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Roman Live On Line

Nu York

#020 Miami-Bitch

J’y connais rien en diamant, saphir, émeraude, rubis ou améthyste. Je n’ai jamais eu de raison de me poser la question de ce que c’est qu’un caillou. Pourtant depuis trois semaines, mine de rien, j’interroge les gens pour en savoir un peu plus. Juste comme ça, par intérêt… L’autre nuit, j’ai bu des coups chez Tony avec le chauffeur du bijoutier qui fournit les rappeurs en grosses breloques en or et diamants et dont NEO vante partout l’adresse. Alex conduit la Maybach de m. Jakows. Heureusement d’ailleurs que c’est une grosse bagnole, parce que sinon, il ne rentrerait même pas dedans. Alex est énooooorme et très grrrrand, personne l’embrouille, mais il a l’assurance des géants et il n’en fait qu’à sa tête, sa petite tête de Jivaro sur son grand corps de quatre-vingts pouces. Personne lui dit rien parce que c’est Alex. Et même quand il pisse à onze heures du soir dans les pots de fleurs, et même s’il croit que ça se voit pas mais vu que le restau est au premier étage, sa pisse dégoulise dans la 57th rue, pourtant personne lui fait la moindre remarque. Vu que c’est Alex, on fait semblant de ne pas voir, et rien savoir de ses trafics… Jusqu’au jour où les stups vont lui tomber dessus, alors là il ira sniffer tout c’qu’il veut en enfer. Bref, il m’a dit que son boss allait à Miami et que je devrais profiter pour essayer de le voir pendant le Art Basel. Ça tombe bien, j’y pars demain pour participer à un débat sur « l’Art et les Médias».

Ce n’est pas une période de rush, j’ai moins de bagages et les chaussures sont moins lourdes que si je partais à la neige, l’aéroport est proche du centre ville. Résultat: je suis très en avance à La Guardia.
Passer sous l’arche de détecteur de métaux. Rien. Le silence. Eh normal, je suis nu. Ça se verrait si j’avais quelque chose…. Pour une fois, je me sens comme tout le monde. Les hommes d’affaire se mettre en chaussettes et enlèvent leur ceinture, les filles et les vieux se retrouvent pieds nus comme à la mosquée, et on te palpe avec des gestes doux. On peut considérer cette séquence comme un agression vis-à-vis de ta probité, « quoi mais je n’ai rien fait, je n’ai même jamais pensé à mal, alors pourquoi me soupçonne-t on ? » mais on est dans un monde où personne ne fait confiance à personne. Oui on peut penser ça mais on peut aussi considérer cette courte séquence de vie comme un instant d’attention. On s’occupe de toi, dans l’intérêt de tout le monde. Rentrer dans un avion a quelque chose d’initiatique, c’est chaque fois un baptême, un baptême de l’air.

L’avion décolle à l’heure.
Côte à côte certains restent silencieux, d’autres en profitent pour discuter avec leur voisin. Le mien s’appelle Kipton. C’est un jeune investisseur originaire de Hollande et qui travaille pour une branche de la Bank of Am. Il vient prendre des contacts avec des collecteurs et des industriels. Il m’explique son point de vue:
– L’Art Contemporain a de réels arguments pour exciter l’appétit des financiers et les investisseurs spéculatifs…
-Tu parles des récents scores qu’ont faits les ventes d’Art Contemporain chez Sotheby’s en Novembre ?
– Il n’y a jamais eu autant d’argent sur le marché. Les ventes de l’automne ont confirmé celles du printemps
– Oui, je me souviens d’un Rothko à 65 Millions… Pourtant 90% des échanges commerciaux se font sur des œuvres allant de 2000 à 20 000 $.
Kipton est dans son truc, il ne me regarde pas.
– Bien sûr c’est risqué, mais ça peut générer de très grosses plus-values. Il y a une grosse demande pour des œuvres entre 10 000 et 150 000 $. Le marché pèse 200 milliards de $. Simplement, il faut savoir miser sur le bon canasson.
Dans son propos, il n’est pas bcp question de sentiments. Je rétorque que les collectionneurs achètent ce qu’ils aiment…
– Oui, et non. C’est exact pour les petits acheteurs qui mais tous les collectionneurs ne font pas les achats eux-mêmes. Les investisseurs mandatent des currators qui travaillent en leur nom.
Il me parle comme à un novice. Je lui fais comprendre que je suis un peu au courant du système et que j’ai pas mal écrit sur le sujet. Je crois de la notion de plaisir reste l’une des premières motivations de l’Art, moi j’appelle cela la Révélation. Je sens que ce n’est pas la raison pour laquelle il va à Miami, il répond avec ironie :
– En achetant untel ou untel, les acheteurs ont le sentiment d’œuvrer pour faire avancer la culture avec un grand « C ».
– Tu veux dire qu’ils pensent qu’ils dépensent leur argent pour le bien de l’Humanité ?
– Les gens de l’Art ont un tempérament très particulier.
Plus prosaïque, le steward nous interrompt pour nous proposer quelques chips bleues et un verre à boire. Kipton continue comme une machine qui connaît sa leçon :
– Les collectionneurs sont aussi sensibles que les artistes. Conscients de ne pas avoir le même talent que les créateurs qui expriment ce qu’ils ressentent avec leurs mains, les riches expriment ce qu’ils ressentent avec ce qu’ils achètent. Ou alors ils cautionnent…
Je ne l’écoute plus. Un « ah oui » plus tard, j’ouvre un journal et notre conversation s’interrompt presque aussi naturellement qu’elle s’était engagée. Échange de business cartes. Comme un rongeur qui rentre dans son terrier, il se remet à taper sur son Blackberry avec une dextérité de sténo. Moi je prépare mon intervention pour la conférence sur l’Art et les médias.

Il fait chaud et humide le jour décline quand on arrive à Fort Lauderdale.
Une chaleur d’autant plus agréable qu’on quitte le froid sans pardon et les rues mouillées de cet hiver qui a pourtant mis du temps à venir.
En atterrissant, les couleurs changent et les décors aux murs aussi et des fresques de poissons tropicaux sur fond d’océan bleu clair remplacent les buildings noir et blanc des décors New Yorkais.

Je récupère mon sac et monte dans une navette à 17$, qui me dépose au pied de mon hôtel en trente minutes. Celui que j’ai réservé par Internet est un de ces grands resorts qui font un mur devant l’Atlantique sur la péninsule de Floride, un de ceux qui aura les pieds dans l’eau quand l’Antarctique aura fini de fondre.

Dans cette chambre, tout est pratique et rien n’est parfait. Les rideaux ne coulissent pas, les portes ne sont pas étanches, y a des taches sur la moquette, les prises de courant se bloquent, on entend les bruits dans le couloir et pourtant, ça semble l’air impeccable. C’est à l’image de « l’idéal satisfaisant ». Le « juste assez ». C’est un niveau d’exigence dans lequel « l’à-peu-près » se complaît. Un de mes amis Français qui connaît bien les deux cultures me disait qu’il voyait en cela une grande différence avec la culture de son pays.
– En France disait-il, on voit les choses par le détail. On construit avec lenteur, on apprécie le mot « méticuleux ». Ici on ne sait même pas le traduire. En France, on aime savoir comment c’est fait, on regarde un bâtiment ou une pièce de mécanique élément par élément. On agit petit à petit, étape par étape, en analysant la situation de façon virtuelle. On essaie d’anticiper sur ce qui pourrait advenir si ceci et si cela. On tente d’imaginer les conséquences avant que les choses ou les drames n’arrivent. On passe beaucoup d’énergie dans la conception des choses… Disons qu’on aime l’immatériel des mots et des idées et l’on passe beaucoup de temps avant de commencer à faire, tandis qu’ici on vit vite. Ici on agit vite. On vit dans l’action. Il faut faire à tout prix alors on construit sans trop se poser de question, parce qu’il est plus important de construire que de se poser des questions. Aux Etats-Unis, les gens sont sensibles à l’effet des faits. On manipule des concepts et des généralités sous l’influence du marketing, et l’on voit la vie dans sa gobalité. Au Etats-unis finalement, les gens sont plus sensibles à l’impact d’une idée à la précision de sa réalisation. On ne construit pas pour durer. La notion du Temps est différente. En France, on ne s’accorde pas le droit à l’erreur alors on veut répondre à toutes les problématiques avant de commencer, résultat souvent on a du mal à commencer… »
– Je lui réponds que les choses ont certainement évolué depuis que j’y ai vécu… Je n’en sais pas assez pour lui répondre sur ce sujet…

Vu que l’hôtel est au North, un taxi me descend vers la lumière du center down.
Lori me donne un pass, et je l’accompagne dans une big party organisée par un des sponsors de la foire.
Passer les contrôles de sécurité et accéder à cette tente gigantesque, au fond de laquelle on a dressé un gargantuesque buffet de fruits de mer. Pourtant les gens qui déambulent, n’ont qu’un verre à la main, une petite brochette dans leur assiette. C’est la définition du grand luxe : un banquet de géant et les assiettes vides tenues entre le pouce et l’index par des êtres sveltes et élégants qui se déplacent comme des poissons qu’on n’a pas encore pêchés. Je me demande qui engloutira ces tonnes de nourriture prélevée dans la mer. Les êtres se sourient et cherchent à se séduire les uns les autres. On est sur le carrousel de la séduction convenue. Chacun posé là tourne en rond, en faisant attention à chacune. On soigne son apparence comme on soigne sa carrosserie. Superbes caisses garées dehors. Je croise un vendeur de la maison Cartier:
– Les bijoux sont comme les œuvres d’art. Ils intéressent globalement les mêmes personnes. Les montres et les bijoux ont aussi atteint des sommets dans les ventes aux enchères à l’automne dernier. Il y a plus de demande que d’offre sur le marché de la haute qualité car les Asiatiques qui se méfient encore de l’Art investissent dans les bijoux…
J’aimerais pouvoir parler un peu plus de cela avec lui, mais il est déjà loin. On se dit des choses, et hop on file. Je ne suis pas arrivé pas à trouver le contact. Il m’a parlé comme à son miroir, et puis très vite son sens de la psychologie, lui a fait comprendre que je n’étais pas une bonne affaire. Alors, il n’a pas perdu pas son temps avec moi. Le temps, c’est de l’argent. Lori se tourne vers moi et me dit alors comme on parle d’un athlète qui vient de réussir une performance, qu’il vient de vendre un collier de 1,4M$. Ah d’accord il est là pour décompresser… Son cœur de vendeur a dû se mettre à battre aussi fort que celui d’un joueur qui mise gros. Pour un vendeur réussir une vente c’est aussi excitant que pour l’acheteur qui fait le deal.

Lori m’emmène ensuite dans un restau Thaï en compagnie de trois autres personnes dont un couple d’artistes et d’un banquier maladroit qui fait des gaffes à chaque phrase. Les artistes m’invitent à passer voir ce qu’ils font. La fille sort un catalogue de son travail, mais on a du mal à se faire une idée à la lueur des bougies de table, le mec est plus organisé, il sort son I Touch, et en trente secondes, je me fais une idée de la teneur de son travail en voyant défiler les photos de ses œuvres sur l’écran d’une très grande qualité.
Lori part avec eux et me laisse en plan sur le trottoir sans autre commentaire. Je reçois passe un texto de Sandui, un jeune artiste vidéaste qui me refile le plan d’une autre party sur un toit. « Ça va être génial ! ». Quand j’arrive, il est une heure du mat’. En fait, il n’y a pas encore beaucoup de monde. La musique tonne un disco figé dans le temps. Sandui n’est pas encore arrivée. Autour de la piscine, il y a des matelas et des rideaux pour s’isoler si on veut s’allonger. Une fille me prend par le cou. Je ne la connais pas. Elle s’appelle Silly
– Silly ?
– Oui, Silly Cute.
– C’est ton nom ?
Enfin, elle me dit que c’est son nom de scène…
– Qu’est ce que tu fais ?
– Je suis caissière au Musée du sexe.
– Je lui demande si c’est ça qu’elle appelle une scène ?
Je ne sais pas si elle a entendu ma question. Elle me dit qu’elle s’y fait chier toute la journée qu’il y a jamais personne. Je réponds :
– Y a un musée du Sexe à Miami ? Quel sexe ?
Elle me regarde en rigolant. Je ne sais as si elle a compris le sens de ma phrase. Y a des soirs comme ça, rien ne se passe même au milieu du chambardement. Sandui n’est pas venue. Le problème quand y en a trop, c’est d’opérer un choix. La ville est allumée des feux de mille fêtes comme celle-ci qui secouent les étoiles avec leur sono de la mort. Avant que je m’en aille, Silly me refile une invitation pour la prestation qu’elle fait demain dans l’Xmas Show de Pornie, une des Stars du Porn Rock.

L’air est calme au centre de l’œil du cyclone. Je coupe mon ordinateur et j’éteins la lumière à 4 heures.
Le lendemain, je visite l’immense Hall D du Convention Center. Croiser un rédacteur de New York et des artistes descendus pour se plonger dans le bain. Beaucoup d’œuvres de grande qualité. On note un retour de la peinture, moins de photos. Le niveau est élevé. Rien de vraiment choquant, peu d’images autour du corps, beaucoup d’œuvres « achetables ».
Prendre un taxi pour aller de l’autre côté, vers Winwood où sont regroupées Aqua, Pulse, Nada, Scope, Art Miami, et d’autres foires-satellites ouvertes aux galeries nouvelles, étrangères ou émergeantes. Leurs présentations sont souvent plus sophistiquées que celles des puissantes galeries traditionnelles. Elles se lancent des défis inachevés, font des installations mystérieuses ou invitent des artistes inabordables. Comme l’être humain qui résume sa vie aux éléments essentiels et qui se simplifie avec l’âge, les entreprises ou commerces aussi se concentrent sur eux-mêmes une fois qu’ils ont atteint une vitesse de croisière. Au début on essaie, pour les galeries, c’est pareil. Les jeunes galeries donnent leur chance à des expressions encore vertes qui balancent prospectives inabouties comme des provocations. Il y a des choses intéressantes.
Mais il y en a beaucoup, beaucoup et, à un moment de saturation, le cerveau ne peut pas tout assimiler. Dans ma tête, c’est l’asphyxie. Je dois aller à ma conférence, mais impossible de trouver une navette. Pendant cette semaine spéciale, l’Art est partout à Miami. Dans cette ville qui dort toute l’année, comme en léthargie sous le poids d’un soleil torride, tout d’un coup l’Art envahit même les quartiers industriels.
On pourrait penser que mêler l’Art aux lieux de vie des plus déshérités est une intention louable venant des élus et des organismes sociaux, mais en fait la raison est économique : simplement, c’est moins cher. Du coup le public d’urbains esthètes, sensibles à l’expression formelle, se retrouve paumé dans les quartiers de la dèche où les junkies crados et homeless largués qui n’ont plus rien à foutre de rien, voient passer sous leurs yeux enfoncés au fond de leurs orbites, des zozos aux accoutrements légers de prince nantis ou de fous du roi. Résultat tous les jours y a des agressions voire même des meurtres. Impossible de prendre la navette réservée aux membres de l’organisation dotés d’un certain pass.
– Mais… Mais…
On me dit de dégager et je me retrouve sur le bord du trottoir. Et en plus mon cel phone est en panne de batterie. Impossible de prévenir que je serai en retard. Je discute avec une artiste Canadienne qui attend avec sa copine un hypothétique bus, et choisissant finalement de partir en vélo taxi. Elle me laisse en plan sous un réverbère au milieu de ce trou de lumière dont on m’a conseillé de ne pas m’éloigner comme on conseille aux enfants de rester la nuit dans les villages en Afrique, parce que les hyènes rôdent autour de l’enceinte. Je commence à stresser, quand le hasard s’occupe de redresser la barre, comme parfois dans ces circonstances. Quelque force surnaturelle prendrait-elle ma vie en main ? Coïncidence ou pas, un mec s’approche de moi. Yom est un sculpteur à propos de qui j’avais écrit, il y a quelques années un papier dont il s’était servi, il m’a reconnu, à son tour il veut me rendre service. On attend ensemble une voiture qui doit l’emmener à une conférence.
– Sur l’Art et les Médias …
– J’y vais aussi
– Quelle coïncidence… « Wise men think alike » comme dit le proverbe.
Comme tous les artistes qui veulent y croire ou se désespère, il se raconte ce qu’il est devenu et comment les choses ont pris de l’ampleur. Maintenant il a un grand atelier et il emploie plusieurs autres personnes. Mais c’est toujours le suspens. Ce n’est pas parce qu’on prend de la bouteille que le suspens diminue. Il doit toujours prendre des risques, de gros risques et les grosses commandes ne sont pas toujours payées à temps et heure, il est souvent sur le fil comme l’équilibriste. Obligé d’avancer l’argent, pour ses productions. À chaque coup de vent de Wall Street, il manque de se retrouver à plat, parce que ses acheteurs sont des hommes riches dont les investissements sont liés aux profits qu’ils font.
Quand le chauffeur arrive down town, dans le quartier où doit avoir lieu la conférence, on dirait que les rues se rétrécissent, comme ça se resserre en moi. Peut-être que j’ai le trac ? On n’avance plus. Tout est bloqué. On finit à pied. Et puis on se heurte au cordon de police tels des insectes sur un pare-brise. Impossible de pénétrer l’âme de celui qui nous répond derrière la visière transparente de son casque blindé:
-Personne ne passe !
-Mais mais…
On ne discute pas avec un soldat de plomb.
J’appelle Lori. Ça ne répond pas. Je la rappelle. Message. Et puis elle me rappelle enfin pour me dire qu’il y a eu une alerte à la bombe, la conférence est annulée.
– Reportée ?
– Non, annulée j’te dis.
– Bon, je ne suis pas venu pour rien, au moins j’aurai profité du beau temps.
– C’est ça ok, salut.
Yom me propose d’aller manger quelque part, mais on n’a pas réservé. On erre de spot en spot, jusqu’à ce qu’il glisse un billet de 50 dans la main d’un maître-d’hôtel qui d’un seul coup nous trouve une table.

Au moment de payer, y a un genre d’embrouille, le mec nous a chargé quatre bouteilles et la note déchire, un classique.
– D’habitude les clients ne regardent même pas leur note, souvent ça passe.
Là, c’est tendu.
Le chauffeur local qui nous accompagne met la main à la poche arrière. Pour se justifier, les mecs du restau tentent d’expliquer qu’ils se sont trompés de facture. On paie juste l’entrée et le reste est offert,
– Cassez vous.
Keep Cool.
Il est minuit quand je les abandonne. Ils filent à une party offerte par la fille d’un magnat du palmier. On peut être magnat de tout.
Je m’apprête à rentrer quand, mettant la main à la poche, je retombe sur cette invitation la Xmas Pornie Party. J’ai vu tant d’images d’Art, des images conceptuelles un peu complexes, alors je vais me rincer l’œil avec du basic trivial.
Quand j’arrive, Silly distribue des cadeaux. Des serviettes de bain, des préservatifs et quelques sous-vêtements aux mecs et aux filles du public qui acceptent de monter sur la stage pour « montrer un peu de leur anatomie ». On se croirait dans une fête foraine ou une java d’étudiants. Pornie parle fort dans le micro, d’une voix de matrone maquerelle. Elle anime en beuglant, et le Père Noël doit crever de chaud sous son déguisement. Une petite centaine de personnes est là, gogos en chemisette et gogottes en jupe courtissimes. Il y a des vidéos X sur les écrans. On sent qu’ils maîtrisent l’événement. Ils sont rôdés et assez froids. C’est cliché, y a rien de bandant. Une dizaine de travestis et Drag Queens qui portent dix ans plus tard les mêmes fringues usées de leur période de gloire du temps de « Priscilla folle du désert » errent en roulant du cul. Après la distribution, Silly Cute se trimballe entre les buveurs de bières en leur proposant des capotes et des disques de Pornie. Elle me caresse les cheveux, en me disant avec une fausse naïveté :
– Whaa c’est génial que tu sois venu. Tu vas voir, on va bien s’amuser…
Je me dis que j’ai déjà entendu ça.
– Tu passes à quelle heure ?
– J’sais pas, dans une demi-heure.
Il est déjà deux heures.
J’avale une bière et je discute avec Bennie, le batteur du groupe qui m’explique qu’il est conscient que les gens ne viennent pas vraiment pour la musique, mais bon, ça lui a fait un trip de douze dates en Espagne cet été. Et puis quoi, il a toujours rêvé faire partie d’un show façon Kiss ou Rocky Horror Show, alors finalement, là, lui il s’éclate.

Le rideau rouge s’ouvre, et la musique se met en route comme un tracteur prêt à labourer les tympans. Ça joue correct, pas créatif, mais sans complexe. Vêtue comme moi de sa nudité, la fameuse Pornie, grande blonde aux yeux bleus comme l’eau froide chante comme une pro, d’une voix puissante et cassée par les fatigues accumulées. Les seins refaits et cuissardes noires vynil, elle sait ce qu’elle fait. Elle a l’expérience de ses quarante et quelques balais et balayettes.
Si tous les mecs dans la salle ont le front humide, elle est bien plus à l’aise dans sa tenue de triangles en nylon roses qui recouvrent certains points stratégiques de son corps, pompons blancs et un bijou dans le nombril. C’est lui qui me fascine…
Elle s’agenouille, elle se vautre par terre, tenant toujours son micro bandé entre ses mains comme un gode amplifiant ses éructations et avec lequel elle simule les pratiques sexuelles les plus techniques. Ça ne réveille pas l’endormi qui attend son heure derrière ma braguette. Autour d’elle, Silly Cute et deux autres flammèches tentent d’allumer le feu, mais je dois avoir le bâton de dynamite un peu trop désamorcé. Leurs mouvements improvisés me laissent frais. Pornie a choisi un type dans l’assistance qui se laisse faire en souriant. Complice ou pas, il se laisse prendre au jeu et partage avec elle la joie d’être au-dessus des autres en dehors de lois et des codes moraux qui filtrent les relations humaines comme un tamis filtre le sable. Elle fait semblant de le toucher, il se prend au jeu, il e remet mais, dés qu’il s’approche, elle recule, comment veux-tu, comment veux-tu…. Elle chante « Fuck fuck, too much fuck », « You’re hot, Make me burn », « Asshole » ou encore « I’m your beast, on the beach, make me bark, I’m your bitch ». C’est ça oui. Miami Bitch.

Le soleil se lève, je ne me suis pas couché. J’ai glissé du jour dans la nuit et de la nuit dans le jour sans rupture. J’ai raccompagné Silly chez elle, on a bu un peu et je l’ai laissée dormir. Installé sur la terrasse de son petit studio, assis sur un fauteuil en plastique blanc j’ai laissé filer le temps, en écoutant les vagues qui s’échouaient sur le sable, comme je m’étais échoué là.

Le taxi Haïtien qui m’a emmené à l’aéroport me parlait de sa vie. Il me parlait de la difficulté de payer ses taxes, et du peu de clients en été, à cause de la chaleur. Dire qu’on était en hiver… Je ne l’écoutais déjà plus, je sentais déjà le froid, le vrai froid qui allait à nouveau m’envelopper sous les néons et les illuminations de Noël.

De retour à La Guardia, à l’aéroport, j’ai croisé Alex venu chercher son boss. On avait pris le même avion mais bon, on n’est pas vraiment proches, et puis parfois on croise ceux qu’on ne cherchait pas, et l’on ne trouve pas ceux qu’on désire…