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Roman Live On Line

Nu York

#053 L’ère en colère

Tellement sûrs d’eux ou tellement capricieux, tellement remontés ou tellement énervés, tellement riches ou tellement pauvres, tellement imbus ou abusés, tellement tendus, tellement pressés, tellement fragiles ou dynamités, tellement seuls ou opprimés, les gens se mettent en colère pour un rien. Parfois ça dégénère on se retrouve en guerre, et les broutilles viennent à coûter très cher.

Le gars sort de son camion, il dit au chauffeur de la limo impassible qu’il veut prendre la place le long du trottoir, mais le Chinois refuse de reculer. Pourquoi refuse-t il de reculer ? On ne sait pas, peut-être parce qu’il croit que c’est se soumettre que de faire une marche arrière ? Peut-être qu’il pense qu’il ne doit pas obéir. Le black hurle des « Fuck you, motha foka ! ». L’autre stoïque ne bouge toujours pas faisant semblant d’être sourd. Le chauffeur-livreur remonte dans son camion, il fait tourner le moteur, il enclenche la marche arrière de son camion, et bang, il enfonce la porte de la limo.
Quand on est en colère peu importe pourquoi on s’est enflammé, une fois qu’on brûle, c’est difficile d’éteindre le feu.
Même si les avocats ou les psy s’efforcent par des jeux de l’esprit, de trouver des justifications dans la jeunesse voire dans l’enfance, voire dans la primo conception, voire dans la société elle-même, voire dans le conditionnement religieux, voire dans la notion subconsciente d’existence terrestre, peu importe la raison qu’ils trouvent ou qu’ils inventent, ce qui reste c’est une cicatrice qui larde un visage, ou des vies entières marquées par le souvenir d’actes terribles, ce souvenir qui hante les nuits des ethnies damnées ou des peuplades poursuivies.
Quand l’acte a été commis, il reste une porte de limousine enfoncée qu’il faut faire réparer ; conduire la caisse dans un garage et discuter avec les assurances pour savoir qui va payer ? On n’est plus dans le « pourquoi » mais dans le concret du « comment payer » quand on voit la longue liste des écrous et rivets qui justifient le prix épais, inscrit au bas de la facture.

Ce qui compte c’est ce qu’on fait.
Tous les mots que l’on dit, toutes les phrases que l’on assemble, toutes les harangues ou les beaux discours, tous les baratins charabias et mondanités, toutes les esquives adolescentes, tous les jeux du langage et la rhétorique du monde, toutes les excuses à postériori font partie du flot des mots, une chanson qui coule comme une rivière, une rivière de mots qui fait tourner le moulin, le moulin qui écrase le grain, le grain qui fait le pain, le pain qu’on partage qui a été fait avec la farine issue du moulin. Le moulin, c’est le symbole de l’action, les mots c’est la rivière. S’il n’y a pas de moulin, la rivière coulera pour rien. Ce qui compte c’est la réalité de ce qu’on fait…
Ici, beaucoup de ceux qui agissent se veulent efficaces, ils ne font pas entrer en ligne de compte les cas de conscience qui ralentissent les décisions, et tant pis si, au lieu d’un moulin, il s’agit d’un barrage qui refroidit les turbines mais qui réchauffe l’eau.
Pour le meilleur et pour le pire. Les acteurs ne cherchent pas à se justifier, ils jouent leur rôles en en faisant ce qu’ils ont à faire.

Si l’on considère la vie à travers la notion de profit, de gain, (ou de grain, pour rester dans la parabole du blé), il y a deux formes d’intérêts: celui qu’on peut en tirer pour soi, ou l’intérêt qu’une chose ou qu’un acte représente pour la société. De même il y a le tord qu’on se fait à soi-même et celui qu’on fait à la société.
Les « bandits » se moquent des conséquences de leurs actes sur les autres, mais au moins agissent-ils pour leur pomme pour leur seul intérêt. Les imbéciles, les crétins, les idiots, les nases et autres buses stupides ne tirent même pas de profit du mal qu’ils font. Carlo Cipolla dit qu’il y a la même proportion d’idiots dans tous les secteurs de l’activité humaine, chez les hommes politiques, chez les dirigeants d’entreprise, autant chez les religieux ou que chez les profanes, chez les artistes ou chez les plombiers zingueurs, autant chez les chauffeurs que chez les livreurs…

Le camion est parti comme une bombe. Crissement de pneus, le Chinois dans sa limo noire essaie de le poursuivre. Il a pourtant une voiture plus puissante mais il reste bloqué dans le trafic. Les poursuites ne se font pas dans la réalité comme dans les films…
Le truck disparaît. On pourrait croire que le cabosseur a gagné, qu’il a bien fait de laisser sa colère s’exprimer, malheureusement pour lui, un type qui fumait une cigarette a tout de suite sorti son téléphone, et il a filmé la scène. Sur le camion, il y avait la marque de l’entreprise… C’est l’histoire d’un mec qui vient de perdre plus que son job pour une marche arrière !

Flambée de colère entre gangs. On règle des comptes au revolver. A Chicago, en quelques jours, une quarantaine de personnes ont été blessées en 48 heures et quatre morts. Ici, la soirée de Pâques donne régulièrement lieu à des violences autour du Jacob A. Javits Center où se trouve l’International Auto Show. Comme dans tous les salons autos, on y montre les voitures qui excitent l’animalité mâle. Ça va de la plus petite Smart Fortwo à onze mille dols jusqu’à la Rolls-Royce Phantom Drophead Coupé $520 00. Les gangs venus du Bronx, de Queens et Brooklyn appellent cette nuit: « the Night of initiation. Quand les portes se sont fermées les gangs se sont regroupés Midtown et ça a chauffé entre minuit et 3 heures du mat’. Bien que déployés en nombre les flics ont été un peu dépassés par la violence des jeunes irascibles. Les gangs avaient convergé vers Time square, ils harcelaient les passants, braquaient les magasins. Un homme a été atteint par une balle à la cheville et trois femmes ont été blessées par balles. Inculpé de trouble à l’ordre public cinquante-quatre personnes ont été arrêtées parmi lesquelles une dizaine de mineurs de moins de treize ans. D’habitude malgré les milliers de touristes, le quartier est pourtant assez tranquille. Bien sûr un type armé s’est fait descendre par la police en Décembre, après qu’il ait tenté de braquer un guichet de vente de comedy shows tickets; mais ça c’est un peu la routine. On est en mutation. Les gens gardent le sourire, mais c’est un masque. On parle de la reprise pour se convaincre. Les périodes difficiles stressent tout le monde. Toute cette électricité dans l’air n’est pas écologique et des mousses de bons sentiments flottent sur l’eau des soap comédies, et tout ça se mélange comme de la lessive des émotions.
J’essaie de ne pas ramener tout ce bruit vers moi mais c’est difficile de faire semblant de ne pas entendre le vent qui fait claquer les drapeaux.
C’est une période transitoire qui n’en finit pas de transiter, une période intermédiaire qui fait méditer.
Je remonte chez moi.
Un message est collé sur la porte. « Qu’est ce que tu fais, tu es où ? » Apparemment, Minah a poireauté une demie heure sur le palier. Mais pourquoi est-elle venue ? Je lui avais envoyé trois mails pour lui dire de ne pas venir. Elle ne les a pas lus ou quoi ? J’avais dit clairement « Tous les jours SAUF Jeudi cette semaine. » Dans cette société d’hyper connectivité et de Tweeters instantanés, les messages glissent les uns sur les autres comme des glaçons sur une mer chaude.
Arguments planétaires et parlementaires, détachées de la réalité. A croire que la planète s’enfume pour un oui pour un non comme le volcan. A force de connaître l’usage du mensonge, même quand c’est évident, on ne sait plus ce qui est vrai.
Mais bon, tant que le truc n’explose pas…
On a vite retrouvé Faiçal Shahzad, l’amateur qui a bricolé un engin explosif laissé dans un véhicule stationné sur la 45th et Broadway. Ce type n’était pas un expert façon Unabomb Ted Kaczynski. La description de son engin de mort ressemblait plus à un inventaire de vente de garage ou un dessin de comix: « Il y avait du gaz propane, de l’essence et des fils électriques » et aussi un peu de fumée qui s’échappait… Heureusement qu’un témoin a donné l’alerte. « Les policiers sont intervenus, avec courage et maîtrise » disait la presse, et le président Obama les a félicités. Les flics patrouillent en nombre dans cette zone hypra fréquentée. 36 caméras de rues épiées en permanence par des vigiles dans des bureaux, on peut trouver normal que quelqu’un s’aperçoive d’un dysfonctionnement. Pourtant ce n’est pas un flic qui a donné l’alerte mais le vendeur de cacahouètes et amandes grillées avec lequel je discutais une demi heure avant, je l’ai reconnu aux news. Sans savoir pourquoi, en quelques minutes, on s’est retrouvés expulsés comme du bétail, écartés, déviés, les magasins vidés, à peine le temps de fermer les portes. On abandonnait le navire dans l’urgence. Pas question de réfléchir ni de discuter. Les rues bloquées sur six blocs. On aurait cru qu’il s’agissait d’un essai nucléaire.
Comme une pâte déborde du moule, la réalité n’a plus rien de réel quand on la lit dans les journaux TV. C’est ce qu’on appelle « l’effet de nombre » qui amplifie la vérité et la transfigure pour en faire un mythe. La raison devient symbole. Bouche à oreille et autres médias modifient l’information en ajoutant des sentiments amplificateurs, (et vendeurs). A chaque transmission, le ton monte et on ajoute du drame, de l’angoisse, de la peur, de la menace, de la haine de l’horreur, de l’invisible, de la faiblesse, de la force, tout et son contraire. Quand l’info arrive à la conscience, l’avalanche des commentaires en plus, étouffe l’analyse objective de la situation. Quand le maire a employé la formule « d’attentat terroriste », on n’était plus un samedi soir 1er Mai à Time square mais un mardi 11 septembre à Ground Zero…

Mon copain Stanish, qui travaille à l’agence de presse avec moi, est un petit génie de l’informatique. Il y a trois ans que la ville a choisi de l’embaucher plutôt que de porter plainte contre lui après qu’il eut craqué les sécurités du programme des feux de signalisation. Il fait partie du team indépendant mandaté pour mettre en place un système de pointage des fonctionnaires. Au départ ce programme ne devait coûter que 87 millions de dollars pour faire d’énormes économies, mais aujourd’hui il a coûté 270 millions et il est loin d’être mis en place. Alors une énième commission a été mise en place pour essayer de comprendre pourquoi ça déconne à ce point, pourquoi ça coûte si cher et pourquoi ça prend autant de temps. Pour la troisième fois Stan a proposé que le logiciel IBM dont se servent les programmeurs, qui fonctionne mal et qui coûte très cher, soit remplacé par un autre système gratuit et beaucoup plus rapide. Du coût Stanish a reçu une lettre de menace qui l’enjoint de ne plus faire de telles propositions sinon, il dégage. Ecœuré il me dit :
-Tu vois, ça ressemble à ça la corruption…
– Comment ça ?
-Ecoute man, me dit-il, en fait c’est simple, le type qui est chargé des décisions concernant ce projet, a été approché par un lobbyiste qui défendait les intérêts de la firme en question.
¬- Comment ça « approché » ? Tout le monde sait que le lobbying signifie en clair la répartition des pots de vin…
– Exact, man, comme je te l’dis. Une commission d’enquête été mise en place soutenue par les syndicats opposés au projet des pointages. Ils dénoncent les excès de dépenses et ce lobbyiste a été viré. Mais quand moi je demande qu’on utilise un interface gratuit beaucoup plus efficace, on me menace de m’envoyer traire les vaches dans le Wyoming, si je ne cesse pas de réitérer ma demande. La violence de leur réponse injustifiée me laisse croire que quelque chose ne tourne pas rond. Ecoute man, le type qui a fait interdire l’usage du logiciel gratuit que je propose n’y connaît rien en informatique, il a juste intérêt à ce que rien ne change…
– C’est ça que t’appelle la corruption ?
– Ouais, man, je passe mes journées à reformater des séquences, à réactualiser des systèmes obsolètes, avec un programme de merde qu’on m’impose alors qu’il en existe un meilleur.
Je suis un peu perplexe, il ajoute.
– … comme si on t’interdisait l’usage de certaines lettres quand tu dois écrire un article …
– Ouais, je comprends mais c’est aussi ça le libéralisme. L’autre fois j’ai interviewé une avocate mandatée par American Express pour trouver le moyen de légaliser le fait que tu les autorises à magouiller avec ton propre argent, la nuit pendant que tu dors. Ni vu non connu, l’argent sort et rentre sur ton compte, tu n’en sais rien.
– Sans blague.
– Si par hasard y a un blèm, alors un paragraphe que personne ne doit jamais lire, stipule que tu es au courant et que tu l’acceptes…
– Man, tout est sous contrôle !

Sans rentrer dans la théorie obsessionnelle des complots, machinations machiavéliques et manipulations de téléspectateurs candides, façon grippe du porc mexicain devenue H1N1, le maire Bloomberg voulait que Time Square devienne piéton, fermé à la circulation, que cette histoire de voiture piégée tombe à pic.
On a retrouvé le coupable, étrangement très vite avec un profil idéal. Faiçal Shahzad, un mec bien en apparence et dont la vie dérape sans raison, il quitte son boulot, vend sa maison et devient apprenti terroriste. Mais maladroit comme un manche, il semble avoir semé des indices pour aider les enquêteurs à retrouver sa piste: laisser ses vraies coordonnées au vendeur à qui il a acheté le véhicule de l’attentat, ne pas effacer le numéro de série, laisser ses clés d’appartement dans la voiture piégée, moteur et feux de détresse allumé clignotant, avec de la fumée s’échappant de l’arrière; et puis, rentré chez lui dans le Connecticut samedi soir, il a attendu sagement lundi pour prendre l’avion à destination de Dubaï. Arrestation en fanfare devant les caméras, le mec a tout de suite avoué aux enquêteurs ce que les enquêteurs voulaient savoir et cette interpellation aurait par ailleurs permis l’arrestation de plusieurs personnes au Pakistan. Etait-il un agent double ? Le fait est que les 300 pounds de pétards n’ont heureusement pas explosé dans la Nissan rouge abandonnée sur Times Square. Et pourtant, malgré ce faisceau de preuves si bien servies comme un plat de nouilles, aujourd’hui, même des évidences on pourrait se méfier à force de se faire enfumer par des infos frelatées, mises en ligne avant d’avoir été vérifiées. Info ou intox ?

A propos de fumée quand l’ire de la terre monte en l’air, à défaut de lave, le volcan fait couler beaucoup d’encre. Situé sous le glacier Islandais au nom imprononçable d’Eyjafjallajokull, dans une région reculée peu peuplée à 125 kilomètres à l’est de Reykjavik, la capitale islandaise, le volcan n’est pas un réel danger pour la terre. Le volcan est pourtant dangereux pour ce qui se passe en l’air à cause de ses poussières qui risquent de corroder les ailettes des réacteurs. On pourrait détourner les avions, mais il y a des histoires de balises, de programmes on board, et puis aussi la peur d’être en avion cette angoisse de l’air, cette crainte qui vient du plus profond de l’être et qui remonte jusqu’au bureau des chargés de missions ou des administrateurs Européens qui « ne veulent pas prendre de risque ». Et tout le monde les comprend. Même ceux qui sont restés au sol à attendre dans la panique, même ceux qui n’avaient plus de carte de crédit et qui, bloqués dans es aéroport craignaient de perdre leur travail, même ceux-là pouvaient difficilement refuser de comprendre l’envie de sécurité qui est aujourd’hui un argument imparable.

Pour me changer les idées, je vais plonger dans les boules de couleurs que Joe Grazi a installées pour un week end dans une pièce du Rockwood, ce club privé pour jet set artistes de la 14th street.
La bâtisse ne paye pas de mine, mais c’est un des lieux mythiques de l’Art contemporain, où se croisent de jeunes collectionneurs, des galeristes entreprenants et des artistes (dé)branchés.
C’est un endroit sans âge où l’on organise des fêtes sur trois étages, un des espaces d’un Avant qui continuent d’exister Aujourd’hui, hanté par le fantôme d’Andy Warhol qui avait l’habitude d’y venir¬¬¬. Au 4ème étage, Joe a développé son concept du « first step ». L’idée est simple : il faut réapprendre les choses simples, et faire attention à ce qu’on fait…
– En fait c’est très moral, ton truc…
– Je ne sais pas me dit –il, ce qui est certain c’est que si tu ne fais pas attention, tu risques de tomber.
– C’est bien ce que je dis, la parabole est très morale
– Moi, je ne le voyais pas comme ça plus comme un jeu. Ecoute, pour moi on garde un vrai souvenir des premières fois, mais peu de gens ses souviennent de leur premier pas.
C’est le concept de son « First step ».
Des filles se jettent des boules sans se connaître. Les boules volent comme une machine géante de pop corns psychédéliques.
– T’as dévalisé un magasin de jouets?
– Hey… me répond-il avec son sourire carnasse, sur Ebay, on peut trouver des plans… Ils m’ont livré ça ici, je n’ai rien eu à faire.
Je ne sais pas combien de milliers de boules aux couleurs saturées sont étalées sur 15 inches d’épaisseur. Ça restera là pendant tout ce week-end. Un groupe installe ses amplis devant un écran. Les batteur tape trois coups sur sa caisse claire et presque instantanément basse et guitares commencent à jouer un rock festif très post punk.
– On va se marrer, me dit Joe en voyant arriver des dizaines de curieux. Joe a toujours l’air sûr de lui. Il connaît tout le monde. Il a eu la carte d’adhérent du Rockwood en cadeau d’anniversaire de la part de son oncle, une « entrée » dans le monde pour 95.000 $ (prix de l’adhésion annuelle). Joe en profite. J’admire sa décontraction. Il a toujours l’air de déconner et de s’envoyer au septième ciel, mais il reste en prise avec les vivants terriens et son téléphone sonne sans arrêt.
Il faut virer un type bourré qui emmerde tout le monde, un fils à papa troublé qui a sûrement avalé une pilule de trop. Ce retour à l’enfance le fait monter trop haut, comme un saumon dans une cascade, on dirait que le type veut s’accrocher au plafond. Le service d’ordre rapplique. Rapidos dans la discrétion, un vrai tour de prestidigitation ; soudain hop, on ne voit plus le gêneur. Les deux mastards l’ont jeté comme une merde dans l’escalier. Il n’est pas prêt de revenir.

Je move. Changer d’endroit.

Ce soir, il pluviote, une quinzaine de types montent une grue hydraulique gigantesque.
Nos vies sont comme ça : pour lever un poids lourd il faut être nombreux, et ces nombreux-là doivent connaître exactement ce qu’il faut faire. Comme tous les poids lourds, les grues sont montées par des techniciens à casque jaune et gilet fluo.
Un type s’arrête à côté de moi pour regarder lui aussi. Il prése te bien, mais on dirait qu’il ne va pas bien. On échange quelques mots. Un peu ivre autant que libre, il se livre. Il s’appelle Oslane, 47 ans. Tel un wagon abandonné par sa locomotive, il a perdu son job il y a une semaine. Viré après 23 ans dans la même entreprise de parfum, il dit qu’il a toujours servi le groupe avec dévouement, chevalier servant discipliné tout en maîtrise. Il sourit comme un mari trompé qui se retrouve le cœur en ruine avec ses affaires sur le palier. Ejecté comme une douille hors du canon, il n’a rien vu venir. Il y a quelques mois, il briguait la direction de la filiale internationale, il n’imaginait jamais qu’on l’enverrait sur une voie de garage comme un vulgaire mécano. Conséquence de la crise, affalement du marché et batailles internes au sein des entreprises. Jeu de relations tendues et pouvoirs armés tout en flatteries, politique à huis clos en conseil d’administration, Oslane s’est retrouvé dans la charrette des licenciements. Il se fait des reproches, il aurait du accepter la voie de garage. Ou bien il aurait du se mettre en colère ? Il n’a rien fait, il s’est laissé chasser. Il est abattu. Du jour au lendemain il doit se ré-inventer une destinée, mais il ne sait pas vers où se diriger. Un peu hagard, il cherche un chemin. On dirait qu’il erre sans savoir où il va. J’ai surtout l’impression qu’il veut être loin des siens. D’origine hongroise, il a au fond de lui, cette mentalité Européenne qui ne l’a pas préparé à improviser. Peut-être se voyait-il continuer en droite ligne jusqu’à sa retraite ? Ici, c’est pas vraiment comme ça que ça marche. Son chèque lui permettra de tenir quelques mois, mais pas bcp plus. Au fond il est perdu. Comme si tous les ponts avaient sauté, il panique et refuse de prendre des initiatives qui entérineraient son éjection.

Je lui propose de venir avec moi écouter du jazz dans le bas de la ville.
A la fin du deuxième morceau, il veut s’esquiver discrètement, mais il trébuche et fait tomber une chaise au milieu de l’intro du morceau qui suit. Comme dirait Freud en parlant d’actes manqués, quand on commence à tomber, il y a mille façons de tomber.

Rob Brown avec son super son de sax ténor, Steve Swell au trombone comme à la belle époque du free Jazz et l’excellent Daniel Levin au violoncelle, la soirée a déjà bien commencé. Danse, lectures poétiques, ou musique entre ses statues de métal dressées comme des totems martelés, le sculpteur Alain Kirili organise de temps en temps des soirées comme celle-ci. Auxquelles se croisent des intellectuels, des artistes, des auteurs et des musiciens venus de tous les milieux…

Après la musique, chacun échange quelques phrases et repart dans son univers. C’est la vision 70th de l’idéal intello sans complexe ; seule compte la création, l’invention et la vérité des gens qui se déplacent pour aller chercher ce dont ils ont envie. Ils n’attendent pas que ça leur tombe du ciel. Mossa Bildner part répéter dans la nuit pour le concert qu’elle doit faire demain avec le guitariste Gary Lucas.

Une pluie froide tombe tout d’un coup, elle qui flingue les velléités d’un printemps trop en avance. Le rideau de pluie colle sur ma peau le tissu synthétique de ma chemise avant même que je ne m’aperçoive que je n’ai pas choisi des habits pour l’orage et la colère du ciel.
Je m’engouffre dans un métro.
Sur le quai, je retrouve Colette Lumière, l’artiste de perfomance on discute un peu elle aussi a perdu l’endroit dans lequel pendant vingt cinq ans elle avait créé. Le building a été détruit et elle n’a pas su faire valoir ses droits, depuis, elle zone un peu.

Je passe quelques minutes sur le parking à côté de la synagogue de la 34 entre 7 et 9. Je salue des amis qui finissent de ranger les barbecues de la fête de Lag Baomer et je rejoins ensuite Linda dans un restaurant où elle dine avec Shimon le mari de sa sœur Benny, et un grand type qui me tend sa carte avant même que je lui aie demandé quoi que ce soit :
– Dan Spowitch, me dit-il.
– Euh, salut, Dan !
Comme d’habitude chacun parle de ce qu’il connaît. Benny parle avec sa sœur des enfants, de la famille, des études, et de chirurgie esthétique, Shimon parle des intrigues au sein des Nations Unies, et Dan parle pas mal de sport, de commerce et de publicité.
Linda se tait, elle dit qu’elle est un peu fatiguée.

Installé à la table à côté, un grand Texan parle fort dans l’oreille de Benny. Il a trop bu. Au bout d’un moment la femme de Shimon en a marre ; elle demande poliment au Texan de baisser d’un ton, mais le Texan continue d’emmerder Benny. Shimon n’a pas l’air d’accorder la moindre importance à cela, on dirait qu’il ne cherche même pas à comprendre ce qui se passe. Shimon est souvent perdu dans ses pensées. Je me lève et je vais demander au patron s’il serait possible de nous changer de place, mais le restau est plein et on m’explique que dés que ce sera possible on nous fera signe.

Et ça continue. Shimon dans ses pensées, et Benny très embarrassée, Benny qui fait des grimaces et qui en fait des tonnes. Dan a fini de me parler. Il a les yeux rivé sur ce qui se passe devant lui. Dan Spowitch était fullback au collège, il a passé du temps sur les terrains de football. Le fullback de quarante piges bout en lui. Tout d’un coup, il se lève comme un Hulk excédé, et notre table sursaute. Au milieu du restau, il se met à hurler d’une voix de stantor que les nuits blanches ont un peu cassée:
– Hey yo Motherfucker, calme-toi et ferme ta gueule !!
L’autre a l’air d’un animal surpris en pleine faute. Mais comme il a perdu ses repères et certainement mésestimer la puissance de la force adverse, il répond qu’il en a rien à faire de ces menaces et lance bêtement :
– Tu veux qu’on sorte ?
Provocation manquant l’évidence de lucidité. Je me dis immédiatement que le rouquin de Dallas, vient de commettre une erreur tactique. Dan n’attendait que cela, pour exprimer son énergique vitalité. Si les duels dans le pré existaient toujours, ils y seraient déjà pour transformer à l’aube en combat singulier l’injure faite à sa copine. Silence dans le restau. Les gens se taisent. Court instant en suspension. La musique diffuse une musique violonée sirupeuse. Les Mexicains qui font le service, figés en arrêt. L’un d’eux me glisse que ça fait deux fois que ce Texan vient là et à chaque fois ça tourne mal. Dan a balancé un verre d’eau en direction du connard, qui a répondu en jetant à son tour de l’eau sur notre table.
En un éclair, Dan a fait le tour de la table, il s’est jeté sur lui, l’épaule en avant comme au bon vieux temps de son collège football quand il fallait défoncer les lignes de défense. Les deux copains du mec ont reculé d’un mètre. ET ils s’affalent tous les deux sur la moquette au milieu du restau :
– Répète ce que t’as dit, répète un peu pour voir… !
Et l’autre farci, bien que le dos plaqué au sol répète comme un taré :
– J’ t’ai traité d’Européen… face de cul !!! dit le Texan…
Dan Spowitch n’aime pas qu’on lui rappelle l’origine de ses grands-parents. Et bang, slap, il lui colle une grande gifle au type. Et puis il se relève. Tout ça est allé très vite. Les serveurs ont à peine à intervenir. Dan a repris ses esprits, l’autre geint comme un chien mouillé. Il sort dans la rue en se tenant le nez. Shimon n’a pas bougé. Il est toujours assis, ça n’a duré que quelques secondes, c’est déjà fini, il tient sa femme outrée par l’avant bras. Dan s’est rassis. Il remet sa cravate, et il parle d’autre chose. Benny le regarde comme son sauveur. Ils se sont connus tous les trois au collègue. Shimon était fasciné par le culot de son pote, et Benny aussi, mais ses parents voulaient pour elle une vie plus rangée. Alors elle s’est rangée. Shimon est devenu diplomate et Dan organise les ventes chez Wal-mart. Shimon demande au serveur de nous changer de table et le patron vient nous faire des excuses.

On en est au café quand le Texan revient le visage bandé accompagné de deux hommes en civil. Ils demandent le patron, échangent quelques mots celui ci indique notre table et l’un des inspecteurs demande à Dan de l’accompagner dehors, tandis que l’autre interroge de façon très aléatoire les clients attablés. On dirait que la musique d’ambiance n’est pas la même.

Trois voitures de police venues en renfort, sont garées devant le restau. On paye la note, et ces pingres nous ont juste offert les cafés.

Dans est menotté dans une des voitures de police. On s’approche de lui. Par la vitre, de la tête il nous fait un signe que ça va. L’autre crétin est toujours en train de baratiner les flics qui ne l’écoutent plus. Je reste avec Benny. Shimon qui est allé parlementer avec le sergent principal. Linda tient sa sœur par l’épaule, Benny me raconte sa vie, ses aventures et les frasques de Dan Spowitch, elle n’était pas la seule qu’il avait fait craquer, Dan tentait toutes les filles du collège, mais quand il a eu cette histoire avec une mineure, elle a cessé de le voir.
– Lui,il avait quel âge ?
– Il avait 19ans.
– Et elle… elle avait quel âge ?
– Elle avait à peine quinze ans…
– Oui et alors… ça ne fait pas une grosse différence.
Quand on fait quelque chose, ça reste inscrit longtemps dans la mémoire des gens. Aujourd’hui le grand Dan a 41 ans et toujours Benny parle d’un truc de collège…

Appels dans les talkies walkies.
Les gyrophares tournent toujours.
Un quart d’heure plus tard, changement de rôle dans le scénario. On fait sortir Dan de la voiture en lui ôtant les menottes et c’est le Texan qui y rentre.

Tandis que Shimon traverse la rue avec son pote qui rigole, en guise de conclusion, les deux premières voitures de police s’en vont. Par la fenêtre de la troisième, en faisant demi tour, un des deux inspecteurs s’adresse à nous pour nous faire des excuses. Il dit qu’il ne savait pas et que patati et patata que c’est son boulot et que bonsoir messieurs dames…

Deux semaines plus tard, Dan a reçu une convocation du tribunal pour répondre à la plainte du Texan qui demandait 500.000$ de dommages et intérêts. Pas dit qu’il va les obtenir, mais ça va quand même couter cher à quelqu’un. Oh dangereuse sorcière qu’on appelle « Colère » !