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Roman Live On Line

Nu York

#030 Les biches

Trois heures du matin, sous la lumière blanche d’un projo halogène une dizaine d’hommes travaillent dans le sol de l’avenue. Ils profitent du calme relatif de la nuit pour forer le bitume et installer des câbles ou réparer des conduites. Ça tape, ça cogne dans la fumée de vapeur d’eau qui ressemble à un décor de film. Ça marteau-pique, ça vibre et l’immeuble tremble. À plat sur mon matelas, le corps inerte, je fixe le plafond noir et je scrute les ténèbres au-dessus de moi. Les sens en alerte, les yeux grands ouverts, les pupilles dilatées au maximum, je ne vois rien, rien de très précis, si ce n’est des formes diffuses, auréolées de halos irradiants aux couleurs étranges qui naissent de mon imagination.
D’habitude il n’y a personne de l’autre côté de la paroi, Naye revient rarement en ville. Pourtant cette nuit, provenant de l’autre côté du mur, j’entends assez distinctement les cris et ahanements que pousse ma voisine quand elle baise avec Vadim.
Naye faisait beaucoup de choses à la fois et notamment de la musicothérapie, une médecine douce qui utilise les vibrations pour guérir les douleurs ou stimuler certaines hormones.Elle faisait cela dans les écoles et parfois dans les entreprises, pour aider les cadres à déstresser. Et puis elle a eu un grave accident de parapente, il y a quelques années. Certains pessimistes de la médecine traditionnelle, l’avaient condamnée à une paralysie du côté droit. Et puis elle s’en est sortie après six opérations et une longue rééducation, auxquels vinrent s’ajouter ses auto-musico-médications, et des prières en égrenant un chapelet en jade. Il paraît que ça l’a « vach’ment » aidée comme elle dit dans sa langue relâchée. Naye voulait écrire le roman de sa vie, « parce que ça peut intéresser beaucoup de femmes ». C’est pour ça qu’elle est partie s’installer sur cette île dans laquelle des gens fortunés viennent se mettre à l’écart chaque week-end. Naye a monté une boutique. Elle a tout fait, tout refait dans l’ancienne école. Elle n’a pas d’enfant et la boutique « c’est son bébé… » Sûre d’elle-même et de son goût, elle affirme qu’elle a un sens naturel de l’esthétique et ça peut se vérifier sur place :
– C’est super original, tu verrais, j’ai planté les tiges de grandes fleurs en plastique dans une dizaine de bacs ! Crois-moi, pour la déco, c’est top ! Et pour la musique, tu vois, je ne mets que des musiques médiévales ou des morceaux new age, tu comprends, il faut que les gens se sentent bien, qu’ils se relaxent quand ils arrivent chez moi, je veux qu’ils passent un bon moment ?! Ça donne de la profondeur, tu vois, les gens, il faut aussi un peu les éduquer sinon, quoi ?!
J’écoute, amusé les histoires célibataires, cancans et petits « mythos » qu’elle me raconte quand je la croise dans les couloirs. Elle est parfois charmante si ce n’est qu’elle en fait des kilos. Toujours hyper positive et dynamique, on a envie de croire ce qu’elle dit, elle a gardé le talent et la force de persuasion du métier qu’elle exerçait avant quand elle était coach pour entreprise. Naye transforme la réalité, elle voudrait avoir le pouvoir d’une magicienne qui magnifie tout ce qu’elle touche. À l’en croire, elle vend de tout dans sa boutique, « des trucs incroyables tu vois, des trucs que tu ne peux voir nulle part ailleurs, c’est dingue…» En fait, elle vend des fringues. L’autre jour, je l’ai croisée autour des nouvelles washin-machines et séchoirs qu’ils viennent d’installer au basement ; impossible de remonter, on est resté scotché deux heures et elle a parlé sans discontinuer. Pas un silence, pas une respiration, Naye parle tout le temps, tout le temps, tout le temps. En fait elle n’a jamais écrit une ligne de son roman, elle m’a expliqué qu’elle n’a pas le temps. On peut comprendre en effet qu’il lui soit difficile de parler, de vendre des nippes et d’écrire en même temps. C’est ça oui, c’est la faute du temps.
– Il faut que je m’occupe de la boutique, tu comprends ?
Je réponds :
– C’est à moi que tu dis ça ?
Naye dit qu’elle a quand même commencé à le faire… Sur un dictaphone.
Je réponds :
-Ah ?! C’est bien parti alors…
Elle dit que les gens trouvent son histoire géniale et qu’un scénariste lui a même proposé d’en faire un film. Elle dit que ce sera trop top de voir son propre rôle joué par une star, et qu’elle va gagner des millions de dollars, et que ce sera mérité parce qu’elle n’a pas eu une vie facile jusque-là, mais tout le monde est prêt à l’aider, même la banque qui lui a concédé un nouveau prêt de 50 000$, etc.
– C’est la première année que je vais au Venezuela, c’est génial, y a des touristes aventureux, des retraités en short et des veuves infidèles, tu vois c’que j’ veux dire?
– Non, je ne vois pas. Vous écoutiez quel genre de musique ?
-Y a le galerón, le corrido et la guaracha qui se jouent sur des cameos qui sont des tambours et puis une sorte de trompette qu’on appelle le batuto. Ces musiques proviennent de la culture hispanique, mais nous on dansait comme des diables sur du merengue et de la cumbia qui viennent plutôt d’Afrique.
– Je ne connais que le salsero qui s’appelle Oscar D’Leon
– Ah ouais c’est le plus connu…

Vadim était un des chirurgiens qui l’ont aidé à s’en sortir. À force de patience, il lui a redonné l’usage de la main dont elle se sert maintenant pour lui caresser le dos. Vadim est un homme puissant, un grand qui a dû se pencher sur son bureau quand il faisait ses études. Maintenant il bosse debout dans un bloc hyper techno, des assistantes lui tendent les outils. Vadim fascine les femmes, il a un pouvoir de séduction comme l’aimant attire la limaille de fer. Son intelligence bien éduquée et sa vaste culture subjuguent celles qui se régalent de son accent russe. Il vaporise des mots irréels comme des phéromones, elles l’écoutent bouche bée, jusqu’à ce qu’elles comprennent que c’est un homme très complexe. Vadim revient régulièrement prendre des nouvelles de Naye qui s’offre à lui sans retenue.
– Je n’ai pas pris mon rôle de géniteur très au sérieux, tu sais, je ne suis pas un père facile…
Vadim a divorcé avant d’immigrer aux US. Il a quitté Kiev pour venir développer une technique particulière de micro chirurgie assistée par ordinateur que seul l’hôpital du mont Sinaï lui offrait à Manhattan. Et puis il a épousé Shyla D. la riche héritière de TBSupplies, un consortium qui fabrique du matériel de bureau et fournitures pour computer. Inconsciente autant qu’inconstante, capricieuse et volage, Shyla D. n’a jamais eu à se poser la moindre question sur sa destinée. Protégée dès le berceau, élevée par des nounous en dehors de la réalité, Shylla D. réagit dans la vie sans conscience ; en d’autres termes je me demande ce qu’ils font encore ensemble. Ils ne se voient presque jamais ; elle ne veut pas divorcer et il n’insiste pas parce que c’est elle qui détient les cordons de ses bourses.Vadim adore l’eau, alors il part sur son voilier comme on part dans l’espace.

Je regarde en l’air, je ne vois rien, juste le noir et pourtant dans mes yeux se dessinent des formes bizarres, visions étranges qu’invente ma cervelle. Même si je sais que ça n’existe pas, pourtant je les vois. Je pourrais affirmer sans faire bouger l’aiguille du détecteur, que j’ai vu ces ectoplasmes envahirent ma chambre juste avant de sombrer dans l’absence. Dormir, enfin. Se perdre dans le dédale de la fatigue, et rentrer dans le sommeil comme une libération. Je suicide ma journée dans le puits du sommeil.

Dans une lumière ouatée à l’orée d’un bois qui ressemble à Central Park. Une biche rousse se promène, la queue relevée sans complexe ni appréhension. On dirait une tapisserie paradisiaque. Je la suis, je la perds. J’entends quelqu’un qui souffle au bord du gouffre, il hésite à se jeter dans le vide. Il me raconte les difficultés qu’il rencontre dans la compagnie pour laquelle il travaille, depuis que ce nouveau directeur est arrivé. Ce nouveau gestionnaire a fait des investissements inconsidérés, et après s’être fait remonter les bretelles par le conseil d’administration, il a rejeté la responsabilité de ses investissements absurdes sur le dos de celui qui parle. Il est coincé, il sent qu’il va se faire virer en deux temps trois mouvements, parce que son chef n’assume pas ses erreurs. Oui, ça doit souvent se passer comme ça dans les entreprises. Une histoire de rapport de force, de trafic d’influence, de politique intra muros. Je ne peux rien pour lui. Au fur et à mesure de l’évolution, les sabots en corne se sont transformés en semelles souples. Le monde change au gré des décisions commerciales concernant les produits industriels de grande consommation.
Sur le bout de la langue, il me montre le comprimé qu’il doit avaler. Il a dans une main, un gobelet en plastique et dans l’autre un porte-clé tête de mort. Le mec hésite à sauter dans le gouffre, il a son parachute sur le dos, un golden parachute. En bas, on voit de la brume, il hésite à se jeter dans le vide, comme ce Michel Fournier qui voulait sauter depuis la nacelle d’un ballon stratosphérique d’une hauteur de 40 kilomètres pour devenir le premier homme à franchir le mur du son…
Un silence nous envahit.

J’avance prudemment. Derrière un buisson, je tombe nez à cul avec une fille qui pisse. Son visage est peint, la peinture représente le drapeau US. Elle tourne le regard vers moi, ça ne l’embarrasse pas que je sois là. Au contraire elle me sourit, debout les jambes écartées, elle continue de pisser par terre, visant une cuvette en émail les mains sur les hanches. Le jet d’écume sort de sa fente rasée, elle me demande si je veux une bière et sans écouter ma réponse, elle s’essuie et file en courant. Mon visage se reflète dans ce disque doré quand soudain la fille bondissant comme un faune réapparaît, écumante de rage, comme un personnage de film fantastique. Je n’ai pas de pouvoirs surnaturels qui me permettraient de lutter contre cette harpie menaçante ? Je panique. Heureusement un éclair magique la transforme en limace. La conclusion c’est qu’il faut toujours rester confiant, vu qu’à tout moment un éclair magique peut tomber du ciel pour transformer un méchant en limace.
J’observe cette limace gluante qui me dit que je m’appelle Peau-de-serpent, je suis un Séminole, et que la colline sur laquelle nous sommes, est celle de mon enfance. J’ai l’impression de tout comprendre, mais je ne comprends rien. Mal dans ma peau de lézard, je veux grandir, changer de peau, changer de coque. Je dois muer…

Ma mère se baigne dans la rivière Chakatan. Je m’approche d’elle. Ma mère recule par convention, par pudeur, par obligation, par timidité, par instinct, par gentillesse, par faiblesse, parce que ce n’est pas légal. Cette femme jeune ne ressemble pas au souvenir que j’ai de ma mère quand elle était jeune. Cette femme ressemble à une femme que je ne connais pas. Je ne sais pas pourquoi je pense que c’est ma mère ? Elle dit qu’elle regrette de devoir tout refuser par principe, ou pour être fidèle à la Halakha.
– Il y a trente ans, le ruisseau des amours a été interrompu par un barrage électrique. Aujourd’hui il est large comme un estuaire. Parfois il suffit d’un petit peu pour que beaucoup de choses changent. Parfois il suffit d’un peu pour faire beaucoup.
Cette femme qui dit être ma mère, fait semblant de m’embrasser. Je ne ressens rien. Je l’imagine heureuse. Elle respire fort. Elle disparaît comme une volute dans le message de fumée que j’envoie de colline en colline.
Je cherche une clé chromée qui doit servir à ouvrir la porte de la pièce où se trouve la commande qui doit ouvrir les vannes du barrage.Mais les clés pour analyser nos rêves, sont celées sous des tonnes de béton.
Il ne se passe rien. Je savoure cet instant de calme comme on profite d’une trêve au milieu d’un roman d’Ambrose Bierce, de Ray Bardburry, de Lovecraft, Frank Herbert, René Barjavel ou Dan Simons. Est-ce qu’un jour, la mer de sable s’ouvrira aussi devant moi ?
Un vent glacé court sur la lice. Les bisons en colère nous ont tous enterrés dans le sol humide. Nous sommes tous des fleurs sauvages ayant poussé dans l’humus d’une grande plaine. La terre grasse est imprégnée du sang de la bataille. Odeur putride, odeur de vieux, odeur honteuse, qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai envie de vomir. Il y a peut-être un rapport avec le demi-litre de vodka à l’herbe de bison trafiquée que j’ai avalé hier soir.

J’ai fui le terrain des combats et j’arrive tout essoufflé au bord d’une eau saumâtre. Je me cache comme un évadé entre les joncs. Un bardot gris brait à en perdre haleine en traversant la rivière sur un radeau fabriqué avec des bidons en plastique. Comme dans un jeu gore, un truc de télé réalité genre « the Rescuer », je plonge la tête comme un cormoran dans l’eau trouble, parmi les détritus de souvenirs qui stagnaient là. Et dans l’eau trouble, je vois une poupée chauve armée d’un poignard, vociférant comme une présentatrice offensée. Elle en a marre, elle en a marre vraiment de cette vie de dingue, elle veut grandir, changer de boulot.

Je remplace le bardot sur le radeau, et je libère une vierge prisonnière du crochet qui meurtrit sa chair.
– Pourrez-vous jamais pardonner à ceux qui vous ont fait tant souffrir…
La vestale me fait un petit signe et se confond à l’obscurité.
Et je ne me souviens plus de la suite. Coma.

Les beaux jours sont revenus et j’ai décidé d’en profiter. En suçotant un bâton de cinnamon, je travaille sur mon portable assis sur un banc au milieu d’une harde de mères de famille plus ou moins jeunes et jolies qui poussent leurs landeaux en faisant des exercices de gym tonic, l’Ipod sur les oreilles. Le soleil est au rendez-vous : « sun on the biches »…
Une petite femme potelée s’assoit à côté de moi. Après un petit temps d’apprivoisement, on commence à parler:
– La force des faibles, c’est de n’avoir rien à perdre…
Je lui réponds que la force des gens très riches c’est aussi de n’avoir rien à perdre.
– En fait la difficulté de vivre se situe entre les deux, me dit-elle
– Oui, ceux qui n’ont rien à perdre, et ceux qui ont tout à gagner.
Elle reprend sa lecture, et moi mon cliquetis sur mon clavier. Je finis le compte-rendu de la soirée que j’ai passé au Mercury Lounge sur Houston où j’ai vu Hospitality et les Bloodsuggars.
On se croirait dans une pièce de théâtre. Une comédie légère avec des personnages stéréotypés. Ciel blue, la vie facile. Il fait si beau. C’est agréable de s’autoriser à dropper quelques heures.
– Avoir trop de choses à faire ça crée le stress, mais n’avoir rien à faire, c’est encore plus angoissant.
Elle se tourne vers moi, comme si elle attendait un prétexte, et ajoute avec un large sourire,
– À qui le dites-vous !
Elle s’appelle Danee. Elle parle sans pudeur. Elle était dans la distribution. Une divergence d’opinion avec le directeur de la compagnie et zou, après huit ans et demi, elle s’est retrouvée sur le trottoir avec un préavis d’une semaine, à chercher du boulot ailleurs. Dix jours plus tard, elle a retrouvé un autre boulot, rien à voir : lever des fonds pour un organisme caritatif.
– C’est intéressant de changer.
– Un autre challenge en fait…
Elle me regarde. Il y a beaucoup d’amour dans son regard.
– J’habite à deux pas, vous voulez venir en parler chez moi.

Elle est élégante, fine et intelligente. On sent qu’elle a été habituée à un certain luxe. Elle habite avec ses deux enfants au 24 ème étage d’une tour venteuse. Super vue sur Jersey City depuis sa terrasse, mais elle n’y va jamais parce qu’elle a le vertige.
– Aujourd’hui, c’est un de mes oncles qui m’aide à payer le loyer, t’imagines.
Danee conserve cet appartement encore quelques mois, elle devra le quitter à la nouvelle signature du bail. Danee a fêté seule son quarante deuxième. Son mari l’a quittée, il y a huit mois, séduit par une femme plus jeune. Les jeunes femmes sont les obsessions des quarantenaires.
– Je suis poursuivie par le chiffre huit. Elle a 32 ans soit deux fois 16 soit quatre fois huit.
– Ah tu penses comme ça toi ? Moi je n’ai pas cet automatisme.
Le père n’a pas insisté pour avoir la charge des enfants, elle s’en réjouit,
– D’autres femmes disent qu’être mère freine leur ascension professionnelle… Moi ils me redonnent du pep’s !
Néanmoins, pendant qu’ils sont à l’école, Danee s’autorise un peu de temps pour elle-même. Danee sait ce qu’elle fait, elle maîtrise. Je ne suis pas le premier auquel elle propose de faire l’amour. Elle reconnaît que c’est hygiénique, elle en a besoin. Sans perdre de temps en préambules inutiles, elle me propose de partager une pilule d’Ecstasy. Est-ce qu’elle veut que je la paie ? Oui, ce serait mieux, en sortant, je pourrai glisser ce que je veux dans la fente du cochon en porcelaine qui sert de tirelire sur la commode dans l’entrée. Si je ne veux pas, tant pis. Elle dit que ça lui fera du bien, de toute façon, ça la détend.
Le temps d’avaler mon verre de jus d’orange sans vodka, elle est déjà dans la salle de bains, déshabillée sous une robe de chambre en satin.
-Viens, n’aie pas peur …Murmure elle de façon très maternelle.
Comme si j’avais peur. Peur de quoi ? Moi ? Même pas peur, la preuve : je suis là ! Elle se laisse tomber en arrière sur le lit.
Comme si le scénario était écrit à l’avance. Je jette un œil parano pour vérifier qu’il n’y a pas l’œil d’une caméra. Non, rien.
Elle me répète :
-Viens, je t’en prie, viens !
Elle a l’air d’en vouloir pourtant, à l’instant où je la touche, elle n’est plus la même. Abandonnée, sacrifiée, elle ne bouge pas, elle se laisse flotter comme une planche sur l’eau. Elle susurre un autre nom que le mien, je suppose qu’il s’agit de celui de son mari. Donc, je suis LUI. Elle se venge. Je m’échine, elle regarde le plafond, elle ne fait rien. Mon corps tente vainement de faire réagir celui d’une femme jalouse, qui n’a pas encore assimilé ce qui lui arrivait. Un jour, il a dit qu’il partait, elle est tombée des nues. Elle a cru qu’il reviendrait. Un cratère s’est ouvert dans son cœur. Elle l’aime toujours, mais il ne reviendra pas. Elle sait qu’il ne reviendra pas, elle a reçu hier la lettre de son avocat demandant le divorce. Humiliée, Danee fait l’amour en représailles. Je n’existe pas, je suis un bourreau, j’exerce un châtiment, je suis là pour le punir, lui, cet homme que je ne connais pas et dont toutes les photos ont été découpées.
Danee fait enfin quelques mouvements saccadés un peu techniques, mais au fond, elle ne donne rien, elle a pris l’habitude de se laisser prendre comme une femme mariée qui ne fait plus aucun effort pour plaire. Avant il lui suffisait d’écarter les jambes pour qu’il vide en elle ses sécrétions hormonales une fois par semaine, et voilà c’était assez. Quoi la séduction ? Quelle séduction ? Soumise aux pressions saccadées de mon corps, elle fait semblant d’être heureuse, mais sa comédie se voit tant que j’en perds l’envie, ça me coupe les couilles et je commence à débander comme un équilibriste qui prend conscience du vide. Je suis en elle et pourtant je n’y arrive plus, je perds ma raideur. La demi pilule chimique ne fait pas le bon effet : ma corde devient cordelette. Je suis embarrassé, elle est désolée. Je cède. Je me retire.
Je veux arrêter là, mais elle se jette sur mon sexe qu’elle gobe comme un œuf ; elle l’avale au plus profond de sa gorge, mais elle me fait plus mal que plaisir. Elle voudrait me voir jouir, coûte que coûte, que je jouisse sur elle. Elle me masturbe, mais même ça elle ne le fait pas bien.
– Arrête, je t’en pris, laisse-moi.
Une larme humecte son regard. Elle me relâche.
Dans le reflet de la grande psyché, je la vois se masturber pendant que je me rhabille. Je comprends un peu pourquoi l’autre mec l’a quittée.
Elle atteint vite un orgasme du bout du doigt et très vite, elle reprend ses esprits.

C’est vrai que je n’ai rien mis dans la fente du cochon en porcelaine posé sur la commode, et je n’ai pas répondu à celle qui me proposait une tisane en même temps que je refermais la porte du 24ème étage.
J’attends l’ascenseur, mais je suis un peu down. Cette histoire de rien me flanque un coup au moral.

Oublier vite. Il fait beau, il fait chaud pas envie de rentrer tout de suite. Chemise à fleur, la tête dans le cou, verrouillé en moi-même, personne ne peut savoir ce qui se passe dans ma cervelle, pas plus un chat psychanalyste que mon lapin nain.
Métro ligne L. Bedford Ave. Williamsburg. sunny day, des fripes et des objets hétéroclites déballés sur les trottoirs. Deux comédiens grimés improvisent un roméo et Juliette improbable, un peu plus loin trois musiciens jouent du sitar dans une ambiance d’encens.
Jay bosse sur des mixes dans le bric à brac de son studio envahi par le matériel qu’il vient d’acheter au « Fun Lovin’ criminals » partis s’installer en Angleterre. Jay bosse avec Shali, le chanteur des « Goons of Glory », ils sont concentrés sur leur affaire et y a pas un max de place pour se poser. Je ne reste pas longtemps. Ça m’a fait du bien. Ça y est, yes.Comme disait je ne sais plus qui dans « back to the Wild » le film de Sean Penn, « Oublier et pardonner, c’est aimer ».
Nous sommes surtout très seuls pour gérer les crises.
Nous sommes tous assez loin de nos rêves.
À vingt ans, on est comme une montgolfière, comme un ballon rempli de rêve, le cœur plein d’envies. On n’a pas encore fait ses preuves, les preuves du crime de lèse majesté, on vit dans le devenir, un avenir idéal. On est gai autant que triste. A vingt ans, on regrette de ne pas être pris au sérieux, après quarante ans on regrette surtout d’être toujours pris au sérieux. Il ne m’en reste plus pour longtemps…
À vingt ans, on rage de voir toutes les incohérences d’un monde auquel on n’a pas encore participé, un monde qui fonctionne sur des valeurs de merde, après quarante, on est obligé de faire avec, et qu’on le veuille ou non, chacun cautionne le système.
À vingt ans, on n’a pas encore accepté les compromissions, on croit devoir agir contre les dysfonctionnements et les injustices, à vingt ans, on veut déboulonner les statues des commandeurs et changer les statuts.
Besoin de distance et d’humour, moi, à vingt ans, je voulais être un scribe, un traducteur, un organe-filtre, un rein, un tamis. Je faisais des blagues pour esprits tordus dans le brouhaha des litanies itératives professorales, qui avançaient comme des chevaux de trait tirant une charrue dans un champ de pierre.
À vingt ans, j’aurais relu cent fois les maximes des Pères, ou j’aurais analysé l’architectonique des textes de l’Origine. Peut-être que j’aurais pénétré les secrets de la Kabbale, ou inventé un sens aux midrashim.
À vingt ans on se croit surdoué, mais des années plus tard, on s’aperçoit que ça ne sert à rien vu qu’on passe son temps avec des sous-doués, à qui on délègue le pouvoir de faire toutes les basses besognes (celles qu’on ne veut pas s’ennuyer à faire), mais qui, étant comises par des sous-doués, sont donc pleines d’erreurs qu’il faut sans cesse corriger, en se mettant à leur niveau…
À vingt ans, j’aurais pu tout faire, comme presque tout le monde, développer « mes » avantages, j’aurais pu être un mineur , un mineur au fond du puits des recherches grattant l’apparence comme un bricoleur qui décape un meuble, j’aurais pu devenir un chercheur d’aura, un naufragé sur une île de l’Archipel du Savoir, ou un prince de l’Ignorance dans un désert de lieux-communs.
J’aurais pu « être » ou « ne pas être », je ne me posais pas la question. La question que l’on se pose comme la question de la chasse. Quand on part à la quête, on ne sait pas ce que l’on va trouver en chemin. Il faut rester souple.
Une vie est une succession de hasards, de rencontres de surprises, de désarrois, de changements de direction, de prises de conscience, de retournements de situation, de longs moments de tristesse et d’autres feux d’artifice d’exaltation, de téléphone en panne, de sourire dans le miroir, de trésor de guerre volés aux vaincus, d’énigmes et de solutions comme des cailloux posés en travers de l’eau, de tags & grafs, d’œuvres inachevées, de grandes conquêtes et de petits profits, de plans d’aménagement du territoire et d’exposés pontifiants, de blagues au firmament et de rancœurs comme du vinaigre, de fulgurance et d’amertume, de jalousies et de compassion, de petits riens et de Tout,
une vie nue, chassée du paradis où vivaient les biches …