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Roman Live On Line

Nu York

#021 Mis à pied en décembre

Marcher de boutique en boutique, les achats de décembre se font à pied. Comme un devoir, comme une obligation, les gens attendent les fêtes de fin de l’année, comme la fin d’un cycle, d’un tricycle ou d’une bicyclette.
Les enfants sont impatients et les adultes excités. Ils s’ébrouent et virevoltent comme des abeilles. Sous tension. Dans les entreprises, les cadres stressent à cause des bilans, et, dans les familles, les lampes clignotent à l’idée de trouver des choses nouvelles. Les parents divorcés voudraient offrir des trucs inouïs à leurs enfants choyés à défaut d’un foyer. Dans l’air plane l’obligation d’acheter. Acheter, acheter à tout prix, acheter tout et n’importe quoi, sachant que la première exclamation hypocrite que pousseront les récipiendaires en voyant ce gadget neuf sera :
– Ouaah… déjà il est beau… (sous-entendu : « demain ça va se retrouver direct sur EBay »).

Consommer, c’est un devoir citoyen. Consommer. C’est comme ça, comme une mitsvah : si on ne le fait pas on est mal. Une ceinture en peau de loup, une console de jeu dernier cri, un paquet de chips aux truffes, des boutons de manchettes électriques, des recharges à café « goût d’Afrique », une cruche hand-made par les écoles de handicapés, une planche de traîner spécial champion des abdos, un film muet sonorisé, une pile de livres reliés en skaï rose …
– Mais je ne sais pas quoi lui acheter ?
– Achètes lui ne montre, c’est économique, tu l’achètes une fois et elle donne l’heure régulièrement.
-What ?
Fais chier. Et pourtant c’est vrai, on a besoin de nouveauté comme une drogue qui donne l’illusion de renaître. On associe le mot « nouveau » avec les concepts de « Renaissance’ . La nouveauté c’est la mue. « Faites la mue pas la guerre ». « Peau neuve » excite plus que « Peau d’âne ». La nouveauté est une cure de jouvence. La nouveauté est une illusion, un rêve, bien sûr comme on rêve de relations étranges, de rencontres anormales qui détournent du quotidien et provoquent des impressions fortes. La nouveauté transforme les problématiques. La nouveauté truque le vocabulaire, déboussole le langage et met la tête en vrille. La nouveauté exerce ses attraits à pleins spots ou pleines pages de pub.

Les négociants remplissent leurs boutiques d’objets brillants, et tentants, venus de Chine et entreposés par millions dans les entrepôts ou sur les rayonnages, en tête de gondole ou sur des étagères en métal. Les objets lubriques ne demandent qu’à s’offrir au plus offrant, les poupées font des œillades, elles s’étirent, elles se tendent pour tenter l’acheteur :
– Prend-moi, oh oui, prends-moi !
On l’entend qui supplie. Comme un chiot en peluche prisonnier dans un chenil qui veut se faire adopter.
– Prend-moi, oh oui, prends-moi !

Remplir les sacs et vider les comptes en banque.
Tout est cher dans une boutique, et quelques mètres plus loin tout est bradé, soldé!
Sans raison. Les choses n’ont pas de valeur. Leur valeur change sans cesse en fonction du décor, en fonction de l’écrin, de l’adresse de l’étiquette, de l’heure du jour. Il n’y a pas de logique dans le prix des choses. Chacun paie ce qu’il peut. Il faut faire preuve d’astuce. 8 millions d’habitants à New York, et 21 en comptant l’ensemble de l’agglomération New Yorkaise, pourtant 8% seulement des habitants de Manhattan seraient riches.
– Selon d’autres sources, on ne parle que de 1%.
– Oui je sais, ça dépend aussi de ce que tu appelles « riches »
– Je veux dire millionnaires en $
– Il y en a combien ???
– 700 000
-On ne les connaît pas tous…
– Et pour cause, il y a beaucoup plus de gens riches inconnus, que de gens connus qui sont riches. Il ne faut pas confondre « notoriété » et « opulence ». Neuf stars sur dix sont dans le besoin.

Les Etats-Unis ne sont envisageables qu’en termes de puissance et de fluide. La Justice ou l’Egalité n’ont pas plus de sens que la Vérité ou la Liberté.
Les aristocrates insomniaques s’envoleront en première classe, jusqu’aux paradis de la poudreuse sur les pentes Alpestres de Megève ou de Gstaad, ou ils rouleront jusqu’en New England, pour glisser dans les Adirondacks ou dans les Catskills. D’autres iront se chauffer la couenne dans les Caraïbes ou en Jamaïque. Certains resteront alertes, au chaud dans leurs tours de verre, intouchables et obsédés, ils regarderont les courbes statistiques évoluer sur l’écran de leurs PC, là-haut, dans leurs cages de verre enveloppées dans les nuages. Ceux qui tiennent les manettes inventeront d’autres mensonges pour garder le pouvoir et la maîtrise de leur vie de splendeur et de tristesse.
Certains plus relax, profiteront des repas joyeux en familles, et quand les amis s’en iront enfin, sitôt la porte fermée, ils se précipiteront aux toilettes pour se soulager la vessie en repensant à tel ou tel commentaire.
Même si ce n’est pas vraiment le bon moment pour s’imposer à soi-même de telles ordonnances, certaines femmes se regardant dans le miroir, prendront des décisions drastiques et choisiront de maigrir pour être aussi désirables que leurs filles. Ces heures d’excès feront souffrir bien des corps. Les estomacs gonflés, et le foie, et la rate, et les vins mélangés et mal à la tête, … Il faut passer par là. Chaque année est une nouvelle épreuve.
D’autres resteront cloués au sol.

Sortir malgré la neige, et la pluie. Sortir pour me rafraîchir le corps et les idées. Dans le miroir fixé au fond du couloir, je reconnais le corps de cet intello qui n’a jamais dégainé, cet inspecteur en quête de témoignage.
Il fait froid. Ces jours glacés de Décembre donnent des arguments aux hypermétropes égoïstes qui nient le réchauffement climatique.
– Hey, t’as vu ce froid, vraiment ça caille. Le réchauffement fait partie du baratin des écolos… !
Pauv’ con.
Promenade au hasard sous les nuages nomades qui entraînent mon âme dans les mouvements du vent. Je marche le long du Metropolitan. Dans le bruit des camions, un musicien accorde sa guitare et commence à jouer pour les déshérités en tenant une tirelire. Les poètes et les humoristes savent jouer sur les mots. Comme dans les haut-parleurs qui diffusent des chants de Christmas, ça parle de Noël, de neige, d’happyness, de famille, de feu, de Jésus, de together.
Tous les trois jours, quelqu’un meurt dans un incendie. D’autres disparaissent, brûlés par le froid malgré les cartons qui leur servent de maison, comme celui qui abrite Andy.

Andy venait du Canada. Andy Cramps venait de nulle part autour de Winnipeg. Dans son village, il ne se passait rien. Son père le battait, il cassait la vaisselle ou il violait sa petite sœur quand il était saoul. Andy s’était enfui vers seize ans, débarqué en ville comme au paradis. Revenu de tout, il faisait n’importe quoi. Un jour, il s’était engagé, il avait fait l’armée comme une échappatoire légale. Blessé à l’entraînement, on l’a renvoyé dans son foyer, mais il n’avait pas vraiment de foyer. Installé quelque temps à Victoria, il a ensuite traversé la frontière pour aller à Seattle chez un ami de son oncle qui lui a appris le boulot de charpentiers. Même si avec sa patte folle, il avait du mal à grimper sur les toits, il vivait la vie simple des gens simples. Ouvrier sur des chantiers, Andy voulait donner le maximum à celle qui dansait si bien alors il faisait aussi des trafics en douce. Enfin, normal, quoi. Dévoué à son job, Andy avait idéalisé sa vie de couple, et s’était rangé des voitures. Une femme enceinte porte son ventre comme le père Noël porte sa hotte. Andy et Cassandra n’avaient pas eu d’enfant. Marié le lendemain d’une nuit arrosée, Andy travaillait dur jusqu’à cette saloperie de limaille à la con qui lui a esquinté l’œil. Borgne et bancal ça faisait beaucoup, pourtant l’assurance n’a payé que la moitié de ce qu’elle aurait dû. Il n’a jamais été convenu que les assurances devaient en plus faire dans le social. Les assureurs sont vos amis, tant qu’il ne vous arrive rien, le jour où vous avez besoin d’eux, ils sont tout aussi fuyants qu’un courant d’air et leur répondeur est sur boîte vocale.
Son boulot de gardiennage lui suffisait plus, Andy s’ennuyait à la maison, alors il s’est remis à boire. « Tu perds ton temps. Ne perds pas ton temps ! » lui disait Cassandra. Mais il ne savait plus comment remonter sur le cheval de la confiance, et faisait pleurer Cassandra. Sous des pluies de fuck you, il la traitait de betterave ou de conne à manger du foin. Ce ne sont pas les chiens qui aboient le plus fort, qui sont les plus dangereux, mais il ne faut pas vexer une femme en public. Andy a cru que ça passerait, mais un jour, elle n’est plus rentrée du Freeway où elle bossait. Il a bu toute la nuit, il a regardé en l’air, et il n’est plus jamais retourné travailler. Un jour, une allumette et le feu a détruit ce qui pouvait rester de son palais de banlieue. Il a regardé les pompiers depuis le trottoir d’en face. Il avait 41 ans, à son tour, il est parti, en boitant, hagard, asphyxié.
Il a traversé le pays en cinq ans, et il est finalement arrivé sur la côte Est.

Andy ne peut rester nulle part. Emballé dans des sacs plastiques, il pue la mort et son regard oxydé d’épouvantail gelé dans un champ d’OGM, son regard fait peur aux enfants. Andy n’est pas méchant, il n’est plus rien. Secret comme une boîte de corned-beef, Andy n’a jamais fait d’étude, et du coup il s’est noyé dans des bains de bière qui l’on fait rigoler mais qui ne lui ont jamais appris à parler. Introversion. Plus les bêtes se sentent faibles et fragiles, plus elles voudraient qu’on les protège. Andy ne va nulle part. Lentement, debout sur ses jambes raides, le teint blafard, le visage sans âge, son masque tuméfié, le corps usé, la peau séchée marquée par l’air, le coeur en bois, les artères comme des tuyaux de jardinage, les muscles comme du foin, les gestes gourds, Andy Cramps traîne son caddy entre les consommateurs de Décembre. Un caddy plein de boîtes vides et de trucs qui ne servent à rien. Ça fait tant d’années qu’il survit à l’air libre, jamais plus il ne saurait plus respirer l’air confiné d’un intérieur.
Park Avenue se reflète dans son orbite vide. Andy laisse faire, il erre hors des champs d’attraction de la vie des hommes. Lui, il attend que le sommeil envahisse sa souffrance schizophrène. Réfugié dans un hangar abandonné ou dans l’un des tunnels de l’ancienne voie ferrée qui apportait la viande au Meat Packing District, Andy cherche le calme. Cette nuit, il s’allonge sur la pierre gelée devant Saint Bartholomew’s Church. Vieillir c’est donner plus d’importance au passé qu’à l’avenir. Tout change quand la lumière change. Il a dit « C’est trop fort pour moi. » Au-dessus des nuages du jour, il y a un espace bleu, infiniment bleu et depuis là-haut on ne comprend pas comment on a pu vivre en bas.
Trop faible ou trop sensible, Andy n’aime plus personne. Il ne sait plus le sens du verbe « aimer ». Il n’aime plus les gens, il n’aime plus la Terre. Il veut ressembler à la pierre. Il regarde son reflet dans la glace du concessionnaire Mercedes. Il ne s’aime pas. Déconnecté. Hors service. Andy n’a plus de force. L’intérieur de la bouche est pourri, et son corps en vrac ressemble à une bagnole rouillée dans une casse, faudrait qu’il aille porter la carlingue dans le garage d’un magicien, se faire remettre sur le pont, mais Andy n’a jamais eu les moyens de se faire soigner. Au fond, il n’espère plus remettre sin moteur en marche. Andy n’espère plus rien de la vie. Il se cure la tête avec une petite cuillère comme on fourachonne dans un oeuf à la coque et il casse la coquille. C’est un arbre mort qui a fini d’être heureux. Il attend même pas qu’on lui vienne en aide. Quand on est dans la merde, il faut inventer le parfum des fleurs, et quand on est dans le parfum… on a besoin de rien. Il s’en veut de tout, de rien, il n’en veut même pas au monde. Andy regarde la rue derrière son oeil aveugle.
Détaché du réel, il avale ce qu’il reste de whisky dans une bouteille planquée dans une poche en papier. Quand les grands froids envahissent les heures autant que les cachettes, il n’y a plus d’issues. Quand on a froid aux pieds, on a froid partout.
Immobile, Andy veut que le temps s’arrête. Se figer là. Ne plus toucher à rien. Mourir en caleçon. Andy s’est déshabillé. Il est nu dans la rue sous son carton.
Le froid l’a pris. Quand on est aussi bas, quand on touche le fond, il n’y a plus qu’à remonter, sauf que l’eau est gelée.
Andy s’en va sous son carton.

Quand on se tire, la vie continue quand même.

Je vois les ambulanciers du service sanitaire qui embarquent son corps raidi, son âme saisie comme son corps dans la glace.

Ce soir emballé dans des papiers de soie, ce soir apparemment comme un autre, des milliers de célibataires regarderont la télé, écouteront la radio, ou iront au restaurant, pour se faire servir. C’est si bon de se laisser faire, jouer à l’enfant. Les célibataires iront se coucher seuls après s’être offert un cadeau à eux-mêmes, seuls, comme je le suis, un peu anéanti.
J’étais plutôt bien chez « Comco International », et puis comme ça, sans prévenir, j’ai été mis à pied, débarqué le lendemain même de mon retour de Miami. Jason Bocco est venu me voir avec son petit sourire enfariné, il m’a dit ce que je savais à l’instant même où je l’ai vu dans le couloir. Quand il a frappé à la vitre et que j’ai dit « come in », je savais qu’il venait pour me dire « get out ». Jason est un tueur. Il n’entrait jamais dans mon bureau à cette heure. Il y a une logique dans les horaires. Jamais Jason Bocco n’entrait dans mon bureau.
Bon, je voulais du changement, là j’en ai. Mis en disponibilité. Ils ont apprécié mon travail, et patati et patata mais… Bon, tout ça… restructuration J’aurais dû m’en douter. Ce qui m’énervait c’était le petit sourire ironique de Clara ma secrétaire, qui avait l’air d’en savoir long. Décidément elle et moi, on ne s’est pas apprécié de la première à la dernière minute. Y a des gens comme ça avec lesquels ça ne matche pas.
En cette période de Noël, je suis le dindon de la farce et je me suis fait farcir le fion (sans commentaire) par la femme de mon pote Michael. Pour me mettre à l’écart et éviter les vagues elle m’avait raconté n’importe quoi quand j’étais allé la voir dans leur propriété de Tuxedo Park. Contrairement à ce qu’elle m’avait dit, elle a choisi de vendre ses parts et du coup, j’apparais comme un élément étranger, un élément en trop.
Rien à dire, ils m’ont donné un bon chèque en forme d’argument pour que je ne fasse pas d’histoire et ça devrait me donner quelques mois, le temps de voir venir. N’empêche que j’ai pris un coup au moral. Il me faut changer d’axe. Quand je vois cette liesse dans les rues autour de moi dans les rues, je désespère. Il ne se passe rien dans ma vie.

Et puis aujourd’hui incroyable, j’ai reçu un mail adressé à « Captain »… Leslie me donne rendez-vous pour passer avec moi la soirée du jour de l’an. Elle m’enverra plus de détail par la suite…