Menu
Roman Live On Line

Nu York

#001 Nu York

« You walk into the room
With your pencil in your hand
You see somebody naked
And you say, « Who is that man? »
Bob Dylan
« Ils ne t’ont pas anesthésié ?
– Non
– Tu t’es laissé taillader à vif … Pourquoi tu es resté ?
– Ils étaient nombreux. Ils savaient bien ce qu’ils faisaient.
– Tu n’as rien dit ?
– Non rien.
– Fallait que tu te battes !
– Je suis comme les animaux sauvages qui choisissent la fuite. »

Violé dans mon intime conviction par des chirurgiens célibataires repliés sur eux-mêmes, j’observe ceux qui me suturent sous les lumières halogènes d’une salle d’opération aseptisée. Pourtant ça ressemble à la morgue, et ça sent mauvais. Un mélange de sucre et d’éther, de graisses brûlées et d’alcool.
Je les vois comme je te vois. Ils ont un masque en papier collé sur le visage, ils me menacent des pires représailles si je ne me soumets pas à leur tentation. Ils me harcèlent comme des chiots dans une curie, ils aboient face aux panneaux électroniques sur lesquels s’inscrivent les chiffres du jour.
– C’est une salle d’opérations boursières…
– Peut-être aussi.

Je ne sais pas pourquoi on m’a ramassé et pourquoi on m’a transporté ici. Ils avaient certainement de bonnes raisons. Quelqu’un les a appelés. J’ai froid. Je n’ai pas froid. J’ai froid. Je n’ai pas froid. En fait, je ne sais plus ce que je ressens sinon que la mort est partout présente autour de moi. Je suis nu, à plat sur le marbre, nu comme un cadavre. Ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent. Je ne les crains pas. Je ne crains personne à part moi-même. Je m’impose les pires contraintes.
Ils ont tous des tronches de CSI. Je devrai me sortir tripes et boyaux pour satisfaire leurs appétits carnivores.
– Qu’est-ce que c’est que cette scène ? On dirait du Rembrandt version « Urgences » ou « Nip/Tuck ».
Et puis ils tournent la tête pour parler de sport et s’en vont dans la pièce à côté pour regarder la retransmission d’un match de la National Leage. Les Dolphins de Miami n’en mènent pas large apparemment face aux Rockets du New Jersey. Je profite de ce moment d’inattention pour m’enfuir par le jardin comme l’Autrichienne Natascha Kampusch qui l’a fait ainsi pour alimenter des articles dans la presse du monde entier. Je quitte l’hôpital en courant. Je cours. Je cours. Je sens le sol sous mes plantes de pieds. Ça va, je sens quelque chose. Soudain je me vois dans un reflet. Aïe, je ne me reconnais pas. Ils ont changé mon visage, mon apparence n’est plus la même. Mais bon sang, qu’est-ce qu’ont fait les chirurgiens de l’esthétique ? Un autre. Je suis un autre. Je suis un autre nu. Je suis un animal, un chien nu, un chien debout, un chien nu debout. Je cours. Je n’ai pas le choix. Tout me semble difficile. Je suis le scarabée de Kafla. Je suis faible et lourd. Maintenant le sol colle à mes plantes de pieds. Je suis nu comme un ver, comme un ver vide, une mue de lombric. Pourtant comme toujours je m’enfuis. Je ne sais pas qui je suis mais je m’enfuis. Je fais ce que je peux. Dans le plus simple appareil.

Il a plu sans cesse pendant huit jours, mais la pluie a cessé. Les égouts sont engorgés. Je cours nu entre les camions. On a dû remarquer mon absence maintenant à la clinique. Si je me fais prendre, ça va mal aller pour mon matricule 01460077. Nu au milieu de la ville, j’ai honte et pourtant ça m’amuse aussi. Je suis mal à l’aise. Comme un vert bouteille vide. Qu’est-ce que je fais nu ? On n’a pas le droit d’être nu. Je traverse la vie comme une série TV, chaque jour est un épisode. Je me vois courir. J’ai peur comme cette petite fille enlevée par un faux taxi et qu’on a retrouvée, errant dans le zoo du Bronx, ou comme Bridget dont le corps nu s’est échoué sur Riverside 120 East, ou comme ce touriste belge amnésique dans le backyard d’un restau Chinois. Un juge m’a dit : « Si tu savais ce qu’ont fait les gens que tu croises dans la rue, tu n’oserais plus sortir. » 30 000 meurtres et assassinats par arme chaque année ici. Le risque existe partout. La rue est un terrain neutre où se croisent des êtres qui n’ont rien à voir ensemble. Huit ans après colombine, y a encore eu ce mec qui a tué de sang froid trente-deux personnes à l’Université de Virginia Tech.

Je cours nu entre les voitures, comme ceux qui retrouvent la Liberté. La foule va me huer, me lancer des pierres ou des boîtes de Pepsi. J’entends la honte qui monte, je devine les injures. La liberté ce n’est pas un cadeau. Je cours pour trouver de l’oxygène comme un funambule entre deux pylônes, ou comme Sarah l’équilibriste du Big Apple Circus que je suis allé voir dans sa roulotte sur la 70th derrière le Lincoln Center. Ils sont repartis depuis. Ils avaient planté leur campement en pleine ville, c’était surréaliste. Une rue de gros vans, des chiens qui courent entre les attache-caravanes. L’odeur des chevaux en plein Manhattan. La vie de solitude des artistes de cirque. 300 spectacles dans l’année, quelques fois 3 représentations par jour.
– On est obligé, pour survivre. On ne peut pas faire d’argent avec le cirque. Ceux qui y sont nés font partie de l’élite, et ceux qui y sont rentrés par passion ne veulent plus le quitter.
C’est comme ça. C’est le cirque, un monde à part. Le chien aboie. Sarah fait entrer l’écuyère Anglaise qui me raconte comment elle a acheté ses chevaux noirs quand elle est venue aux States et comment elle leur fait apprendre de nouveaux tours.
Tout s’efface. Mes jambes ne me portent plus. Je n’en peux plus Je ne veux pas m’arrêter, je ne peux pas. C’est l’histoire de ma vie, je n’ai pas le droit de m’arrêter. Je suis pris dans mon cauchemar, je dois trouver le moyen de sauver les apparences. J’aurai du mal à expliquer aux flics ce que je fais là, ils ne comprendront pas: « C’est la faute des chirurgiens, vous comprenez… » Les flics sont des barrières armées qui ne cherchent pas à comprendre. Ils sont fiers de leur attirail sombre, de leur gourdin, et du gun noir accroché à leur ceinture parmi les divers téléphones, menottes et ustensiles qui font un flic. Je ne vois pas comment un sénateur pourrait les désarmer un jour parce que c’est dans la constitution, point. Les NYPD sont des héros qui incarnent l’illusion de la sécurité. Les villes coûtent le prix d’une illusion de sécurité. Les villes sont chères et pourtant c’est là qu’on aspire à venir se battre en duel.
On va me jeter dans une cellule avec d’autres zombies. On m’en fera voir de toutes les couleurs, on me menacera et on me donnera un pantalon qui ne m’ira pas du tout. Je sais ça, je l’ai déjà vécu. J’en suis conscient, s’ils me voient je suis foutu, alors je me cache. Je n’aime pas me montrer. Je ne veux pas qu’on me voie. Ma nudité n’appartient à personne. C’est sûrement le regard de ma conscience. Pourtant c’est bizarre personne n’a semblé réagir. Je me demande même s’ils me voient ? Je me cache entre deux voitures, il commence à faire froid. Je suis loin de chez moi, je voudrais que la nuit tombe. Je voudrais que quelqu’un vienne me sortir de là, qu’on me file un pagne, un paréo, une serviette de bain, un slip, un bermuda, un short, un pantalon turc ou un kilt, quelque chose pour cacher mon sexe, ce sexe qu’il faut cacher, ce sexe que la pudeur voudrait nier. Ce sexe qui procure du plaisir, mais pour les bigots, le plaisir ne doit venir que de l’Au-delà mental. Le monde est rempli de bigots conventionnels qui appliquent des dogmes comme on accepte la règle d’un jeu de contraintes.

Je n’ai pas les moyens de payer les émoluments d’un avocat, je ne suis pas une entreprise qui achète le savoir de communicants, je n’ai pas non plus la patience des psychanalystes. Caché sous un carton, je crois entendre les commentaires ironiques de celles qui me matent en buvant des cafés insipides derrière les vitres carrées de leurs buildings en verre. J’entends le monde entier se moque de moi. Pourtant personne bronche. Pourquoi ne descendent-ils pas ? Je n’existe plus pour personne. Suis-je transparent ? Suis-je aussi devenu un fantôme ? Suis-je une réincarnation de l’homme invisible, un caméléon comme Léon le camé, confondu à l’asphalt.
Je panique.
Premier rêve.
Je me vois nu dans la ville, mais la ville ne me voit pas.
Je faisais ce rêve quand j’étais enfant, et je le fais toujours :
Courir nu
Au milieu d’un monde incon-
-nu.

J’entends des voix dans la pièce. Je me réveille. Il n’y a personne. Peut-être qu’ils sont sur le toit. Je vis seul maintenant. Pourtant j’entends clairement ces voix :
– Nous sommes tous fous, dit une voix.
-Tu connais Jean Claude Van Damme ?
– L’acteur aware ?
– Il dit qu’il y a 1 malade mental pour cinq hommes considérées comme normaux.
– Dis donc, c’est béton comme référence.
– Tu préfères Yankelevitch, Bergman ou Bettelheim… L’important c’est le message.
– Toi tu es intelligent, comment tu peux croire ça.
– J’ai les chiffres, j’en ai plein mes carnets.
– L’important, c’est celui qui transmet.
– Tu parles de l’ange ?
L’autre voix ne répond pas. Je les entends rire.
– Ahahaha !
– Il n’y a pas plus de fous ici qu’ailleurs, dit une troisième voix qui ressemble à celle de Max Cooper qui bosse chez Burberry, sauf qu’ici, les fous n’ont pas honte de se montrer !!!
– Ahahahah !

Les fous rient souvent dans les films, c’est une convention.
Les fous font peur. Le « fou-qui-rit » fait encore plus peur. Ahahahahaaa. Et en plus on rajoute de l’écho et de la réverb. Les gens normaux ne rient pas, parce qu’ils sont sérieusement normalisés. Les fous ne sont pas sérieux. Fou rire ou rire comme un fou. On ne dit pas pleurer comme un fou et pourtant ils sont souvent devenus fous de tristesse. C’est le propre des fous de rire de ce qui fait pleurer tout le monde.
Parce que l’humour c’est le paradoxe, ça veut dire à pousser les choses à l’extrême, jusqu’à l’inadmissible. Et comme c’est inadmissible, la corde claque sur laquelle évoluaient toutes les infos de la raison, et la danseuse de la raison tombe dans la mousse et c’est pour cela qu’on rit.

Le téléphone sonne :
– Allo…
– Wéé…
– Hey what’s up ? C’est toi ?
– Wéé
– C’est toi ? Je r’connais pas ta voix…
– C’est qui ?
Mauvaise interférence. Ça crapote dans l’appareil.
– C’est Mynah.
– Oh xkuz Mynah…
Je me redresse dans le lit. Les voix se sont tuent.
– Ça va ?
– Ouais, ça va.
– J’te réveille ?
– Non, j’crois pas. J’devais être ne train d’me réveiller.
– Je craignais qu’il n’y ait personne.
– Alors pourquoi t’as appelé ?
– Je ne sais pas.
– Où veux-tu que je sois … Il est quelle heure ?
– J’avais peur que t’aies fait une connerie…
– Oh ooh, dis-je en chantonnant, tu sais que je suis capable d’en faire plus d’une.
– Arrête, tu me fais peur.
– Mais pourquoi tu dis ça ?
– Ben, j’ai lu ton blog, et ça m’a fait délirer.
– … (Silence).
– J’ peux t’ parler ?
– Ouais vazy…
– Je …
Mince, quelques fois les communications sont interrompues par les nuages.

Mynah c’est un peu comme une sœur. On a bossé ensemble il y a des années et puis on s’est séparé. Mais on est resté très lié.

« Tu me regardes dans la glace et tu n’arrives plus à me reconnaître. Tu ne voulais pas y croire, et pourtant un jour, il t’a fallu admettre que tu n’es plus immortel. Tu ressembles à cette image marquée dans la glace. »

Mynah rappelle :
– Allo ?
– Ouiii.
– Qu’est-ce qui va se passer ?
– J’en sais rien.
– Ça va passer…
– May be.
– Tu as vu sur Internet la pendaison de Saddam Husseim…
– C’est absurde. Politiquement ça n’a aucun sens.
– C’était un salaud
– Pas de doute, mais je connais un silo rempli d’autres criminels qui ne verront pas le pas de la porte d’un tribunal qu’ils habitent en Afrique du Sud, en Argentine, au Cambodge ou même ici…
– A commencer par ceux qui ont fait péter les tours…
– Il y a des sujets qui font mal.
– J’ai rencontré hier un photographe qui était en séance à Ground Zéro quand ça s’est passé. Aujourd’hui il en tremble encore et ses photos sont floues. Quand ils ont vu le feu dans le premier building, ils sont montés sur le toit et ils ont vu le mouvement que faisait le deuxième avion pour aller s’écraser dans les parois de verre. Il m’a dit que ce qui l’a traumatisé pendant des années c’était tous ces gens qui se jetaient dans le vide… Aujourd’hui encore il porte sur son visage le masque de l’effroi.
– C’est terrible. T’as entendu parler de cette histoire d’amiante ?
– Oui oui, j’ai vu le reportage intitulé “911 Mysteries”, ça fait froid aux yeux.
– Tu peux le dire comment ça brûle la conscience!
– Tu crois que ceux-là passeront un jour devant un tribunal ?
– …
– Et à part ça ?

Je lui dis que j’ai presque fini un nouveau scénario.
– Ça parle de quoi ?
– Je n’aime pas parler des choses avant qu’elles ne soient achevées. Ça s’appelle Nu York, c’est l’histoire d’un mec nu qui se voit nu, mais que les autres ne voient pas. En gros c’est l’histoire d’un mec qui a le sentiment d’avoir atteint le bout de son monde et qui doit passer un cap.
– Comment ça “passer un cap”, s’il est au bout du monde, le cap, c’est l’espace !
– Ben oui, c’est ça il doit accomplir une mission spaciale.
– Et c’est quoi ce truc ?
– Il doit tuer quelqu’un…
– Whaa eh dark ! Et il doit tuer qui?
– Il doit faire disparaître celui qu’il aime plus au monde
– C’est à dire ?
– Lui-même.
Mynah laisse un silence :
– C’est bien ce que j’avais lu sur ton blog, ouais… c’est pour ça que j’appelais. Et toi ça va ?
– Ouais, bien sûr que ça va. Moi de toute façon je suis déjà mort.

Elle a rigolé et puis elle a raccroché.
Je le suis levé, j’ai fait pleurer la machine à café et j’ai écouté la pluie tomber sur le skydome.