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Roman Live On Line

Nu York

#004 Musicale transversale

T’as cru ce que disait ton agent, moi j’ai cru au bluff. Toi tas cru aux cartes et moi j’ai cru aux prières. Tu as cru aux bons coups, moi j’ai cru ce qu’on me disait, j’ai cru les promesses. On n’a pas le choix, de toute façon il vaut mieux y croire. C’est partout pareil même si mon article n’est pas passé dans le Village Voice. On croit que l’herbe est plus verte dans le champ du voisin, mais c’est partout les mêmes désillusions, mais parfois ça marche, alors ça justifie qu’on continue d’y croire.

Je traverse la nuit, traverser l’avenue en transversal. Je sors d’un concert au Banjo Jim’s, un bar dans l’East village, cross 9th street et avenue C. Encore une fois, presque personne à part ces quelques spectateurs qui semblent se connaître. Dusty Wrong a un autre job, mais il adore chanter, comme mon copain Toni qui m’a emmené là. Ils se sont croisés via MySpace, ils ont échangé des mails. Dans l’ère pré-web, on ne serait pas ici, mais on se retrouve là parce qu’ils ne se connaissent que virtuellement.
Il n’y a pas de scène, juste un micro dans lequel Dusty rage en public.
« Free your soul, boy
I’m a free man,
Listen to the music, boy,
I don’t care,

Face the Chase Bank, man,
On Broadway last night
I wear ma old shirt
And ma synthetic croc’ boots,

I’m a free man, you know,
I’m still free
In the roar of the times, boy,
I’m still free

If you can’t ear my song, boy
Fade away,
Site on the floor boy
In the Mad sundown,

I’m dying for you
Spring allergy
Turn on the radio
And wait for the Fresh direct deliveryman

Open your blinds, boy
Call 911,
There’s blood in your sheets, boy
Don’t you remember.

Don’t you forget,
All what we want, man
We deserve it, don’t we
Stay free.»

Entre deux chansons, il dit : « J’ai cassé une corde, tu te moques bien de tout ça et de mes conseils avisés, de toi à moi, ça ne t’arrivera jamais. Tu ne feras jamais claquer ta carte de crédit… »
Même les copains de Dusty sont sourds à ses mots poéto-prophétiques, ils parlent fort en buvant du Diet et des Brooklyn Lager, en mangeant des tranches de pizzas qu’ils prennent dans ces emballages carton d’un mètre de large posés sur les tables vides.
La musique n’intéresse plus vraiment le monde occidental. La musique est devenue une matière, comme le liège ou le coton ou le stretch. Elle est là mais elle sert à décorer l’air. Les jeunes ont pris l’habitude de télécharger et ils ne veulent plus payer pour écouter de la musique. Il faut trouver d’autres moyens. Etre musiciens c’est être passionné, comme un sportif passionné par le tir au pistolet, il sait que ça ne branchera jamais les médias et le monde,et pourtant il le fait, c’est sa passion. La musique c’est pareil, et demande dévouement autant que dévotion. Les musiciens ne font plus rêver les teens. Ce qu’elles admirent ce sont les fringues, le look, les muscles, la beauté, le style, les réponses niaises ou provocs, les smileys aux photographes, bref, ce qu’ils admirent c’est la notoriété, la gloire, le rêve de la vie facile et sans effort, c’est ça qui les branche, plus qu’une recherche d’ harmonie, de rythme ou une sophistication dans les paroles. De Mstislav Rostropovitch ou de Jimmy Hendrix, on admirait le boulot de musicien mais aujourd’hui ? Je suis dans ce bar derrière un DJ qui passe un truc bien, il ne sait même pas lui-même de qui il s’agit. Le musicien qui a composé ça est un ouvrier de l’air qui a sûrement travaillé chez lui, dans l’espace confiné d’un home studio installé dans le basement de son town house pour pondre ces mètres de pistes quantizées. Il a mis des rythmes et des harmonies ensemble et ça marche plutôt bien, comme un décorateur qui fait ce qu’on attend de lui, il organise l’espace et le temps. Mais on ne le connaît pas, il n’existe pas il s’appelle peut-être monsieur Passe-Partout sa musique est agréablement neutre. Un vendeur compilateur a regroupé une vingtaine de trucs semblables sur une même galette et hop c’est devenu un disque de plus.
Le DJ s’arrête et on discute deux minutes quand vient nous rejoindre son manager qui parle avec un sourire de charognard et une gourmette à 6000 $ au poignet :
– Hé, tu me fais marrer, toi, avec tes grands sentiments de rocker nostalgique, nous, on n’a pas le choix, man, c’est plus comme avant. Hey, man, la musique est morte, man, see what I mean, you know, nous on essaie de s’en sortir… Tous les coups sont permis man, you know, c’est pas moi qui refait le monde… Personne refait le monde. Fuck, man, C’est l’désert qui avance et ça t’y peux rien, ni toi ni moi. Le réchauffement de la planète c’est dans mon slip qu’il commence. Les gens ils se font chier toute la journée, alors, fuck man, you know, les gens ils veulent du fun.
– Ouais, mais y a plein de manière d’avoir du fun.

Il fronce les sourcils, j’en ai trop dit. Il se barre aux toilettes pour aérer son réchaud. C’est vrai, les gens écoutent de la musique comme jamais sur leur Ipod comme on ferme la fenêtre, mais ils ne se déplacent plus pour aller découvrir des choses nouvelles en concert, ils attendent que le mec soit une star. Les salles pleines sont celles des héros, des champions du moment. Pour les autres, c’est désert. S’il n’y a pas de pub alors y a personne dans le pub. Pour qu’elles deviennent fertiles, les terres doivent être irriguées. Si y a pas d’info aujourd’hui t’existes pas, à croire que l’info compte plus que le talent. Et pour te sauver plus de bouche-à-oreille que de bouche-à-bouche, vu que les gens ne s’approchent plus. Chacun dans sa bulle au milieu du brouhaha, la musique traverse une salle période. Comme l’autre fois quand je suis allé écouter Mike au Parkside Lounge sur Houston, ce soir-là dans la salle, c’était pire encore, il n’y avait que sa mère, un copain gay et moi. On était trois dans le bar. Un dimanche soir. Personne, je te dis. Il avait aussi fait circuler l’info par Email, mais apparemment ça n’avait pas suffi pour faire bouger les foules. On a tous besoin d’un réseau. Peut-être qu’il joue trop souvent, je pense surtout que le monde se déplace en masse ou ne se déplace plus. Conformisme, agir de façon conforme à la règle, celle de la majorité, par soucis de protection, se ranger du côté du plus fort, c’est-à-dire du côté de la pensée dominante, même si elle est perverse, cruelle, despotique, tyrannique, autoproclamée ou absolutiste. Conservatisme dans sens d’instinct de conservation. Docilité ou soumission, orthodoxie et traditionalisme discipliné. Phénomène de masse, instinct grégaire, comportements moutonniers. Choix à l’identique sans identité, tout pareil. Décisions similaires, jugements et sentences calqués sur le voisin. Clones vivants côte à côte, empilés les uns sur les autres dans les grandes métropoles. Peuples consommateurs émus ensemble par les mêmes informations, les mêmes pulsions, les mêmes publicités, les mêmes suggestions, les mêmes rythmes, les mêmes lumières, les mêmes tissus, les mêmes filles, les mêmes discours, les mêmes feux d’artifices, feux rouges, feux verts ou feux follets, les mêmes métros les mêmes abribus, les mêmes consoles de jeux, les mêmes commentaires, les mêmes objets rares ou gadgets sans valeur dans les vitrines, les mêmes sports, les mêmes papiers peints, les mêmes chansons douces, les mêmes blagues, les mêmes étiquettes, les mêmes manques, les mêmes avantages, les mêmes employés des services publics, les mêmes chaussures, les mêmes formulaires, les mêmes directeurs de lycée, les mêmes médecins spécialistes les mêmes associations caritatives, les mêmes maisons de retraite, les mêmes films dans les mêmes salles de cinémas, les mêmes romans, les mêmes gothiques, les mêmes confessions dans les mêmes librairies, les mêmes tabacs, les mêmes corso fleuris ou défilés de mannequins élégants, les mêmes pipoles souriant aux mêmes objectifs, les mêmes chihuahuas, les mêmes voitures de luxe, les mêmes émissions, bref les mêmes choses, mêmes gestes ou mêmes pensées au même moment.

Il fait trop froid. Je me sens mal, je comprends ceux qui se piquent. Je traverse Bowery. Guiliani a fait quand même un truc incroyable, il y a quinze ans, qui aurait pu croire qu’un jour on pourrait marcher seul ici sans craindre de se faire toper par derrière. Il y a moins de dix ans, on ne se sentait mal à l’aise ici.

Astor Place : un musicien transi joue sa musique funky pour les fantômes qui passent en courant. Moi aussi, je suis un touriste égaré. J’ai fini ma journée, mes champs de bataille se sont pacifiés. Heureusement pour nous. Presque plus personne sur le trottoir. Les yeux des passants sont remplis d’angoisse et d’impatience.

Je regarde les serveurs derrière les baies vitrées de ce grand immeuble en verre tout biscornu.
J’ai aussi proposé des articles à Jack que j’ai croisé l’autre nuit, je voulais parler du travail de Chuck, de Joe ou de Francis, mais l’Art n’intéresse pas vraiment Jack Sanders. Le rédacteur en chef du Post préfère les accidents sanglants sur les parkways enneigés :
– On est un Journal privé tu comprends, ça veut dire qu’on est indépendant, et ça veut dire qu’on doit vendre de la feuille tu comprends. C’est le cruel duel de l’adhérence contre l’adhésion. Tu cherches la Vérité, mais où est–elle ?
– Mais l’Art aussi est devenu fashion. Il gonfle, il enfle et se dégonfle en bourse comme une mode.
– Alors les lecteurs ne sont intéressés que par les excès, parle-moi d’ excès…
Il lève les yeux et son verre en même temps. Ses yeux chahutent. C’est très troublant, quand il est soul sa pupille se met à chahuter. Il boit beaucoup, mais il tient le coup. Depuis quinze ans, il vient ici. Il en repart. Il continue de boire. Il reste lucide comme tous les grands buveurs. L’an dernier quand il a annoncé comme un coup d’éclat au milieu du restaurant où travaille mon pote Rick, qu’il était gay. Voilà il fallait qu’il le dise c’était ça. Et les gens ont continué de manger, mais pour lui c’était plus facile de vivre désormais.
– Parle-moi d’un nouveau Jeff Coons et d’une Ciciolina, ou des provocs de Raymond Pettibon, ou des Arts Terror de Kurtz ou des photos du copain de Björk comment il s’appelle
– Matthew Barney
– Oui, voilà, avec ça on peut faire quelque chose.
Je reste perplexe.
– Ou parle-moi de la tonsure de Britney Spear …
– Quoi ? mais, ce n’est pas de l’Art !!
– Why not ? Écoute, personne sait ce que c’est que l’Art alors… les lecteurs ne s’intéressent qu’aux brèves qui parlent de sperme que ce soit celui du prince de Galles ou celui de Clinton.
– Mais voyons…
Jack est beurré.
– Allez ne m’emmerde pas avec tes crises de conscience d’intellectuel. Dans la presse c’est B.S.M, Blood Sex Money. Les artistes vivants n’intéressent personne. Qu’est-ce que tu veux ?!
– Tu as vendu ton âme au diable.
– Ecoute aujourd’hui tout est à vendre, même l’âme du diable. Certains voudraient le tuer pour l’autopsier. T’imagine autopsier le Diable.
– Comme on dissèque un ordinateur …
– Dans une société de concepts, les gens veulent croire les mensonges comme les animaux domestiques veulent croire qu’on les aime. C’est ça les médias.
– Ouais c’est mon problème, je ne sais pas mentir
– Si tu ne mens pas… tu es manchot. Il te manque quelque chose, tu comprends. Dans une société de menteurs, il faut savoir mentir. Les lecteurs d’un journal sont comme tout le monde, ils préfèrent se prendre pour des dieux que pour des démons. Ils veulent croire qu’ils analysent le monde objectivement, mais leur seul objectif, c’est de se rassurer. On met en page les accidents et des « Unes » racoleuses, c’est tout ce qu’on nous demande de faire…

Je l’ai laissé épancher ses vérités amères en appuyant sa nuque sur l’épaule d’un grand blond. Je sais ce que c’est que de faire tourner sa cervelle. Jack boit aujourd’hui comme je buvais quand je noyais mes chagrins dans les shots chauds de Tequila home made tirés en rafale.

4 heures du mat’. Il est tôt ou tard. Personne devant les yeux, la ville nue se reflète dans les vitres teintées de l’immeuble en face. Silence indécent. Personne derrière moi dans la grande pièce froide. J’écoute nu, le chant des absents. L’eau s’écoule dans les tuyaux, y a des jets de vapeurs qui sortent des radiateurs. Crise de conscience ou insomnie. Les idées se confondent les unes aux autres. Mon esprit zappe sans cesse. C’est ça ma faiblesse. Dommage et intérêt, je me retrouve face à moi-même. Je connais bien le voyou de dix-sept ans qui habite en face de mon appartement. Il est riche et abandonné, livré à lui-même dans cet appartement qu’il possède depuis qu’il en a hérité à 15 ans. Intra-muros. Ce jour-là, il a crié à son petit frère
-Te penche pas trop !!!!!!!!!!!! Comme Clapton à son fils. Mais tu connais la suite : le corps s’est écrasé en bas sur le trottoir en faisant un bruit mat terrifiant. Ce jour-là pour de vrai, lui aussi il a touché le fond. Il est mort intestat. Intra-muros. Son bras troué ne tient pas en place, et son poignet sensible tremble comme celui d’une femme gentille.Mais il est skyzo, il peut faire très peur. Son dealer fournisseur de chaleur n’est pas venu, il doit avoir froid, je l’entends qui tousse. La rouille, l’énervement du manque, j’entends qu’il casse quelque chose. Est-ce que j’y vais ?
J’ai peur pour lui, pour toi. J’ai souvent peur pour nous. Quand j’entends certaines chansons, je pense à toi et je me demande ce que je deviendrai le jour où tu disparaîtras pour de bon. Est-ce que tu mourras avant moi ? Quand j’étais petit, j’avais très peur de voir mourir mes parents. Comment font les orphelins, pourtant ma mère disparaîtra un jour, et je serai orphelin moi aussi, comme tous les adultes orphelins. Une amie a perdu son père hier. Elle a quatre enfants, et ils ne se voyaient plus souvent et pourtant quand je les ai croisés, ils avaient tous les yeux rouges. Ils avaient pleuré toutes les larmes de leur corps. Petits et grands ils étaient orphelins.
Devons-nous avoir peur de tout ? Dans le Queens, on a retrouvé un bébé dans une poubelle. Il y a une enquête pour savoir si elle a tué le nourrisson, ou s’il est décédé de mort naturelle. Quand on a interrogé l’infanticide, sa mère qui avait quinze ans a dit qu’elle ne savait pas quoi en faire. Ce qui révèle son niveau d’analyse, et puis après elle a dit qu’elle avait juste peur d’en parler. Vie et mort. Les civilisations ont perdu le contrôle d’elles-mêmes et les stratèges machiavéliques de la politique jouent sur la corde sensible de la peur. En France, certains de mes amis semblent paniquer. Ils sont inquiets, envahis par une grande paranoïa, aveuglés par les mises en condition et bourrage de crâne de certains journaux conservateurs, ils redoutent la révolte et des gangs de banlieue. Je reçois des messages désespérés auxquels je ne comprends rien. Et en plus je n’y peux rien. Ils disent que se passera-t il après l’élection ? Les gens qui ne s’aiment pas, ne sont-ils pas aimables ? Je devrais me poser la question : « qu’ai-je fait aux gens ? Je ne comprends pas pourquoi on m’a mis à l’écart. Pourquoi je suis mal aujourd’hui ? » Dans le fond : rien. Je ne leur ai rien fait, c’est pour cela qu’on ne m’aime pas. Je n’ai fait que mon devoir, juste assez. J’ai fait ce que je devais faire, je suis un citoyen qui ne dépasse pas les normes. Je ne suis pas énorme, alors on ne me voit pas de loin.
Je n’arrive pas à dormir. J’ai raté le coche. Plic ploc, je ne l’ai pas vu passer. Maintenant je sens l’odeur du crottin de cheval, mais le coche a disparu. C’est comme ça que je sais que j’ai raté ma chance.