faire réagir, mais elle ne réagissait pas. Seule, distante, momifiée, rongée par une sorte de mal mystérieux, elle ne parlait presque plus.
Il avait neuf ans quand sa mère fut emportée par un coma, sans un mot de plus.
Son père l’a envoyé en Europe, dans une pension à l’écart d’un village Suisse. Citadelle, refuge pour enfants battus ou internat à la discipline sévère pour gosses de riches abandonnés, gavés d’antidépresseurs. Il se souvient des murs hauts, du froid, de l’humidité de l’air, des couleurs ternes et de la propreté maniaque.
Hyperactif, on l’attachait à sa chaise pour lui apprendre la lenteur. A13 ans, on a besoin de tout, il avait tout et rien à la fois. Il avait surtout le sentiment de n’avoir jamais été aimé.

Avec ses lunettes stylées et son sourire tendu, avec ses cheveux blonds et une haleine de boucher, Fehrbellin égraine ses souvenirs. Je laisse tourner le magnéto en prenant des notes sur un carnet comme un psychanalyste. Fehrbellin fait crisser son fauteuil, s’installe à la fenêtre. C’est une ronde bizarre. Je ne sais plus qui disait : les mots sont des oiseaux en cage, libérons-les, les mots sont des coquilles d’œufs remplis de sens ! Parfois, je crois que je m’endors dans les derniers rayons de cette lumière vespérale hiémale.

La directrice fronçait les sourcils comme un homme qui règne par la terreur. Elle gérait son école internationale sans pitié. La destinée de ces enfants abandonnés par des parents milliardaires dépendait de son vouloir. Elle éduquait à l’ancienne, comme on gave des cygnes en les prenant pour des oies. Punitions illimitées, redressements, elle faisait trop peur aux petits qui se planquaient sous la table quand ils la sentaient venir. J’écoute ça sans comprendre. Écrire le roman d’une vie pour qu’elle soit enterrée.

Il avait graffé des slogans dans les toilettes, alors on lui a fait nettoyer, et on l’a corrigé dos nu, fouetté par des vigiles armés de joncs fraîchement cueillis comme des terroristes attachés au poteau de basket dans la cour. On se croirait en Angleterre. Il écrit à son père, mais celui-ci ne répond pas.
S’enfuir, il l’a fait ; pour aller où ?

Il a des yeux de fouine qui surnagent dans un bouillon d’humeur vitrée, troublée par des suspensions hypoïdes. Il plane. Fehrbellin brasse les paquets de souvenirs comme on lave son linge sale. Diable et démons dansent des pogos d’enfer dans son âme incomplète. Neuf ans de vie rebelle. Et la solitude adoucit par Didier son voisin de chambrée avec lequel il se découvre gay. Premiers émois sexuels…

Retour à New York à 18 ans. Brillantes études, NBA à Harvard. Et puis le business. La crise de près une tentative de suicide, sa première moto, une 1200 cc Harley customised chez Hot Bikes à West Falls, la puissance dans les reins, et puis son bruit, un bruit d’enfer. Un premier accident, un an d’hôpital, deux ans de rééducation et puis de nouveau la vie à fond qui reprend. Il y a le décès de son père emporté par une longue maladie. L’argent facile. L’argent attire l’argent. Après c’est le business et la réussite. Ses jeunes amants, les fêtes folles, les années 90. La réussite oui, mais je sens qu’il me cache quelque chose. La lente maladie de son père, l’assassinat d’un de ses cousins par un inconnu dans la rue, les médicaments pour le soulager de ces douleurs qui le prennent comme dans un étau, on sent la mort qui rode et les produits chimiques… Fehrbellin a toujours vécu entre deux eaux, entre la vérité extérieure qu’il regardait de façon lucide et celle des drogues qu’il avale pour se mettre les idées à l’envers.
Son histoire épaisse me trouble. Cela fait des heures que je n’existe plus pour lui. Pourquoi m’avoir choisi en guise de confesseur ? Assurément il est mal dans son corps que dans sa tête et son âme est une outre moisie. Fehrbellin, parle pour parler. Il se soulage la conscience d’un poids qui l’oppresse.
Et puis il y a l’influence de Malory, cette belle-mère belle qu’il aime plus que sa mère. Il me décrit ses moindres gestes, ses moindres habitudes, ses envies et ses caprices. Et puis il y a ce deuxième accident qui le laissera comme ça. Il ne comprend toujours pas ce qui s’est passé. Il devait être en vrac…

Il me tend son journal poétique, couvert de collages. Je lui demande pourquoi il n’écrit pas lui-même le roman de sa vie. Il me lance un regard d’épervier en me disant qu’il est un amateur, qu’il ne sait pas écrire. Je commence à le lire.
Extraits, (de mémoire…)

« Un ange blond se balance, suspendu au plafond, il me dicte ses pensées lourdes comme le plomb. Au 25e étage de l’indifférence, froid comme la mort, je sens le poids de l’absence. Promesses et chuchotement en se touchant du doigt, comme LE fils touchant son Père avec l’index sur la fresque de Michel-Ange. On s’était bien connu lui et moi, il y a longtemps. Oui j’aurais pu me croire pour toujours avec lui, mais quelques instants plus tard, c’est déjà maintenant. Éclat de conscience. L’alarme se déclenche, c’est la fin d’une histoire. Je n’entends plus ce soir le bruit sourd de ses pas, silhouette envolée à l’autre bout du couloir.
Et la clé pour séduire planquée sous un matelas, une odeur de brûlé qui grimpe au firmament. Trop peur de la routine et l’obsession du temps, elle se voulait idéale, celle qui fut ma mère que je n’ai pas connue. Et la peau de nos corps devenue comme le cuir, et ce bouquet fané qui pue dans un pot blanc, on ne savait plus vraiment quoi se dire, chacun replié sur soi, cadenas incandescent.
Titan désenchanté qui s’essuie aux vestiaires, ça l’a fait sourire de me voir solitaire.
Alors je suis parti, faire une pirouette ailleurs. Éclair des étincelles, fils électriques dénudés dans l’air pollué chargé d’humidité, travelo en jupe et talons aiguilles qui gonflent la poitrine, Che Guevara dans le dos et le cœur qui grésille, dealers pour les narines Marines, les MP armés tournent dans les quartiers près du port du Meat Packing District (NDLR : Maintenant ce quartier a beaucoup changé) Le casque sur les oreilles, un rail de cocaïne, traitement pour se guérir.
Toujours la vitesse, je grimpe dans ma caisse et je la pousse à fond, elle ne demande que ça. Conduire pour être bien, j’appuie sur le champignon, inconscient du danger, filer à toute allure et glisser sous la lune, défier la fatigue, je ne sais pas où je vais, jusqu’à ce que je m’arrête la cervelle dans les prunes.Encore attaché, je m’endors comme une masse sur une aire de parking.
Dans le petit matin des chasseurs en bonnets et peaux de marcassins me réveillent soudain. Ils parlent comme des brigands, je repars en sursaut, l’embrayage qui patine et l’angoisse au tournant. Quelqu’un traverse le décor, qu’est-ce qu’il fout là-dehors à cette heure-ci, enfin j’essaie de l’éviter, je donne un coup de volant, mais la direction me reste dans les mains, plus de freins non plus, dérapage ma décapo convertible 1990 Ford Mustang GT s’envole. Je n’ai pas peur du vide, accroché à la pente sous une pluie acide, une jambe cassée, je dois serrer les dents. L’air bag me compresse, j’espère des secours.
Voilà les ambulances qui m’embarquent en urgence, ils me piquent, je décolle, oui je plane avec l’ange au-dessus des contingences. Je fais des cauchemars, des images qui dérangent. Ils me font la morale comme des chauves-souris, qui bruissent au-dessus de mon lit.
Un an de convalescence sortir de l’hôpital, jusqu’à ce grand chalet au milieu des Catskills. Par la fenêtre, je vois des ours entre les érables et les pins. Jouer à qui perd gagne. Moi qui viens de la ville, j’imagine les klaxons comme des arrangements de cuivres en distorsion, coincé dans la forêt.
Je m’ennuie. Des visiteurs débarquent, base ball, football et lieux-communs bien pensant, sourire de la Joconde, ils décochent des flèches comme des archers déments, je crois même qu’ils ont nié que la Terre était ronde. Je voudrais qu’ils s’en aillent comme on signe une trêve.
Parler de tout de rien avec Byron, nous sommes tous les deux et il me fait envie, je voudrais baiser ce kiné appliqué qui me relie au monde, j’aime trop son parfum. Il glousse, il sourit, il dit qu’il ne peut pas, c’est une question d’étique et puis de complexes ; il se sent prisonnier de cette putain d’amitié, un cap à ne pas franchir, un méchant fossé.
Une crampe dans les côtes, j’ai du mal à bouger. Les caoutchoucs de mon fauteuil commencent à chauffer, une autre journée longue qui m’aura paru brève. Je voudrais tirer un trait, sortir de ce cauchemar.
Oh toi l’ange qui me connaît, ne peux-tu pas m’aider ?Peux-tu me réveiller, me rendre à la vraie vie active et dynamique, que je rouvre les yeux et me faire oublier ce rêve hémiplégique. »

Je suis très ému en refermant ce cahier. Fehrbellin est sorti. Je me retrouve tout seul devant l’immense table de la salle à manger. Il y a des caméras, je sais qu’on m’observe. Le majordome m’apporte une assiette de salade thaïlandaise délicieuse préparée en cuisine et une part de cheese cake.

Fehrbellin revient. Il n’écoute pas mon commentaire élogieux. Il recommence à parler sur le même ton, comme la pluie qui coule dehors.
La nuit recouvre ses propos. Il refuse que je m’en aille.
Il m’emmène dans une pièce sombre. Il dit qu’ici on ne nous entendra pas.
Vers deux heures matin, il me confesse qu’il a empoisonné son père,
– ON n’en pouvait plus.
Je ne suis pas certain qu’il cherche à se faire pardonner. On m’a dit un jour que les empoisonneurs n’avouent jamais… Alors je comprends qu’ « Elle » lui a demandé…
Et je me mets à imaginer que Malory est aussi responsable de son accident… la direction cassée, les freins qui lâchent, cet accident au milieu de nulle part…
– Il n’y a pas eu d’enquête ?
– Non, il s’est éteint petit à petit. Le corps a été incinéré.
– Mais vous m’avez dit que vous souhaitiez que ce texte soit enterré ?…
– Il faudra brûler aussi le livre quand il aura été imprimé… On enterrera les cendres.

Mytho démente ou témoignage, peu importe. On ne juge pas les fous.

Les caniches sont venus me chercher. Malory n’est jamais réapparue.

Vers 3 heures du matin, le Majordome m’a reconduit vers la nuit froide après avoir saisi ma clé mémoire USB.
Fehrbellin pleurnichait, ou bien il s’amusait.

Le doorman a refermé la porte du paradis comme un enfer.
J’ai touché 4500$ en cash pour avoir écouté cette histoire…

Si riches qu’elles soient, il y a des vies
Qu’on envie
Pas.
Épilogue :
Quelques jours plus tard j’ai fait parvenir comme convenu, les 250 pages qui contenaient l’histoire qui m’avait été racontée.
Les feuilles étaient réunies dans une urne que j’avais remplie avec les cendres de ces 250 feuilles de papier que j’avais au préalable enflammées…