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Roman Live On Line

Nu York

#028 Lumières

Il y a 65 millions d’années, une météorite de près de 8 miles de diamètre entre en collision avec la Terre dans le golfe du Yucatan. Le rideau des poussières projetées dans l’atmosphère obscurcit le ciel. De nombreuses plantes disparaissent suivies des herbivores, puis des carnivores qui se nourrissaient d’eux. Près de 80% des espèces végétales et animales disparaissent définitivement de la Terre. Je suis un dinosaure, j’ai disparu dans mon sommeil. Les chasseurs craignent les démons au milieu des brumes de Tasmanie. J’en parlais hier avec la copine Australienne de mon pote qui bosse reporter en freelance lui aussi, ça doit être pour ça que j’en rêve cette nuit. Mon rêve parle de peur et de fuite, je cours à la recherche de la lumière comme un dingo châtré dans le bush. Il n’y a rien de plus caricatural que chercher le bonheur à tout prix. La justice aussi est une utopie. J’ouvre un œil. La lune s’est tournée vers le soleil. Enfin, le jour réapparaît après les angoisses de la nuit. Un rai de soleil trace un ligne blanche qui va de mon coude à la table de chevet couverte de livres et de magazines. Une vague de bruit et de sirènes puissantes m’entraîne hors du bateau de mon lit. Jeté par-dessus bord, éjecté de mon rêve, comme un calamar géant tire le capitaine et les marins d’un récit romanesque. Certainement en rapport avec la venue du pape…
Les bagnoles de flics défilent en cortège, Depuis deux jours, le pope et son orchestre pop font chanter les fidèles extatiques. En fait c’est surtout la grande kermesse de la sécurité. Ils feront ensuite des quêtes auprès des fidèles pour amortir la facture de ce carnaval inutile. Il y a des hommes en armes un peu partout, dans toute la ville un déploiement de forces de police inouï. Cet homme est-il si menacé ? C’est évident que ça la foutrait mal s’il se passait quoi que ce soit, mais la surpuissance des matériels semble disproportionnée. Un flic tous les dix mètres, hommes casqués, gilet pare-balle, fusil d’assaut, lunettes à visée infrarouge en plein jour, un véritable arsenal de guerre pour affronter qui ? Sûrement UN agresseur terriblement puissant ! À moins qu’il ne s’agisse de plusieurs adversaires, un groupe, un gang, DES tueurs venus d’on ne sait où, nombreux. Mais alors si c’est le cas, à quoi servent les services de renseignements suréquipés eux aussi ? S’ils font bien leur boulot, ils sont donc au courant des intentions des terroristes, et s’ils le sont alors il serait judicieux d’interpeller lesdits terroristes qui menacent l’équilibre mondial et la vie du Saint homme, commandeur des âmes chrétiennes apostoliques AVANT que ceux-ci ne commettent l’irréparable. Et s’ils par hasard, ils ne le sont pas, alors à quoi ça sert de payer les sommes considérables dépensées pour ces services spéciaux, s’ils ne servent à rien !!! Imaginons qu’il y ait plusieurs terroristes, logique pour affronter une telle armée de cops, alors ça devrait se voir vu que plus on est nombreux plus on est repérable ! Si par contre s’il s’agit d’un dingue imprévisible, un agresseur jaillissant de la foule, alors dans ce cas, l’équipement lourd n’est pas adapté pour permettre une intervention rapide. Les moyens mis en œuvre sont de la même proportion qu’aller chercher un rouleur compresseur pour écraser un moustique.
Les soldats du Christ Roi se la jouent à donf, bloquant les rues, aboyant leurs ordres sans discussion. En fait c’est seulement une démonstration de force des structures du Pouvoir, et ici aussi l’Eglise est soutenue par les forces armées du Pouvoir.

Maladresse, café renversé, casser un bol dans l’évier. Comme un sphinx interroge le désert, je crains tous les matins comme ce matin. Une goutte d’eau s’écoule le long du mur suivant une ligne irrégulière. La lumière a transformé la pièce. La lumière transforme l’espace.
Ça sonne. Trois mots inaudibles dans l’interphone crapotant. Le mailman a besoin d’une signature. L’ascenseur à nouveau en panne, il monte les étages. Il arrive en sueur. Il fait chaud aujourd’hui dit-il en me tendant la feuille. Signature. « Thanx ». J’ouvre la grosse enveloppe. « … Aïe ! » Retour de mon scénario. Un jour, j’aurai aussi le droit d’aller pêcher où les poissons m’attendent. Moi aussi je pourrai me baigner dans des piscines rondes. Mais pas encore aujourd’hui.
Gauguin, le chat est là qui me regarde en contreplongée, en miaulant. Je lui répond en plogée :
–T’inquiète bonhomme, j’vais te donner du « beau lait »…
Servir l’invité, lui tendre une mini-jatte. Il lape, comme s’il était pressé de faire autre chose. Il fait ça machinalement, comme s’il voulait me donner une raison valable de m’être levé.
-Ça va vieux, te force pas à finir…
Sitôt dit, Gauguin demande à sortir, sitôt fait : ouvrir la fenêtre, il bondit sur la rambarde. Le thermomètre incrusté dans un poisson en plastique indique 64° F, je me dis que c’est pas si chaud que ça… Le poisson rouge revenu des tropiques traîne sa longue queue dans l’eau transparente.
Arroser des pots de fleurs avec l’espoir qu’elles se remettent à vivre. Un camion s’est arrêté au milieu de la rue, les bagnoles klaxonnent, klaax, klaaaaxon, klaaaaaaaaxooooon. Ça ne change rien, les cornes peuvent retentir pendant cinq minutes, le livreur continue sa putain de livraison comme si de rien n’était. Quel con !! Concert de klaxons. Ça monte d’un cran, hurlements, cris, injures, fuck de fuck, fuck you, les mecs se chient dessus en s’injuriant.
Enfin le camion s’en va, ça se détend.
A mon tour, je descends me faire suer. Après des mois et des mois de travaux, le « FIT » a fait son opening dans l’immeuble à côté. Le jour de l’inauguration y avait dans la rue des dizaines de Chuck Norris, des mastards du culturisme mondial, des Van Damme, des Hulk, des mister Univers, et des « la Chose » et autres dopés aux hormones qui donnaient de l’homme une vision assez éloignée de celle qu’on peut se faire de lui au Yémen, ou au Brunei. Trois étages, dédiés à la santé physique. Super promos, on ne peut pas faire mieux: gratuit pendant quinze jours pour tous les locataires du bloc. Ça tombe bien, faut que je me défoule. Se vouloir neuf pour accueillir les pollens du printemps qui viennent d’exploser dans le parc.
Courir sur un tapis parallèle à celui de Mildred, un des attorney de l’immeuble, de l’autre côté une obèse qui est remplie de bonnes intentions, en face de moi dans la glace, un beau type avec un tee shirt FDNY se défoule en tapant dans un punching-ball. Je pense à Ethel, une pensée sauvage me traverse l’esprit. La pensée est comme un gaz, qui t’envahit et puis disparaît. Au bout de ¾ d’heure, je remonte.
Ça y est l’Internet remarche. Après la suée, mon dos durcit comme une argile qui sèche. Douche, hmm, c’est bon. Éjaculer dans l’eau chaude. Se sentir mieux; fatigué et mieux. Tout est tranquille, maintenant.
J’ai appelé Ross,
-On va manger quelque part ?
– Passe me prendre, on ira chez Toni
Il fait beau.
Je fréquente surtout des solitaires asociaux obsessionnels exclus des bandes de déconneurs. Vieux rebelle décoiffé, avec un cœur en polystyrène, Ross Lee habite une townhouse en carton à deux pas de chez moi. Il évolue dans un monde illustré plus qu’illustre, c’est un artiste comme on dit de quelqu’un qu’il est atteint par une maladie incurable. Caricatures et gribouillis, dans la cervelle, dessins abstraits et toiles vierges sont accrochés aux murs, Ross est un créateur désabusé qui ne cherche plus à convaincre. Se faire un nom ? Sortir de l’incognito ? Ross s’en foutait, comme un agitateur, un situationniste conceptuel. happening, et installations, il a conçu des œuvres qui n’en n’étaient pas, exposant des poubelles, des garbages, déchets et rejets de la société de consommation. Parfois, ça puait dans l’endroit, mais il disait que l’odeur faisait aussi partie de l’œuvre. Dans les années 80, il a vendu une accumulation de 50 sacs poubelles à un musée de la côte Ouest. Il paraît que c’est ce qui a inspiré la « machine à merde » de Wim Delvoye. Ensuite, il a traversé une période inverse de vide conceptuel, ou une période conceptuelle de vide, au cours de laquelle il exposait la lumière, que la lumière.
Aujourd’hui il est revenu à une expression plus « accessible ». Intégrant des éléments ramassés dans la rue à ses mastics au blanc d’Espagne. Il prépare des décoctions d’huile de lin cuite mélangée à de la térébinthe et des sacs plastiques. Il trempe ses pinceaux dans l’eau-de-vie de ses amours mortes et dans des médiums à la cire d’abeille, médium à l’œuf ou médium d’empâtement. Quand il en parle ça semble, très technique, bio chimique, mais à l’arrivée ça donne des dégoulinures organiques.
Goudrons et poussières, matériaux du bâtiment et éléments incrustés, Ross a essayé comme tout le monde de s’adapter à la société, mais il n’y est pas arrivé. Son cerveau droit a repris le dessus, et ses pulsions émotionnelles ont asphyxié sa raison gauche. Il lui manque les mots et les concepts, il fonctionne à l’instinct, par intuition, à travers une sorte de brouillard.
-L’important c’est l’originalité, tu comprends, le retour aux origines? Vivre, ça ne veut pas dire qu’il faut tout connaître.
Ross regarde devant lui.
– Je ne suis peut-être pas assez mystérieux dans le fond. Il y a de moins en moins de forgerons tapant sur des enclumes.
Assis sur une petite chaise incrustée de motifs floraux en écaille, un siège récupéré sur un trottoir, Ross éternue et pose ses lunettes noires sur un support vinyle entre les toiles distendues et des pots de peinture industrielle séchés. J’ai apporté une bouteille de Zinfandel. Ross aime parler de tout de rien, du grand trou et des biens, de l’argent et du cuivre, de l’amour et la haine. Comme s’il parlait avec de l’encre invisible, Ross est un philosophe barbare qui tient des propos inspirés par les mélanges chimiques qu’il a longtemps fait distiller par son corps. Il jure que jamais il ne changera de style, qu’il est maintenant lui-même un point c’est tout, et finit presque toutes ses phrases par une question.
– Un jour, je trouverai la passe, la sortie du canyon et les missiles de la haine ne pourront jamais atteindre mon âme en repos. Tout ce que je dis, on peut le comprendre…
– Ah ?
– Il existe des peintres de poussières, comme il existe un nombre illimité de bouées sous mon aéroglisseur… Y a trois formes de peinture comme trois pets qui commencent par la même lettre : Poétique, Politique et Philosophique. T’es d’accord avec moi ? Aujourd’hui je m’interroge sur la Perspective Plastique, tu comprends ? Trouver la conjonction entre ce que je veux et ce que je peux faire. Évoluer avec le temps, comme les rapports humains évoluent. L’Art est une sorte de magma, tu vois… Je change le décor dans un contexte opposé à leur nature, je cherche des rapports alternatifs entre les choses, c’est super modulable, tu comprends ?
-Ah ouais, je vois…
– J’appartiens à tous. Tu vois l’Art, ça se ressent. L’émotion est une puissance. Il ne faut pas mélanger la “Création” et l’usage de la technique… Les connaissances et la technique ne remplacent pas la force et l’envie, c’est très social tout ça hein ?
Il éteint son joint et allume le décodeur numérique, un appareil en démonstration. Les images défilent en désordre.
– Je teste la machine, tu comprends, j’aime pas me faire berner…
Il rit.
Ross serre les dents en griffonnant sur l’écran
– Concrete abstract, tu comprends ? Pas assez d’oxygène peut être. Inspiration/expiration, c’est toujours « piration », un truc de pirate, ceux qui sont dans le pire, le pire que tout tu comprends ?!
– Bon, c’est pas tout ça mais j’ai la dalle…

Au printemps, Ross met un masque au moment de sortir, mais c’est psychologique parce qu’il éternue et se mouche sans cesse.

Toni n’est pas encore arrivé à son restaurant. Pour faire plaisir à sa femme, il a fait construire une superbe maison dans les Hamptons, maintenant il vit seul dans un petit deux pièces, et elle a le château de la reine à perpète la galette.
La lumière nette découpe des parallélépipèdes sur le linoléum.
Ross me parle de son père, un musicien de rock toujours défoncé ; Ross le craignait, mais il ne l’a pas craint trop longtemps: mort à 34 ans en lui léguant cette petite maison. C’est déjà ça. Le seul truc c’est qu’il ne s’entend pas avec le Chinois qui lui a racheté le rez-de-chaussée, il y a une quinzaine d’années. Les machines du Chinois pourrissent l’immeuble et ils sont en bagarre permanente. En fait Rosse regrette d’avoir vendu et il fait suer le Chinois qui ne se gêne pas pour lui rendre. Un petit immeuble s’est construit juste à côté du leur et pour construire deux étages au-dessus, le promoteur leur proposait deux millions de dollars en échange de leur autorisation. Eh bien, rien que pour le faire chier, le Chinois a refusé :
– Quand même deux millions de $ !!
– Oui, mais ça voulait dire que j’allais aussi encaisser un million de $…
Alors du coup le Chinois a refusé.

Hypersensible, comme une surface photo, Ross n’est pas un sordide pleureur, c’est un ours qui raconte des blagues. Simplement, il ne sait pas faire les plaisanteries, il est rarement gai.
– Écoute, chacun son truc, les jeunes aujourd’hui veulent de l’argent pour s’échapper, ils ne pensent qu’à l’argent. L’argent, mais pour aller où ? Pour échapper au monde réel qui les retenait prisonniers, les bagnards utilisaient des limes, les poètes jouent avec les rimes, les peintres blasphèment et les photographes numériques changent d’appareil… hein ?
Je lui fais remarquer que les barreaux sont intacts.

Deux costauds en costar sortent d’une grosse Pontiac noire qu’ils ont garée sans se poser de question. Ross me regarde, on est d’accord : ils ressemblent à ce qu’ils sont. Ils entrent dans le restau. Et on les sert avant nous. Soudain une bagnole de flics s’arrête. Un petit Mexicain en descend et illico, il sort son calepin et commence à mettre une amande à la Pontiac. L’un des deux gros se lève, calmement et pourtant furieux, il fonce vers la porte, et se plante devant le petit flic en vociférant un truc du genre :
– Espèce de pauv’ taré, t’en as pas marre d’êt’ con, t’as des yeux c’est pour quoi connard ? Tu sais pas lire c’qu’y a marqué sur cette putain de plaque, ducon, alors tu remballe ton enculé de carnet et tu me fous le camp comme un chien péteux, avant que je t’allume grave et que tu retournes voir ta famille en banlieue avec un blâme …
Le petit flic Mex baisse la tête, le gros bulldog revient s’asseoir encore en colère. J’aimerais pas être de sa famille.
Moins de dix minutes plus tard une autre bagnole de flic s’arrête, un black en descend. La Pontiac est vraiment mal garée. Pareil, il sort le carnet, commence à écrire quelque chose, le molosse a soulevé un sourcil, il s’apprête à nouveau à bondir, quand le black s’approche de la plaque d’immatriculation, il voit la marque des services secrets, remballe son matos et repart…

Nous aussi, on paie, et l’on convient de se retrouver le soir même à la party « Body body » chez Sheyley.
Ross présente une série de dessins et moi, je connais la belle Sheyley.

Je rentre travailler sur un article concernant l’engagement des stars dans la campagne électorale. Revue des forces opposées :
En faveur de Barak Obama : Bruce Springsteen, Michael Moore, Robert De Niro, Leonardo Di Caprio, George Clooney, Matt Damon, Ben Affleck, Will Smith, Spike Lee, réalisateur, John Kerry,
le clan Kennedy, Warren Buffet, homme d’affaires, Ted Kennedy, sénateur, Jesse Jackson,
Halle Berry, Diane Keaton, Sharon Stone, Oprah Winfrey (première fortune noire américaine),
Stevie Wonder, Jesse Dylan, chanteur (fils de Bob), Herbie Hancock, Eddie Murphy, Bob Weir, chanteur, Arcade Fire, le rappeur Talib Kweli , DJ Spooky,
Joakim Noah, Karim Abdul Jabbar, basketteur,
Johansson, Aniston, (ex-femme, de Brad Pitt), Dennis Haysbert (le premier président noir de la série 24 Heures chrono), Jamie Foxx (interprète de Ray Charles dans « Ray »),
Maria Shriver – First Lady de Californie (femme de Schwarzenegger), John Legend, chanteur, Will.I.am, chanteur (black eyed peas), Zach Braff, acteur, Brandon Routh, acteur, Edward Norton, acteur, Jessica Alba, actrice, etc.
Pour Hillary Clinton : Rob Reiner, Spielberg, Madonna, Jack Nicholson, Barbara Streisand, Elton John, 50 Cent, Magic Johnson, basketteur, Jerry Springer, Billy Cristal, acteur et humoriste, Sally Field, Eva Melanie Griffith, Longoria Parker, actrice, Jenna Jameson, actrice X, Elvis Costello …

Des runners chicanos apportent les chariots de plats préparés. Brouhaha dans les couloirs, deux big boys à l’entrée jouent les cerbères.
– T’as pas le carton, tu rentres pas.
-Mais..mais
-Allez casse-toi mec, tu nous fais perdre notre temps.
Je suis appuyé contre un mur quand Sheyley m’aperçoit. Elle pousse les deux idiots :
– Puisque je vous le dis, il est MON invité !
Elle me prend par la main. Mini-jupe en shark-skin vert clair, elle me fait visiter son immense appart’ sur deux étages. Chaque mois, elle organise une fête pour présenter des œuvres qu’elle vend aussi dans sa galerie.
– En fait, je voudrais aussi vendre mon loft me dit-elle,
– T’appelles ça un loft ?
– Je cherche ailleurs, mais je ne trouve pas. Avec la crise qui se prépare, le business est vraiment bas…
Grandes peintures abstraites coréennes, photos floues, noires et blanches, c’est beau. Je regarde les dessins minimalistes de Ross à la mine de plomb, superbement encadrés. Ça a de la gueule. Ross n’est pas là.
Serveurs domestiqués. Jeunes traders élégants en CK et cols blancs, Chinois fashion et chinoises fines moulées en skaï, chacun s’observe. Les uns boivent, d’autres se gavent au buffet en riant comme des animaux mythiques égarés à Tribeca. Monde nanti et cocaïné qui soliloque en célébrant n’importe quoi. Besoin de boire. Deux cents convives, venus pour flinguer des bouteilles de Moët et Chandon. Tout le monde se connaît. Être là parce qu’il faut y être.
Un couple de danseurs évolue au milieu des sculptures en résine. Ils arrachent les velcros de leurs vêtements à paillettes. Les gens applaudissent quand ils finissent nus au bout de cinq minutes de gestes contrôlés sur des musiques de guerre. En bas une sorte de prestidigitateur maigre comme un sac vide, fait des tours avec une chaîne de vélo entre les invités. Un collectionneur hagard qui ressemble à un agent de voyage égaré sur la route un soir de pluie, me demande si je pourrais lui trouver un Picabia. Je lui réponds qu’il doit se tromper d’interlocuteur. Ma tête tourne. Petites bouchées et légumes bizarres, je ne sais pas ce qu’ils ont mis dans ces petits-fours étranges. Je vois des lapins dans les hautes herbes. Fleurs en boutonnière, appuyé contre un arbre, je reluque le luxe. Un type que je sais être un assureur, m’interpelle:
– T’es artiste?
– Non, je suis auteur… j’écris.
– Faudrait que t’écrives pour moi.
– What ? On se connaît ?
– Y a une soirée samedi chez moi, me murmure-il à l’oreille, viens… !
Je discute avec Wesley J, un bobo beau boxeur sculptural qui devrait faire du cinéma, et avec Wayne, un comédien qui rêve de faire de la sculpture. Une party, c’est un lieu d’observation sociologique. Haleines fétides, souffles courts et clins d’oeil.
– Tu fais quoi en ce moment ? Enfin tu fais quelque chose ?
– Ça fait toujours plaisir de voir qu’un ancien pote est toujours vivant… répond l’autre, et toi tu fais quoi ?
– J’ai redécouvert le plaisir de la toile…
Il explique qu’il peint avec ses membres, puis il scanne ses peintures, et avec un programme de transcription, il transforme son image en musique.
– L’Art c’est la manière dont on reçoit la vie…
Il est une heure du mat’. Postillons exhalés, haleines acides en proximité. On mate, on est maté : le mât se dresse. Le D.J. monte la sono. Une fille monte sur un canapé, tout le monde rigole. Elle défait sa robe, détache son soutif et retire son string brillant. Elle est chaude comme une flamme, chatte rasée, elle bouge bien, avec autant d’aisance qu’une vendeuse devant sa machine. Les spectateurs apprécient. Soudain elle arrache sa perruque bleue. Ses grosses boucles d’oreilles scintillent dans les lasers. Quand un con l’inonde de champagne, elle s’en met partout, mais Sheyley n’apprécie pas et un videur entraîne le type vers la sortie.

Deux jumelles blondes en Pradas à petits talons métal doré, me faisaient de l’œil depuis dix minutes. Enfin, elles se séparent. J’en profite pour fondre sur l’une d’elles, tel un prédateur sur une souris blanche en plastique.
– Comment tu t’appelles ?
Jouant l’effarée, elle répond : « Tiana » . Elle a travaillé chez Brownstore, puis dans une maison de disques, puis chez Fashion-Week, un journal de mode et aussi dans le cinéma. Elle sent si bon. Dans l’embrassure de la porte, sa sœur nous regarde de loin en souriant.
– Ah, vous écrivez des scénarios, quels genres de films?
– Je ne préfère pas en parler.
– Ah bon mais pourquoi?
Elle prend un autre verre sur un plateau qui passe. Il en faudrait beaucoup pour lui faire peur. Je la sens un peu partir, mais avec une technique maîtrisée, elle minaude et vaporise des mots aimables. Je devine en elle un amour de chatte, patte de velours et griffe acérée. Ce soir nous sommes félin pour l’autre. Je bande comme un fou C’est bon.
– Tu es un manipulateur, dit-elle avec un petit accent russe tout en posant d’une main distraite sa flûte sur un rebord en ciment, puis elle appuie son avant-bras sur mon épaule. Le verre se brise sur le sol en ciment. Un des serveurs s’approche et ramasse tout de suite. Elle ne l’a même pas vu, elle est ailleurs. Rien n’a jamais d’importance. Tiana sort de son petit sac une fiole de poudre qu’elle respire dans l’une et l’autre narine.
– T’en veux ?
Elle me repousse en arrière, et sans autres civilités, elle m’embrasse derrière une colonne. J’ai à peine le temps de poser la main sur ses fesses, trois pas arrière, on recule encore dans la cage d’escalier. « Fire escape », c’est plutôt « fire » sans échappatoire, je me dis façon série B, « t’inquiète bébé, j’ai la lance qu’il te faut… » La seule lumière est celle du signe « Exit ». Je glisse ma main sur elle, mais, je sens qu’elle s’écarte, elle veut prendre les choses en main, maîtriser la situation. Je me laisse faire. « Comme tu veux ». Elle a soulevé mon tee-shirt, elle embrasse mes tétons. « Whooo, ça j’aime…». Tiana fait glisser sa paume ferme sur mon Jean. Elle détache son foulard en soie noir et me bande les yeux, puis elle me retourne, et colle mon visage bandé contre le mur. Tiana caresse ma nuque, c’est agréable autant que soudain, je me sens dominé.
« Tu as un beau tatouage » me dit-elle en suivant avec son ongle le parcours du labyrinthe circulaire qui y est dessiné. Elle joue avec moi, c’est du hasard dont il faut savoir profiter. Je la sens qui se presse contre mon dos. Ses bras l’enlacent, à l’aveugle, d’une main experte, elle détache ma ceinture et boutonne ma braguette, plonge la main dans mon pantalon dont ma bite s’extrait d’elle-même tel un diable de muscle sortant d’un fourreau en tissu. Tiana commence à me masturber en donnant des coups de reins comme si ma queue était la sienne. « T’en veux dit-elle, t’en veux hein !? » Quelqu’un ouvre la porte, la lumière de la party pénètre soudain comme un flash dans la cage d’escalier, l’intrus descend l’escalier comme si de rien n’était. Tiana continue ce qu’elle faisait sans s’arrêter. Puis elle me retourne et le foulard qu’elle m’avait mis sur les yeux a glissé, et je constate que cette Shiva à quatre mains est doublement experte. L’une des sœurs m’embrasse en maintenant mes bras contre la paroi, pendant que l’autre s’affaire à lécher mon sexe, faisant glisser sur mon gland, le piercing qu’elle a sur la langue. Je suis toujours debout, Tiana pose son index sur ma bouche, « Chuuut ! Ne dis rien…» Sa sœur a déroulé le préservatif sur ma bite impatiente, et puis elle descend mon jean sur mes chevilles. Adossé contre le mur, je suis maintenant assis par terre, le cul nu sur le ciment froid. Tiana s’est posé sur ma bouche et sa sœur s’empale à genoux sur mon sexe dressé. Je l’aime profondément, c’est chaud, non je ne l’aime pas, mais j’aime faire ça, avec elle puisqu’elle le désire. Elle se retourne, c’est un ballet de sexe qui s’opère devant moi, elles maîtrisent bien la situation.Chacun son tour, et enfin, elles s’agenouillent toutes les deux au-dessus de mon ventre et me tenant le sexe à deux mains, ell e me disent en chœur de leurs voix slaves suaves:
– Allez maintenant lâche-toi !
Et j’éjacule mon petit geyser…
Une bise et salut, elles s’envolent par l’escalier de secours comme deux colombes blanches ; moi, je rejoins la soirée comme si de rien était.
Quand je passe une heure plus tard devant le doorman, il me dit avec un petit sourire, complice:
– Alors c’était bien ?
Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi il avait ce sourire, mais quand j’ai vu l’image de l’escalier sur l’écran de ses caméras de surveillance haute définition, j’ai compris qu’il avait suivi ce qui s’était passé… so what ?! Après tout.

Je rentre à pied, il fait nuit, je me sens bien. Je devine un mec qui n’a pas l’air dans son assiette. Si ça se trouve, c’est un des convives qui n’a pas bien digéré. Je m’approche ; Oh putain, je le reconnais, c’est Harald un galeriste du upper huppé East. Je fonce vers lui.
– Ça va ?
Il ne répond pas. À certains moments, la vie coagule. Appuyé contre un mur un peu hagard, Harald est dans la panade.
– Tu veux que j’appelle les flics ?
À force de jouer avec du pognon qu’il n’avait pas encore encaissé, aujourd’hui Harald se retrouve dans le rouge carmin ; cette nuit c’est carrément couleur sang dans ses yeux. Pour monter une galerie trop grosse pour lui, Harald a emprunté à gauche et à droite, mais il a fait de mauvais investissements et en plus la crise s’est répercutée sur le marché de l’Art, du coup Harald ne vend plus assez pour couvrir ses frais, et comme il n’a pas de trésorerie d’avance… Ici, on te fait confiance par principe, (rien ne peut exister sans la confiance), mais attention si elle est trompée, alors on ne rigole plus : premier avertissement, cassage de gueule, deuxième c’est plus grave. Ce soir c’est le premier avertissement, à croire que sur sa tête de diplodocus s’est fait écraser par une pluie de météorites / poings de ses agresseurs. Il paie pour tout ce qu’il n’a pas payé. C’est pas demain qu’il pourra re-sniffer une ligne de poudre d’erytroxylon, vu l’état de ses narines. Il voit des étoiles partout, et son arcade sourcilière coule sur sa chemise blanche.
– T’as mal ? Tu veux un médecin ?
Il a mal, mais pas tant que ça en fait.
Sa copine Venus revient avec deux types du service d’ordre de la soirée, l’un d’eux parle à son oreillette. Venus est folle de panique, elle répète cent fois : « Oh my god, oh my god, my god, oh no, my godness ! » Enfin, même si elle dit beaucoup de niaiseries, Harald ne va pas les entendre pendant quelque temps, vu qu’apparemment il n’entend carrément plus rien de l’oreille droite. Il s’est redressé, on le ramène chez Sheyley. Il se demande comment il va tirer profit de la situation. Il ne veut rien laisser paraître, la semaine dernière, un type lui a confié un Basquiat et deux dessins de Warhol à vendre, ça pourrait lui suffire pour se refaire, ou au moins pour tenir quelques semaines…

« Des étoiles brillent dans son portable,
Cette nuit, il va retrouver la lumière. »