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Roman Live On Line

Nu York

#040 Liberté solitude – 1

La semaine dernière il neigeait encore. On ne peut pas croire que le printemps arrivera dans quelques heures. La baie vitrée fouettée par les bourrasques de ce vent qui n’en finit pas de faire traîner une saison ineffable. Les sacs plastiques volent comme des anges. Les fantômes hurlent dans les cages d’ascenseur et les courants d’air s’infiltrent sous les portes rectangulaires disjointes. Venue du Nord la bise glacée glisse le long des plages, elle avance dans la plaine et remonte les collines jusqu’aux murs de la cité vitrée, je sens le battement de l’aile de ce vent dément comme de méchantes caresses dans le dos des mythes.
Avec un peu de retard, le réveil a déclenché son bip, une fatigue en béton armé sur les fers d’une étrange nostalgie pèse sur mes membres raidis. Je crains tous les matins comme ce matin. Fausse douceur et ciel est gris.

Mais quel que soit le niveau Fahrenheit, le printemps tombe des arbres, et les couleurs ont du mal à se montrer. Confettis blancs, le nez qui coule, les yeux qui piquent, les poumons qui sifflent, le printemps sème ses pollens et ses allergies dans l’air.
Quand la nuit déclenche le mécanisme de la sève, c’est le vert sévère qui revient mettre le couvert pour les pique-niques à Central Park. Il paraît que le vert porte-malheur aux acteurs, superstitions de marins ou de sportifs sophistiqués. On sait toujours trop tard si le vert a porté bonheur ou malheur. Pour l’heure c’est le vert suspens… Les économistes y vont au bluff en parlant de la reprise. Les magasins ferment les uns après les autres. Des heures à guetter l’écho d’un monde en panique, tel un contrôleur aérien, sur le radar de mes Emails. Prostré comme une gargouille, je me laisse descendre comme la cendre dans un poêle qui tombe sous le brasier entre les grilles en fonte. Mon déménagement qui n’a pas arrangé les choses. Ma géométrie est dépassée.

Matin
Depuis le balcon, maintenant au bout de la rue droite, je peux voir les reflets de l’East River. Il pluviote ce matin. Je suis juste sous le nuage. L’écroulement des valeurs bourgeoises, la pollution des cœurs intrépides vaincus par le sponsoring, ou la chute libre des idéologies du hasard.
– Sommes nous libres ?
Apparemment…
Tout le monde se presse sur le trottoir, il y a de la panique dans l’air. Dans les stades, les athlètes se confondent entre eux dans la sueur des records, ceux qui marchent ici ont plongé dans le magma des économies de lave. Ils ont atteint des limites, on les voit exprimer toute leur impuissance. Nouveaux repères, nouveau voisinage, nouvelles gueules Je suis allé plusieurs fois déjeuner au diner en bas de chez moi, mais il a fermé du jour au lendemain. Sans prévenir. Y a de plus en plus d’écriteaux pour des espaces « for rent », « for lease ». Les boutiques soldent à mort pour se faire de la fraîche, mais ils ne remplissent plus les stocks. On diminue le nombre de propositions. La third avenue est devenue un désert, et les avenues de lumière sont à l’image d’une bouche édentée. Les statisticiens peuvent dire ce qu’ils veulent, ils ont été incapables de prévoir ce qui se passe actuellement, je ne vois pas pourquoi ils sauraient dire ce qui va se passer…
Pourtant certains continuent de s’enrichir. On dit que c’est la bonne période pour acheter, oui, quand on a l’aisance, mais quand on est fauché, c’est la pire.

Des limousines de rêve sont parquées devant un le new Hotel. Leurs carrosseries brillent de tous les reflets chromés. Au volant des chauffeurs en costard somnolent en attendant, impassibles, que leur émir ou tycoon, homme ou une femme inconnu mais riche, plonge à son tour dans le bain. Même ici, il y a beaucoup plus de riches inconnus, que de gens connus qui vivent dans l’opulence.

Je n’arrive plus à parler, je n’ai plus envie d’entendre ma voix. Je médite sur la méditation. Je rêve devant l’incroyable mécanique qui préside au vol d’un moustique ou de l’un de ces premières mouches. Comment saurait-on jamais reproduire cette merveille de technologie animale qui met en mouvement de façon consciente des êtres minuscules qui se déplacent pour aller là où ils veulent aller ? Moi, je suis un moustique, mais j’ai l’impression que le monde vient à ma rencontre à la vitesse d’un pare-brise à 100 miles à l’heure sur l’autoroute.

Il faut admettre la contradiction, même si elle vient de soi-même. Comme tous ceux qui veulent expliquer l’inexplicable, je vis dans le doute. Un jour, moi aussi, j’ai failli être Roi, mais je suis passé à côté du sacre. J’envie ceux qui ne se posent pas de questions. Ma vie n’est qu’une longue suite de questions : « Où s’en vont les chiens aveugles quand leur maître n’est plus là pour les conduire jusqu’au caniveau ? Combien y a-t il de feuilles à un arbre ? Pourquoi parler des autres quand on tient tant à l’écho de son ombre? Quoi vendre ? À qui ? Pourquoi? Devrait-on répéter plus d’une fois ce qui est bon ? Trop d’amour ? On s’aime ou l’on ne s’aime pas, qu’est-ce que ça veut dire trop d’amour ? La surprotection c’est comme la surproduction, hein ? Qui peut imaginer qu’il deviendra un jour alcoolique, un drogué ou un sex addhict ? Vous êtes-vous enfin décidé à partir ? Combien de gouttes d’eau dans la mer des Sargasses ? Peut-on regarder tomber TOUS les flocons de neiges ? Pourra-t on un jour saisir la forme des nuages ? Qu’est ce que tu veux ?

J’écris tous les jours comme depuis toujours. J’écris pour me détendre. Depuis toujours mon esprit évolue au hasard à travers une sorte de brouillard sympathique. Je donne mes mots comme un oiseau perd ses plumes à force d’enchaîner les phrases. Peut-être parce que je n’ai jamais écrit à la plume. La tête pleine et les jambes en bois, je voudrais pouvoir écrire aussi vite que je pense. J’écris et puis je me tais. Automatique et sans penser. Chacun choisit son vocabulaire. J’écris des mots à l’échelle des carreaux de porcelaine ; comme un primate dans un zoo, je tourne en rond sur le béton de ma nouvelle chambre déjà en pagaille. Godasses récupérées dans la rue, artifices de camouflage, je n’ai jamais trouvé mon style.
Dans une civilisation de la parole, les muets sont handicapés. Dans ma vallée, je vaux ce que valent les veaux. Je me suffis pour survivre, je me nourris de mes insuffisances, perdu dans mon désert à moi. Je n’arrive pas à trouver la passe. Pâque, et le seder… La longue soirée, l’attente, la faim… Le recommencement. La relecture. La répétition Je ne suis pas vraiment religieux.

Annah est passée me voir, Annah vient de Dayton dans l’Ohio. Elle voyage plus souvent maintenant, depuis que Chen est monté rejoindre les anges. Cancer de la prostate mal soigné. Le calvaire de Chen a duré six ans, Il était costaud comme un quarterback, il a tenu et puis finalement il a perdu le match. Annah pleure tout le temps, pour un oui pour un non, elle pleure le souvenir de Chen, et c’est triste de voir une amie qui pleure celui avec lequel trente-six années ont passé. Ils s’aimaient comme des adultes qui s’aiment encore beaucoup. Et puis Annah est repartie, et elle m’a laissé sa peine.

Les dernières semaines ont été meurtrières. Comme un mauvais concours de putain de circonstances, trois de mes amis sont morts en l’espace d’un mois et leur départ vers l’ailleurs affecte mon affect en me rappelant certaines imminences. Le cancer est une menace dans l’inconscient, un démon qui hante les esprits fragiles. Je me demande si moi aussi je mourrai d’un cancer de la gorge ou des poumons, prostate ou colon, un cancer banal, un cancer de tout le monde. Les hypocondriaques n’y connaissent rien en médecine, alors ils accusent le cancer des vices assassins. N’empêche que ça m’a fait peur :
– Et si moi aussi… ?
Mal dans l’épaule gauche, des crampes dans les jambes, mes viscères pétrifiés, je me vois envahi par un mal noir qui me fait froid dans le dos et dans les couilles aussi.
Certain d’avoir en moi le germe de quelque maladie maligne, je me suis laissé attirer par l’ivresse de l’angoisse. Le génie du stress s’est déguisé en médecin et il a fait croire des choses mauvaises à mon cerveau, alors, je suis allé à l’hôpital pour faire d’autres tests à la con dont je n’ai pas encore reçu tous les résultats. Les premiers ne semblent pas mauvais.
– Votre ventre ?
– Dur dur !
– Hmmm, il semble que ça soit un problème digestif, a dit le gastro.

Mais bon, quand une phobie vous oppresse, elle se love comme un murmure dans votre inconscient, elle vous parle comme l’addiction vient rappeler aux synapses certaines envie de connexions avec d’autres molécules.

Il y a eu un meurtre, juste devant ma porte. Un mec s’est fait poignarder dans le dos pour une histoire de dope. Le drame. Le jeune assassin jure aux flics qu’il ne voulait pas le tuer. Il découvre ses longues dents, comme un cheval qui hennit. Il porte la haine en lettre d’or dans son dos comme pour motiver encore plus son rejet du monde. Il explique qu’il voulait juste lui faire un peu peur, parce que l’autre lui devait du fric. N’empêche que l’autre est mort, et entre nous, si on ne veut pas tuer un mec, on peut aussi éviter de lui planter un couteau entre les omoplates. Mais bon c’est vrai que parfois il faut plus d’un seul coup.

La coke est très présente dans les discussions adultes. Les dealers ont baissé les prix, et les mômes s’en paient à tout va. 70 $ Le gramme, ça fait 5 lignes, soit 14 dols pour une, à ce prix-là les gamins peuvent s’en mettre dans les narines avec leur argent de poche sans se poser trop de question. Les résultats scolaires en baissent, le môme devient agressif et distant, quand les parents s’en aperçoivent, il est trop tard, Quand ils réagissent, il est trop tard ; le môme est dans les pinces du besoin

Après-midi.
Aujourd’hui la plupart des sonos sont muettes dans le Fun Park de Coney Island. Touristes en goguette et passants lascifs traînent comme des herbes fauchées. Ils se promènent dans les allées vides, sans trop y croire en jetant un œil sur une femme à barbe déguisée en Abraham Lincoln fumant la pipe, et puis un aigle à deux têtes moribond ou autres symboles des gloires de l’Amérique puissante et freaks peints sur les devantures des manèges sordides. Des filles paresseuses et maquillées comme des totems, attendent que les minutes s’évaporent au-dessus de l’eau, appuyées aux rebords chromés du grand Cyclone. Soldats revenus du Moyen-Orient, midinettes extra-terrestres, chômeurs fumants et fugueurs tatoués aux sourcils piercing. Personne ne s’amuse plus vraiment ici. Je tire, j’atteins la cible, le type me tend une bouteille gagnée comme on passe un relais. Demi-bouteille d’un champagne tiède que j’avale d’un seul trait en mangeant un hot dog assis sur un banc. C’est ça le luxe à l’échelle du Donuts. La poudre blanche du sucre glace neige sur ma manche. Le sucre glace ne sucre rien, il blanchit les plastrons. Le sucre /glace est une invention de décorateur.
Hyper Flyer. Après m’avoir fait attendre des plombes, finalement le tatoué déclenche mon cataclysme ceinturé sur le siège matelassé de ce manège pour adulte. Tourniquets, soubresauts, et tape-cul, tourbillons et 3 G d pression en supra-pesenteurs, les bras de métal du moteur à turbines me projettent en l’air, tête à l’envers, voltes et virevoltes, je vois la Terre filer dans tous les sens. Je suis le seul client de ce tour du monde supersonique à se faire démonter les méninges et secouer la cervelle. Puis ils me relâchent enfin comme une pieuvre nourrie… Alors je vais vomir derrière un camion.
Intellectuel prisonnier. Je finis dans le vent sur la plage en regardant ma montre.

Soir.
Down Town, ligne One, une fusillade, tous le quartier est bouclé, on a l’impression que ça les amuse, même si les flics se prennent au sérieux. Ils ont le droit de tuer, et ils peuvent aussi être tués.

Nuit.
Manger du riz et des graines d’alphabet, j’ai atteint la limite, une certaine limite. J’ai mal de savoir que je n’en suis arrivé qu’à cette extrême-là, j’avais d’autres ambitions.
Moitié heureux, moitié défait, appuyé contre la vitre froide, j’épie les trafics de sable ou de farine. Cendres de regards sous des lunettes embuées. Je suis un métropolitain étouffé ou un oiseau migrateur enrhumé sans boussole. Je suis un aimant, qui attire la lumière, mais je n’en fais rien. Usé comme une roche érodée, j’ai le sentiment que je n’ai plus d’amis depuis que j’ai abandonné les bars d’amnésies. Je crève de cette envie de vivre. Parfois je me demande si j’existe, je crois qu’ils m’ont oublié, le Sparadrap de l’amitié s’est décollé de la plaie. Je déteste les gens qui font semblant de se devoir à eux-mêmes ce qu’ils ont acquis en héritage. J’imagine une attaque cérébrale. Je m’écroule et je saigne. Je pleure sur mon lit en écoutant Mozart. Il paraît que c’est classique en période de sevrage. Je guette les étoiles au-dessus des gratte-ciels, au milieu de la pièce et puis je regarde le trophée de poésie que j’ai gagné l’autre nuit, et ça me fait plaisir.
Je rêve de délits mineurs dans nos chairs labourées sous les plis d’un drap sali par des mains sales. Je suis de l’autre sur l’autre rive du fleuve, mais il ne s’ouvre pas devant moi, comme la mer Rouge devant Moïse. Un jour, le soleil s’éteindra et il faudra conclure un pacte avec Dieu. Alors, il n’y aura plus d’actions, ni d’obligations.

Liberté solitude.