Menu
Roman Live On Line

Nu York

#018 Parano yes

L’hiver est arrivé, il fait froid dehors, mais ça chauffe dans les bureaux.
Au milieu de la panique des banques qui n’ont toujours pas retrouvé l’équilibre depuis le crash de cet été et qui voient fondre leur à-valoir, les politiciens didactiques et les économistes tracent des lignes pour tenter de créer des illusions d’optique à défaut de rattraper les chiffres de croissance de l’économie Asiatique. C’est le nivellement par le haut. Ça cahute chez « COMCO International », comme à la Maison-Blanche où les Républicains se plaisent à y croire à nouveau, et panique des Démocrates qui se battent entre eux comme l’hydre à deux têtes : Madame Clinton est mal placée dans les sondages et Barack Obama n’a pas convaincu tout le monde.
Yes parano. Parano NO. Parano Yes.
En cette fin d’année, tout le monde a peur.
On sait que les liftings, lissages et remodelages vont bon train. On marche sur la tête. Les compagnies ont perdu le sens de la responsabilité et de la qualité du travail. On fait des plans, des plans et encore des plans sur trois ans. On vise l’horizon 2009 mais pas plus loin. C’est une culture de survie. On ne parle que de rentabilité, tout est challenge, y a plus de joie dans le travail. Les entreprises exsangues demandent toujours plus. Grâce aux moyens donnés par la civilisation de l’hyper communication, le téléphone mobile sonne à toute heure pour un renseignement ou un saignement de plus, ou c’est le Blackberry, ou l’Iphone, ou l’Email qui se remplit. Gros salaire égal asservissement maximal.
Sur la corde raide, sur un siège éjectable, ils savent qu’ils peuvent sauter d’un instant à l’autre, quels que soient leurs postes, même les chairmans et managers, présidents et vice-président, tous les mecs stressent quand ils doivent rendre des comptes comme on rend sa copie. En équilibre sur un fil, s’ils ne font pas le bon choix, un coup de vent et hop, ils culbutent dans le vide. Même installés à des postes majeurs, ils n’ont aucune sécurité, et tous n’ont pas les fameux parachutes. J’en vois qui se retrouvent en vol libre façon Yves Klein, éjectés du jour au lendemain avec une plus ou moins belle prime de départ, mais plus rien à faire ensuite. Pressé comme des fruits pour en tirer le jus, il ne reste d’eux que le zeste après le geste.
Croissance à deux chiffres, on veut toujours y croire en Occident, mais c’est impossible de tenir les engagements et promesses de croissance, les bilans prévisionnels, les courbes statistiques, budgets prévisionnels, etc. Car personne maîtrise le futur. Même quand les boîtes marchent bien, ce n’est jamais assez. Une fois entrées en Bourse, les entreprises doivent montrer patte blanche et rendre des comptes aux actionnaires. Sortis de Berkeley, de Yale, de NYU, UCLA, USC ou UNC, remontés comme des ressorts, ils écrasent tout ce qui réfléchit à leur place. Les gestionnaires administrateurs, mandataires, et contrôleurs économiques observent froidement, les yeux vides d’émotion, l’œil fixé sur les courbes des indicateurs économiques PIB, PNB, RNB, ISS, ou NASDAQ Stock Market.Devant l’écran plat de leur laptop, aveugles aux expressions de chagrin, ils refusent d’entendre ceux qui « braillent ».
C’est le règne de la Myopie, une vision à court terme. Les entreprises licencient à tour de bras pour satisfaire les appétits des petits-porteurs ou des fronts communs de placements qui subjuguent les dirigeants et influent sans complexe ni morale sur les décisions des conseils d’administrations. Nous avons perdu 15 personnes dans les douze derniers mois. On doit se partager leurs tâches. Plus question d’investissements. Notre secteur Web développement qui aurait besoin de subsides, souffre d’étouffement mais le board préfèrerait racheter d’autres compagnies qui figureraient dans les actifs, que dépenser pour construire ce qui apparaîtrait comme passif. Racheter 10 fois plus cher une autre société, plutôt que développer son propre potentiel, parce que ça fait mieux sur le compte-rendu annuel. Pourtant nous sommes visés, on va se faire avaler par une paramécie plus grosse. C’est le principe de la loi des ensembles. Une autre boîte a jeté son dévolu sur nous, on est sous sa coupe. Reste à savoir à quelle sauce on va se faire avaler. L’ambiance est apparemment cool mais sous le drap, c’est un panier de crabes. Coups tordus, trafics d’intentions, mensonges techniques et responsabilités partagées, ou fausses promesses ou fausses rumeurs, dans notre agence de pub / communication/ advertising group, les mails volent à tout va. Mike Owenkov et Jason Bocco, les chiefs managers de notre agence, sont des pervers qui attisent les embrouilles entre les salariés. C’est leur style. On a l’impression que Jason veut impressionner Dannyel Rozeth le patron de la Webco venu en personne pour sonder le potentiel avant de signer son gros chèque de rachat. Il a promis que rien ne changerait à part des augmentations « pour ceux qu’il gardera ». On a tous très bien entendu la petite phrase. On a tous compris ce que ça voulait dire, mais personne ne cherche vraiment à résister. Quelques mutins conspirateurs se réunissent au bar du Wallace en suggérant qu’à plusieurs on pense mieux et plus qu’un seul homme intelligent.
– Il n’est pas toujours avéré qu’être nombreux permette de trouver à coup sûr une meilleure solution: si des malins (c’est-à-dire des gens qui cherchent à comprendre un état de fait), se regroupent pour échanger leurs analyses alors oui, ça peut valoir le coup d’être plusieurs, mais un regroupement de crétins ne servira qu’à les rassurer, en répétant à l’envi la même chose que le voisin qui dit portnawak, et ainsi de suite. Plusieurs cons confirment l’idée la plus conne et la plus immédiate, parce qu’ils n’ont pas de sens de l’imagination. Un niais c’est comme le vinaigre : à lui seul il peut faire cailler un litre de lait.-
Ces réunions furtives après le boulot sont soi-disant confidentielles, mais ma parano m’a habitué à me méfier de tout le monde. Je soupçonne deux ou trois d’entre eux, d’être des espions mandatés par la direction pour envenimer les choses. En effet lors de ces pseudos débats d’idées et échanges d’intentions, Cilya et Krantz semblent jouer un double-jeu, et je reconnais dans leurs manigances et manœuvres pourries, tout le savoir-faire machiavélique de Mike et Jason qui tentent ainsi de connaître les rétifs qui laisseront leurs plumes dans les filets du trust Webco. C’est cruel, sans pitié. Chacun sauve sa peau. Sauve qui peut. Chacun pour soi. C’est aussi ça l’Indépendance.
Quand on rentre dans le labyrinthe et les méandres de pensées maussades ou paranoïaques, c’est difficile d’en sortir.
Je regarde ça depuis les vitres de mon bureau transparent, et je me dis que j’en n’ai rien à battre de leurs duels dans les couloirs moquettés. S’écarteler, se disloquer à propos de la lumière, du soleil, du temps, etc pour s’apercevoir qu’il suffit de changer l’ampoule. Comme si tout ce que je proposais, devait être par principe remis en question, j’ai l’impression de ne croiser que des antithèses autour de moi. Je laisse glisser l’eau sur la toile cirée, j’explique, je me justifie sans façon, sans entrave, et ça passe.
Je ne suis là que pour un temps pourtant, je me sens fort en ce moment. Je n’ai plus la même ambition, mais je deviens réaliste. C’est terrible. Je ne pardonne plus rien à personne, c’est pire que ça, j’ignore ceux que je n’aime pas. Et aussi, je deviens patient. J’attends qu’il m’arrive quelque chose, quelque chose de bien.
Clara, ma secrétaire, est aussi froide qu’au premier jour. Elle m’énerve toujours autant avec ses petits silences et sa politesse diplomate. Mais je ne peux rien lui dire sinon elle va me flinguer pour harcèlement. L’autre fois aux toilettes, je m’arrête devant la porte, elle dit :
– Mais qu’est-ce que vous faites là ?
Je réponds d’un mouvement d’épaule :
– Qu’est-ce que tu veux que je vienne faire là ? Tu veux des détails techniques ?
De toute façon, si j’ai bien compris, elle est sur la liste des départs non annoncés. Tant pis pour elle.
Mes supérieurs semblent contents de mes prestations. Il faut dire que je suis protégé par la position de Bloom qui, bien qu’alité depuis des mois, reste très influent dans les décisions du CA, ( sa femme détient 32 % des actifs de la société « COMCO International »). Pourtant même s’il y a du mieux dans l’évolution de son cancer, (je suis allé le voir, il y a deux semaines dans son manoir de Tuxedo Park), il apparaît de plus en plus improbable que Michael Bloom reprendra jamais un jour sa place au sein de l’agence. Du coup, j’ai un statut un peu à part, c’est le statut de ma liberté : je suis seul et je me démerde avec mes problèmes, je n’ai de comptes à rendre qu’à lui et/ou à sa femme que mes histoires ennuient.

Les minutes sont élastiques. Ça fait plus de huit mois maintenant que je vis presque les mêmes heures. Parfois je voudrais me casser, prendre des vacances pour respirer un peu. La semaine prochaine j’ai une conférence publique avec cinq ou six autres rédacteurs dans le cadre du Miami Art Basel sur le thème du « traitement de l’Art à travers la presse et les médias ».
J’ai fêté mon anniversaire chez une copine qui fait du Body Art, implants, tatouages, scarification, suspension. En guise de cadeau, elle m’a posé deux petits anneaux en titanium au bout des tétons. Ça a un effet inouï. Trente-neuf années passées à porter ma vie. Je la sens de plus en plus lourde quand ceux de mon âge, ceux avec lesquels j’ai fait mes études, joué au tennis ou celles avec qui j’ai commencé dans la pub, changent de couleur comme les feuilles en automne ou disparaissent dans les pages nécros: l’un dans un accident, l’autre une maladie mystérieuse en trois semaines, et je viens d’apprendre qu’une de mes meilleures copines est atteinte d’un méchant crabe. Putain fait chier. J’espère qu’elle va s’en sortir. Et là tac, j’apprends dans un entrefilet sur ABCNews Online la mort d’un citoyen Américain du nom de Samuel TK, bien connu des services de police.
– What ?
Tué dans l’explosion de son véhicule sur le parking d’un motel aux Caraïbes. Même si la thèse de l’accident est envisagée, les journaux et enquêteurs locaux n’excluent pas l’hypothèse d’un règlement de compte. On le suspecte d’avoir été mêlé à un trafic de bijoux volés. Il était infirme, mais personne ne pleurera la vie de ce filou, la justice des hommes est plus expéditive que le verdict des juges (parce que les juges ne sont pas des hommes, puisqu’ils jugent les hommes). Dans un sens, Samuel a eu ce qu’il méritait, mais dans l’autre c’était mon copain, et dans un troisième: qu’est-ce que je peux faire du putain de paquet de cailloux qu’il m’a confié et que j’ai planqué dans cette boîte à chaussures au fond de ma penderie?

Longues jambes satinées et seins refaits sous les repères, les mannequins font semblant de s’éclater sur papier glacé. Je tourne les pages inconsciemment, obsédé par cette histoire de disparition de Sam. C’est la dixième fois que je lis ce magazine dans lequel il y a trois articles dont je suis l’auteur. J’ai usé les lettres à force de les relire, mais je n’arrive plus à me concentrer et je balance le truc à la poubelle.
Qu’est-ce que je peux faire de son putain de paquet ? Je ne peux pas aller voir les flics. Je vais attendre. Maryse va sûrement passer.
Non, impossible d’attendre. Je l’appelle. Ça sonne dans le vide.
Receleur amateur, depuis que j’ai ce colis, je ne vois plus clair. Je m’enfonce dans la boue des angoisses. Je sens que je vais me faire avoir. Dans ma tête, ça pue le carbone, l’huile chaude et le plastique neuf. Sam avait dit que ça valait dix fois les 200 000$ qu’il a empruntés à Schwein. Ça voudrait dire que j’en ai pour 2 millions dans ma boîte à chaussure ? Deux millions de dollars non mais t’imagines ? La tête me tourne. N’empêche que ça me soulagerait bien moi aussi. À qui Sam l’a-t il dit ? Tout le monde doit savoir que c’est moi qui ai la came. Et s’il était mort avec son secret ? Et s’il ne l’a dit à personne ?

J’éteins mon ordinateur et les néons de mon bureau. Je dis « Salut, By », mine de rien. Un équilibre subtil, une vibration dans l’espace. Les étoiles de l’esprit brillent dans la nuit. Le vent souffle et les ombres immobiles sous des néons. Cohue du soir. Un type ferme son rideau de fer. L’avenue n’en finit pas. Dans les films, il suffit de lever la main pour qu’un taxi s’arrête, ça c’est dans les films. Aujourd’hui ça ne marche pas. Je mange un bagel, mes dossiers sous les bras. Je déambule. Je ne suis jamais là pour me souvenir. Je marche sur First Avenue. J’ai l’impression qu’une voiture me suit. Le moteur fait peu de bruit. Je longe les murs de briques et les façades vernies. La vitre noire d’un Hummer streched s’abaisse. À l’intérieur, j’entends des éclats de voix sur les basses sourdes. Je reconnais la musique de NIO. « Hey man, what’r u doin’ der’ » Il glisse la tête par la vitre. « Comon gimme five u wana me drop u somewhere!». On se dit deux mots de plus, je préfère marcher, il repart avec ses oies blanches vers une autre basse-cour.
J’ai froid aux mains. Je décide d’aller sous terre, dans les entrailles chaudes de la ville, oh et puis non, je remonte. Finalement, je prends le bus dans un état comateux, pensant que si on me suit, je les aurai semés.
Il est environ huit heures quand j’arrive chez moi après avoir usé de toutes les ruses pour semer mes éventuels poursuivants.
Je prends la clé sous le pot de fleur, j’ouvre la porte.

Assis devant l’écran, un jus de pomme chaud avec rhum et cannelle à la main, je regarde cette boucle d’images numériques en forme de bûches allumées dans l’âtre qui éclaire la pièce sans dégager de chaleur. Le feu est si doux que le diable s’y baigne. Les battants de fenêtre tapent. Le vent se lève. Coupure de courant, la lumière s’éteint. Une minute après elle revient, ça doit être la panique quelque part. À moins qu’il y ait eu un hold-up ou bien c’est le froid. En général une coupure de courant c’est du sérieux.
Je mange quelques pâtes de riz. Pas faim. Je ne sais pas si je suis mieux dedans ou dehors. J’appelle à nouveau Maryse, mais ça ne répond toujours pas. Je ne sais pas si je dois parler ou me taire. Finalement au troisième appel, je décide de laisser un message.

J’entends des pas sur le toit. J’entends des pas dans l’escalier. Quelqu’un veut quelque chose de moi. J’en suis certain. Ces pas ne sont pas ceux d’un animal, ce sont ceux de quelqu’un qui descend les marches. Visions fantasmatiques, je crains que le filin ne se casse. Il me faudrait une arme. Ça sent le lard grillé dans la cage d’escalier. Les couteaux dans l’évier avec les restes d’assiettes et fins de repas, graisses froides et verres poisseux. Je crois qu’on ouvre mon courrier. J’entends des rires sur le palier, on doit se moquer de moi. Le parquet grince. J’ai peur. La barbe du plancher s’étire jusqu’au bord de fenêtre. La lune, l’ombre d’Edgar Poe plane sur la pièce, une ombre qui se déplace et qui lèche ce mur. Je devrais repeindre ma chambre. Et si les cambrioleurs de cet été revenaient chercher autre chose. Tout est figé, comme du givre sur une corde tendue. Dans cette ville des villes, les nuits sont aussi belles que les jours. Je serre les poings pour me rassurer. Et si Sam n’avait rien dit à personne ?
Et si Schwein venait réclamer son dû ?

Trop d’angoisses accumulées. J’ai avalé trop d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. Après avoir gerbé mes cauchemars dans la cuvette des chiottes, je m’assoupis sur coussin en écoutant la radio. Rien à faire. Je suis coincé. Le stress me reprend, je ne dors que d’un œil. Les poissons rouges tournent dans le bocal.
Je glisse sous une épaisse couette funky en forme d’engin spatial et je fixe le plafond. Le silence m’empêche de dormir, car j’entends ma conscience qui me parle. « Pourquoi t’as fait ça? » J’ai voulu rendre service à un pote. Personne n’a plus confiance en personne. « Qu’est-ce que je fais ? » Les pas se rapprochent.
C’est le fantôme du chien attaché à sa chaise qui tournait pendant des heures dans une cour quand j’étais gamin, ou celui du pharmacien qui m’a vendu mes premières plaquettes de Temesta et de Stilnox, ou celui du voleur d’enfant qui a déchiré mon manteau quand j’avais dix ans, ou celui du vendeur d’armes qu’on appelait le « guerrier des lunes » et qui noyait ses scrupules dans les vodkas fumées du bas de la ville. Les loups hurlent dans le grand Nord.
Les deux poissons rouges regardent le visage poilu du chat Gauguin. Ils attendent le signal. Peut-être qu’une nuit de pluie, ils s’éjecteront du bocal comme Little Nemo. Une moto déchire le silence. Les poids lourds cessent leurs livraisons. Les autobus freinent. Il n’y a personne.
Ma vie n’a pas de rythme.