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Roman Live On Line

Nu York

#041 Liberté solitude – 2

Marre d’attendre des trucs qui n’arrivent pas, et perdre des heures, des heures au téléphone pour des projets qui n’aboutissent pas. Trop de mots et de promesses non tenues. J’ai sérieusement besoin de gagner un peu d’argent comme on a besoin de respirer. Respire et resmeilleur. Soudain, une opportunité, comme une touche à la pêche à la ligne, le bouchon s’enfonce. Au bout de l’hameçon : un boulot alimentaire. J’accepte sans réfléchir, ni discuter les conditions. La crise a ça de bon qu’on ne s’embarrasse plus de fausses questions. C’est un travail sans intérêt, mais un boulot garanti pour trois semaines, une activité d’appoint.
J’emprunte la vieille Mercedes de mon copain Mo parti à l’étranger sur une station pétrolière pour trois mois, et je vais faire des écritures quelques jours pour le compte du service du trésor à Washington.

La route ennuyeuse. Philadelphie, Baltimore.
Je gare la voiture sur le parking éclairé d’un restau comme il y en a mille, à l’intérieur, la pénombre intime. Aux murs des écrans géants et quatre programmes qui diffusent des news, du sport, des jeux. On choisit le son de la chaîne, en tournant le bouton au centre d’un « T » proéminent situé au milieu de la table. Hillary Clinton visitant un hôpital côtoie un long run de Tom Brady, et puis des images hélico de la prise d’otage du Capitaine Richard Phillips à la corne de l’Afrique, un paire de jeunes pirates Somaliens, inconscients et dangereux, qui se retrouvent en face de la puissante Navy US, et puis Alicia Keys un micro à la main…

J’ai de la chance, c’est Linsey, qui me sert. Son nom est inscrit sur l’étiquette épinglée sur veste qui moule sa jolie poitrine. Linsey est la plus jolie d’entre tous les serveurs de cette endroit. D’ailleurs je me demande ce qu’elle fait dans cette cour des miracles : un obèse qui tousse, un nain décoloré, un grand échalas qui a raté les drafts de la NBA. Mon regard est troublé par les yeux de biche de la belle Linsey. Avec un sourire naïf, elle m’apporte un autre plat que celui que j’ai commandé, mais qu’importe. Dans ces restaus industriels, y a que le décor qui change, tous les menus se ressemblent.
Sur un des écrans, l’air abattu d’une jolie présentatrice égyptienne inspire la résignation. Elle parle des colombes de la météo pendant que j’ingurgite lentement la pâté épaisse et les nuggets de poulet frits intitulés « Caraïbian dream ».
Sur la photo, les produits chimiques qui la composent sont aussi bien présentés que des pubs pour des médicaments ; mais dans la bouche c’est une autre affaire.
Toutes les dix minutes, Linsey passe furtivement me demander si ça va. Ce n’est pas qu’elle a l’air de se préoccuper vraiment de ce que je ressens, mais c’est la chanson d’une serveuse. Peut-être qu’elle veut me distraire ?
Il y a quelque chose en elle d’assez particulier, on dirait qu’elle vient d’ailleurs.
À chaque fois, je la remercie et j’ajoute quelques mots qui la font sourire.
J’apprends en effet qu’elle vient de l’Arkansas. Et à chaque fois j’en apprends un peu plus. Avant la fin du repas, elle me dit qu’elle en a marre de ce boulot de merde. Au moment de payer, en blaguant je lui dis :
– Casse-toi, je t’emmène…
Et je lui laisse mon numéro en même temps que la double taxe en tip. C’est comme ça.
Je suis à peine à la porte que le téléphone sonne.
-Attends moi , j’arrive…

Une heure après j’embarque Linsey très excité. Elle les a envoyé chier et ils n’ont pas apprécié, mais elle s’est quand même fait payer pour les trois jours qu’elle vient de passer là. On sent que cette fille a une autorité naturelle inflexible… Elle se met tout de suite à l’aise, j’ai l’impression qu’on se connaît depuis toujours et que je suis seulement venu chercher une copine au boulot. Mutine, rebelle, un peu candide et instinctive, Linsey n’a pas froid aux yeux. J’aurais voulu l’adopter comme une idée qui vous séduit, mais on dirait que c’est plutôt elle qui m’a choisi.

J’ai mis la radio, pour animer le ronron, mais très vite on commence à parler comme si on avait toujours eu des choses à se dire. Elle me dit qu’elle connaît un type qui peut sûrement nous héberger à Washington. Elle passe un coup de téléphone auquel je ne comprends rien, elle râle comme si on lui devait quelque chose et puis au bout de dix minutes, elle me confirme qu’elle a une adresse où on pourra rester.

Je ne sais pas où elle m’amène, je me laisse faire. Prendre les choses en main…
Elle me raconte qu’elle a décidé de voyager seule pendant un an. One year drop, une année sabbatique, avant de recommencer un master en sciences humaines et fédéral politics…
– Partout, où je vais, j’prends les transports en commun, je me suis dit que ce serait mieux pour visiter le continent.
Elle va dans des trous perdus, elle prend des photos qu’elle veut envoyer à National Geography. (Celles qu’elle me montrera plus tard sur son laptop donnent la sensation qu’il s’agit en effet d’endroits perdus.) Elle a l’air incroyablement sure d’elle et en même temps elle s’amuse comme une enfant.
– Quand tu voyages comme ça, t’as pas peur… Je veux dire t’es quand même pas très « armée »…
– La peur est à l’intérieur de nous… Et puis on a tous des gardes du corps
– Comment ça, moi je n’ai pas de garde du corps
– Bon ben écoute on peut appeler ça des anges…
– Ah des anges oui ça j’en côtoie tellement que je ne les vois plus
– Écoute, moi un jour en Uruguay, je somnolais dans un bus inconfortable dans lequel j’étais montée la veille à Montevideo en direction de Santa Lucia.Vers cinq heures du mat’, le chauffeur s’arrête, et ils me débarquent au milieu de nowhere, en me disant d’attendre le prochain bus. C’est le petit jour, à peine réveillée et hop débarquée dans une espèce de forêt, Y a juste un abri et moi je suis là toute seule. Eux ils vont à droite direction Florida tandis que la route de Santa Lucia où je veux aller part à gauche. Je reste plantée au milieu de nulle part avec mon sac à dos et pas de téléphone portable batterie à plat, sous une espèce d’auvent, je dois attendre le prochain qui doit arriver dans cinq heures…
Là, je commence un peu à m’angoisser, c’est vrai. Au bout de deux heures une bagnole s’arrête. Deux mecs moustachus en descendent, genre paysans, assez lourdingues. Ils me proposent de m’emmener là où je veux. À ce moment, j’ai peur oui. Et puis je fais confiance à mon instinct ; de toute façon s’ils veulent me violer, ou piquer mon fric, ils peuvent le faire tout de suite, il n’y aura que les toucans en guise de témoins. J’accepte leur proposition en serrant les dents. Un des deux gars s’installe à l’arrière et l’autre commence à me parler, de flots de paroles. Au bout d’un quart d’heure, je constate dans le rétro que le type à l’arrière fait semblant de dormir, ou bien il dort. Pendant tout le trajet, je me demande à quelle sauce je vais me faire bouffer. Il n’y a pas de panneau, je ne sais où ces types m’emmènent. Pendant des heures, je discute avec e chauffeur et à l’arrivée façon happy end, le type m’a déposée en ville où j’ai trouvé un lit… Tu vois ces mecs-là, c’étaient des anges !
– Ouais ouais, des anges moustachus… »

Linsey aime raconter des histoires.

On vit dans une ère d’histoires. « Storytelling », tout le monde raconte des histoires. Pour vendre un parfum ou demander des subventions, pour lancer un programme d’éduction ou monter une exposition, pour écrire la biographie d’un athlète ou celle d’un violoniste, pour captiver une assistance dans une salle de conférence ou pour entretenir son blog sur son site, tout le monde a appris que les histoires fascinent les auditeurs plus que l’addition d’idées disjointes. L’histoire est un fil sur lequel on enfile des perles d’idées… Linsey est une perle qui siffle comme un merle.

Je n’espérais pas un quatre étoiles, mais en guise de gîte, c’est une chambre puante au-dessus d’un restau. Une planque idéale pour un flic undercover. Linsey prend la clé où elle devait être, planquée au-dessus de la porte. Elle a l’air assez sûre d’elle.

Quelques habits pendus aux cintres, une vieille sneaker sur la descente de lit en fausse fourrure rose, l’abat-jour cassé sur une lampe en forme de goutte d’huile, un poster décollé, un masque de cérémonie mexicaine posé sur l’espèce de bureau, le lit à peine recouvert d’une couverture vert fade, de la vaisselle dans l’évier, quelques restes dans le frigo. Si le mec est vraiment parti, il est parti y a peu de temps. À moins qu’il se soit fait virer après le coup de fil que Linsey a passé pour prévenir de notre arrivée. En y regardant d’un peu plus près y a du sang à la salle de bain… Je mets les verrous qui bloquent la porte, ça fait rire Linsey
– T’as peur de quoi me demande-t elle ?
Elle dit qu’elle a envie d’un bain chaud;
– Ah…Glisser dans un spa profond à 37°, ma mère appelait ça un « bon bain »
– Hein ?
Ici c’est juste une douche. Une Bonne douche.
– Heu…
Sans la moindre pudeur, Linsey se déshabille et se glisse sous l’eau.
– Ça me remettra les idées en place…
Si elle n’a pas froid aux yeux moi ça me fait chaud au cœur et ça durcit dans mon caleçon.

On va manger un sushi, et l’on se couche côte à côte dans ce grand lit mou. Linsey s’enferme dans son sac de couchage, la fermeture éclair tirée jusqu’au menton.

Comme souvent quand est ensemble, chacun de nous est seul… Mon esprit s’envole après tout, j’ai surtout sommeil. Au milieu de la nuit, le sens qu’on me pousse. J’ouvre un œil, Linsey me dit :
– T’as envie ?
Je réponds bien sûr, j’ai toujours envie…
Il n’y a pas de mal à se faire du bien. On fait l’amour, comme si c’était normal. On fait l’amour comme ça. On fait l’amour comme des amis, plutôt que comme des amants. On ne se connaît, alors on fait des gestes un peu maladroits. Elle est beaucoup plus jeune que moi, et je lui laisse prendre les initiatives puisqu’elle semble aimer cela… J’aimerais qu’elle entende le craquement du plâtre sur ma peau en décollant le masque. À cet instant précis, je crois que j’aime cette jeune fille que je connais à peine depuis quelques heures. Pour elle, je suis seulement une opportunité, je suis pratique et je lui suffis. Chacun pour soi. Je sens bien qu’elle refuse de se réchauffer en approchant son âme de la flamme qui brûle en moi. On fait juste semblant comme tous ceux qui font semblant de s’aimer. Pas plus. Je ne suis pas une partie de son « projet ».

Washington est une ville sérieuse. Departments, Embassies, Memorials, Museums, Octogon, Pentagon… Dollar Gents. De l’Art du dollar. Pouvoir Dollar. Puissance. Constructions parfaites comme des dessins d’architectes, constructions gigantissimes qui asphyxient les esprits indépendants, dans cette ville monumentale où les constructions Romaines des temples, rasés de près, habillés en costards droits, tous les quadras quinquas ressemblent aux méchants des drames et thriller du cinéma. Les filles en tailleur sont des espionnes. Visages de marbre ou lunettes en plexiglass, on dirait que ceux qu’on croise dans le métro ou dans la rue, intriguent pour le compte de lobbies influents dans les antichambres du pouvoir. Les jeunes hommes en blouson, (ceux qui ne sont pas encore en costumes trois pièces) jouant le rôle du gentil, celui qui démonte les mécanismes pervers et les stratégies cruelles des capitalistes du Capitole.

Jardins et demeures protégés dans le Nord West South West et quartiers délabrés de la zone dans le Nord East et South East, moi je bosse dans le Georgetown historique.
Sous ce ciel de béton qui recouvre la verrière sous laquelle je travaille toute la journée devant une caméra dont le faisceau balaie en permanence les objets qui m’entourent. On m’épie. Toute la journée, j’attends de rentrer voir ma copine.

Retour à la tanière.
J’ai l’impression que ça fait six mois que je suis parti, mais Linsey n’est pas là. J’attends toute la nuit, un peu inquiet, mais en même temps j’ai vu que son sac n’est plus là… Vaincu par le sommeil, je m’endors comme une pierre.

Vers trois heures du matin, on frappe à la porte. Je me réveille en sursaut. Ça doit être l’autre taré, qui vient récupérer ses frusques. Dans l’œilleton je vois qu’il a l’air très énervé, avec sa gueule défoncée et son look de détective ivrogne, d’agent de services secrets perturbé ou de journaliste en manque d’un scoop. Il donne des coups de pieds dans la porte blindée. En criant :
– Open that fucking door, je sais que t’es là face d’enculé !
J’ai la trouille de ce junk qui tambourine toujours. J’observe en silence dans le Judas, je sais qu’il n’y a personne d’autre à l’étage. Personne pour me porter secours si l’autre s’en prend à moi.
Soudain, je remarque deux Chinois qui arrivent derrière le mec comme deux félins sur une proie. Apparemment l’autre ne les a pas vus venir. Le premier lui tire les pieds au raz du sol… il tombe par terre, je vois mal, et le second lui entoure une cordelette autour du cou. La lumière s’éteint. Je ne vois plus rien.
Quand elle se rallume, c’est le silence, les trois hommes ont disparu.

Je me demande si c’est un cauchemar mais je suis bel et bien debout devant ma porte blindée. Je me trouve nul, mais quoi qu’est ce que j’aurais pu faire ? Dur dur de retrouver le sommeil.

Le lendemain, je retourne bosser l’âme embrouillée…

Vers une heure de l’après-midi, je reçois un coup de téléphone de Linsey. Un long coup de fil pendant ma pause salade.
Elle s’excuse pour hier soir…
– Comment ça ?
– Ben oui, ça a dû te troubler…
Je ne sais pas de quoi elle parle. Est-ce qu’elle est au courant pour le type ? Ou bien est-ce qu’elle parle de son absence ?
Je réponds que je ne vois pas, que j’ai dormi tranquille…
– Ah tant mieux ajoute-t elle.

Et puis elle dit qu’elle doit retourner dans l’Arkansas, qu’on lui a refusé son visa pour le Canada. J’insiste pour quelle m’éclaircisse sur ma situation…
Est ce que je peux rester là ?
Je crois comprendre qu’elle connaissait plus ou moins le type chez qui je suis, je lui redemande si je dois dégager, elle me dit que non, elle s’est « entendu » avec lui, je peux rester autant que je veux…

J’essaie d’en savoir un peu plus et tout se complique : Linsey me raconte une histoire qui commence par sa mère travaillant aux services administratifs de Little Rock… Et puis ça continue par le gouverneur qui était un chaud lapin, grand dragueur devant l’Eternel et tringleur né. Sa mère un peu fragile qui succombe aux charmes du gouverneur, et puis voilà, la mère qui refuse d’avorter, et Linsey … Fille illégitime de l’ex-gouverneur de l’Arkansas, élu quelques années plus tard à la présidence des Etats-unis alias William J. Clinton alias Bill.
Linsey aime raconter des histoires.
Il n’y a pas vraiment de frontière entre le rêve et la réalité, entre le vrai et le faux. Je ne sais pas si Linsey est une pure mytho, ou si son histoire de secret bien gardé est véridique. Après tout, c’est pas moi qui lui ferai les tests ADN, et ça m’a fait une chambre à l’œil pendant les trois semaines de mon job de paperasses.
Le fait est que tout est redevenu calme après son départ.
J’ai recouvré ma liberté solitude.