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Roman Live On Line

Nu York

#022 L’aigle à deux têtes

Je ne sais pas si le décès de ce homeless nu a eu quelque effet sur mon secret intérieur, toujours est-t il que j’ai l’impression de me voir autrement depuis quelques jours. Ou bien est-ce le fait de ne plus avoir de travail contraint et journalier ? Ou bien est-ce la mutation, la mue du changement d’année? Ou l’hiver et ce froid qui nous pince ? Ou la naissance de la pudeur ? Ou bien est-ce le mail énigmatique de Leslie ? Toujours est il que je sens le poids et la gêne des tissus sur ma peau. J’ai envie de me cacher.
Je suis stone depuis que j’ai reçu les quelques mots d’elle. Mystérieuse Leslie avec qui j’ai correspondu « dans l’absolu » par Email pendant des mois avant qu’elle ne cesse du jour au lendemain de m’écrire, alors que nous étions arrivé au paroxysme d’une relation épistolaire enflammée.
Un an sans nouvelles, et puis je reçois cette promesse de rendez-vous insolite, revenu de nulle part. Rencontre d’un autre type. J’attends avec impatience, comme ceux qui doivent apprendre à domestiquer l’impatience. J’attends la suite de ce message venu de l’espace virtuel internautique.

J’ai relu quelques-uns des mails enflammés que j’avais conservés dans un dossier. Je me réinvente cette complice étrange et amicale à qui je me confiais comme un fruit confit. Ma cervelle secouée, tout se mélange en moi comme l’alcool dans un shaker. L’excitation et la crainte, mélange d’exaltation et d’angoisse. J’ai peur d’arriver le dernier quand ils auront coupé le son ou éteint la lumière Asphyxié par l’accélération du processus, je suis l’écume. Les filles jouent à faire semblant d’être facile. D’autres inventent des paradis artificiels dans les hôtels décadrés. Et s’il s’agissait d’un canular ? Comme ce fait-divers sordide d’une gamine qui s’est pendue, folle d’amour pour un internaute qui l’avait mené en bateau, alors qu’il s’agissait d’une vengeance entre voisins qui s’amusaient de la naïveté de l’enfant. Non, impossible. Je ne doute pas, certain qu’elle enverra la suite de l’énigme. J’attends…

Bientôt apparaîtra le soleil de ce qu’on a défini comme la nouvelle année.
Les journées passent plus ou moins vite. L’assimilation est une sorte de soulagement. Je me retrouve habillé comme tout le monde. J’imagine que la psychanalyse fait cet effet à ceux qui guérissent et qui se révèlent enfin à ce qu’ils sont. Apparemment rien n’a changé, pourtant tout est différent. C’est la vision qu’on a du monde qui le rend tel qu’il est. Chacun détient sa part de la Vérité.

Ça fait deux jours que je conduis un camion dans les embouteillages. Plus c’est lent, mieux c’est. Neuf heures par jour. Toujours à peu près le même circuit de Time Square jusqu’à Central Park et redescendre sur Soho, puis remonter par le Meat Packing au volant de ce truck à l’arrière duquel est installé dans un cube vitré, à l’intérieur de celui-ci, un décor de plage au soleil avec deux mannequins en maillot de bain. Kitsch à souhait. Les passants en bonnet et écharpe, emmaillotés dans leur laine et parkas North Face rêvent un instant en me voyant passer. Ils s’imaginent là au soleil sur une plage. Je transporte leur fantasme. En fait je fais ce job pour ne pas rester inactif et pour remplacer un copain parti à l’enterrement d’un de ses cousins. Le genre de plan de trois jours pour une agence qui a le budget de la Floride.

En parlant d’enterrement, je viens de trouver la solution de l’énigme qui tournait dans ma tête depuis que j’avais croisé ces mecs chelous dans le Hells Kitchen (quartier qui portait bien son nom ce jour-là). Sur le coup je n’avais pas compris ce qui se passait : une foule rassemblée sur le trottoir parlait de mort par ci, mort par là, mais les gens s’amusaient plutôt qu’ils ne se lamentaient.
En fait deux bougres avaient attaché leur copain co-locataire sur un fauteuil à roulettes et ils l’avaient ainsi poussé jusqu’au bureau des allocations pour essayer de toucher sa pension. Sauf que le type était mort, et quand le gars du guichet leur a dit qu’il fallait la signature de l’intéressé, les crétins ont répondu qu’il dormait en montrant le type dehors, précisant qu’ils ne voulaient pas le réveiller par qu’il était de mauvaise humeur. Très vite une troupe de badauds s’était ameutée autour du cadavre, c’est à ce moment que j’étais passé avec mon camion du soleil diffusant de la musique de surf. Les flics n’ont pas tardé à arriver pour embarquer les deux idiots accusés de tentative d’escroquerie sur du trésor public et de transport illégal de cadavre, mais en fait l’autopsie a révélé que l’autre avait clamsé d’une mort naturelle. Comment ont-ils pu croire un instant que leur combine pouvait marcher ? Il faut être fracas comme ils l’étaient pour imaginer que l’employé allait croire à leur baratin…

Ce matin, j’ai reçu la suite des instructions de Leslie…

Je me rends à la gare de Grand Central où elle m’a donné rendez vous. Puis prendre un bus. Je fais ce qu’elle me dicte de faire. Elle me guide. Je la sens sans la voir. Je suis les indications que je reçois par SMS. Elle doit être là quelque part autour de moi, dans mon dos, mais j’ai juré de ne pas me retourner. Orphée aux enfers, j’obéis à l’injonction de Perséphone sur mon cel phone, si je me retourne, elle disparaîtra.

Changement de bus, changement de direction. Descendre. Monter. C’est un étrange jeu de piste. J’adore. J’ai cessé de me poser la question de savoir pourquoi elle fait ça. Je suis assez loin. La promenade dure depuis plus d’une heure. J’ai eu le temps de gamberger.
Maintenant j’attends sur le trottoir dans un endroit isolé. Soudain j’entends la voix d’un homme derrière moi qui me demande de me laisser faire. Il dit gentiment qu’il prend le relais du portable et me bande les yeux et m’aide à monter dans une voiture. Je ne sais pas si je suis seul dans l’habitacle. Je suis un otage volontaire. J’ai le sentiment qu’on m’observe. Le chauffeur conduit comme un pro, pas de d’à-coup, ni de coup de volant. La voiture absorbe les imperfections du macadam. C’est une grosse voiture, peut-être même une limousine. Je peux étendre mes jambes. Je ne sais plus où je suis. J’ai perdu mes repères. Je veux prendre la vie comme elle vient. Je ne cherche plus à contrôler mon futur. J’ai accepté le deal. Je me laisse faire. Je n’ai la maîtrise de rien. C’est bon de se laisser conduire, comme on fait la planche sur l’eau, comme un visage qui émerge des tableaux de Klimt. Le mystère est souvent plus excitant que la solution. Je préfère la question à la réponse. Je suis en peine interrogation, en suspension.
On roule environ une demi-heure, puis je sens qu’on redescend vers Manhattan.
On est dans le bas de la ville, à Tribeca, j’en suis certain. Ou pas.

Quelqu’un détache mon masque. Il n’y a aucune lumière dans ce parking souterrain. Noir total. Tout en restant dans mon dos, l’homme me conduit vers un ascenseur. Il a l’air de savoir où il va. Tout est programmé. Il doit avoir des lunettes infrarouges. Je ne vois rien que la lumière de l’ascenseur. Les portes se ferment et l’ascenseur s’allume. Il n’y a pas de bouton. Tout fonctionne par électronique. Vu la pression dans mes oreilles, je me doute qu’on monte haut. Un immense building.
La porte s’ouvre.
Un grand salon de 2000 square feet, plongé dans l’obscurité.
J’entends une voix, c’est elle. J’en suis certain. Elle dit « Bonsoir ». Je distingue mal son visage. Elle est là, assise dans un fauteuil en cuir profond. Je vois ses longues jambes croisées. Elle a l’air belle. Je l’aime tellement. Tout est prêt. Elle dit:
– Alors quel effet ça te fait ?
Le ventre serré et les couilles dans un étau la première chose qui me vient à l’esprit, c’est le mot « Enfin ». Elle me rappelle à l’ordre pour la xième fois :
– Tu ne dois pas chercher à savoir, d’accord ?
– Je n’ai pas cherché…
– Tu me promets ?
– Si je crache par terre je vais tout salir. Dis c’est nickel chez toi…
Il semble qu’il y a de l’argent, beaucoup d’argent dans cet endroit. Mobilier moderne, objets hétéroclites. Les feuilles de vinyles collées sur les fenêtres masquent la vue. Impossible de savoir où nous sommes. C’est irréel. La nuit est sûrement tombée. Dans un autre pièce, empilés sur des immenses étagères, il y a des centaines de livres, et je comprends qu’il s’agit là de la fameuse « Bibliothèque » dont elle me parlait.
Leslie se lève. Elle a des gestes précis. Je devine sa silhouette mince, mais je ne la vois pas.
– Tu as confiance en moi ?
– Je fais toujours confiance aux gens, par principe…Ou bien je ne fais confiance à personne … Par principe.
Le mot « confiance » ne signifie pas grand-chose. J’ai été trompé par mes meilleurs amis, et par contre certains autres que je ne connaissais pas m’ont soutenu, aidé et encouragé comme des frères. Suis-je un invité ou un intrus ? Suis-je un jouet ou une proie ? Suis-je attendu ou manipulé ? Comme un rêve, un rêve étrange, je sens les objets, je devine ce qui se passe mais je ne vois presque rien. Sévérité et douceur. J’entends quelque chose d’improbable dans le timbre de sa voix. Qu’a-t elle donc à cacher ? On parle sans se voir. Je ne vois pas ses yeux. Elle glisse près de moi, ouvre une porte. Elle semble très à l’aise dans le noir.
– Tu veux boire quelque chose ?
J’ai la gorge sèche. Elle appuie sur une télécommande. Et j’entends venir quelqu’un de l’autre côté de la pièce. Nous ne sommes pas seuls. Un butler en veste blanche me sert du Champagne. Leslie vole comme une nymphe, un insecte habillé dans une robe noire et transparente, légère comme une vapeur. Elle s’assied dans le canapé. Je la respire. J’ai envie de me lover dans le bras qu’elle a posé sur le dossier du canapé. Elle exhale l’odeur sucrée des parfums épicés. Je ne voudrais pas casser le fil. Le butler disparaît à nouveau.
Je parle doucement. Je voudrais lui donner une part de ce que j’ai gardé, une part de mon trésor à moi, mais il semble qu’elle n’en ait pas vraiment besoin, et question secret, elle en a plus que moi. Il reste mon humiliation ou ma timidité. Elle ne veut rien recevoir. Pourtant elle est là, prisonnière de ses messages, comme une souris dans une impasse. Je sais qu’elle m’a choisi. J’imagine qu’elle vient d’ailleurs. . Il y a un voile sur la télé, apparemment elle ne la regarde pas souvent. Elle parle sur un même ton neutre, d’une voix grave et suave, avec une pointe d’accent brésilien au détour de certaines formules. A-t elle passé le cap d’une ultime désespérance ? Les moments de silence ne ressemblent pas à l’image que je m’étais faite d’elle. Mais je reconnais que j’avais aussi joué un rôle, moi aussi. Leslie appuie sur une autre télécommande et un mix lounge change l’atmosphère en même temps que la faible lumière qui vient du plafond et qui change de couleur en fonction de la musique. Bleu pâle, rose pâle, orange pale, vert pâle. Je vois Leslie nue sous son voile, à peine un string et un soutien gorge élégant. Ma tête tourne, et ma bouche est sèche. Elle me ressert une coupe. J’ai envie d’elle. J’essaie de me lever, elle me repousse en riant. Asphyxie en douceur, suée. Elle m’a drogué ? Je suis en manque. Manque d’oxygène. Elle s’est agenouillée devant moi. Tantôt j’ai l’impression de voir plus net qu’en plein jour, tantôt je me vois à l’autre bout d’un tunnel, ou dans le fond d’un puits. Elle a détaché ma ceinture comme on joue à la poupée. Je suis son Ken. J’ai envie d’amour, pourtant je résiste. Je voudrais la dissuader :
– On n’est pas obligé.
– Heureusement, crois-tu que je le ferais si j’étais obligée… Me dit-elle de sa voix grave.
Je reconnais celle qui m’a écrit et qui jouait à me provoquer.
Julian Lenon chante ses mélodies suaves. D’une main experte, elle déboutonne mon treillis noir et plonge la main dans mon caleçon pour en extraire le membre bandé et qui cogne à mon pénil depuis que je l’ai sentie s’approcher. Les phéromones font déjà la fête dans ma cervelle comme des confettis, comme ceux qui volent chaque année au-dessus de Time Square. Il y a quelque chose d’électrique dans le langage que le corps comprend. Je bande comme un jeune homme qui se prend pour un homme. Sers-toi de moi, comme une biche d’un cerf. Mon sexe se réjouit qu’on s’occupe de lui. Un an que j’espérais cela. J’arrive au terminus-tout-le-monde-descend, comme les voyageurs qui imaginent leur destination bien avant l’entrée en gare. J’avais imaginé qu’un jour je vivrais cet instant, comme une prémonition qui se réalise. J’ai déjà vécu cela. Elle serre ma queue pour me faire sentir la force de son poignet, et puis elle se relâche et devient comme la plume. Je frémis de tant d’expérience. Elle masturbe ma queue en jouant avec la peau de mon sexe. Elle aime ça, elle a l’assurance et l’autorité d’un ado faisant cela pour lui-même. Elle descend les lèvres et me faire sentir sa chaleur de sa bouche. Je ferme les yeux, et je sens sa langue qui court sur mon sexe. Je n’ose pas la tenir, la retenir, la maintenir, je la laisse faire. Je suis le sexe dont elle avait envie. J’entends ses hmm hmmm chantant qui laissent supposer qu’elle y prend du plaisir. Elle fait jouer sa langue et m’aspire jusqu’au fond de sa gorge. Je ferme les yeux en écoutant Moby. Je me retiens. Au bout de quelques minutes, en tension, Leslie se relève, elle ne dit rien. J’écoute la musique, pendant une seconde, je me sens abandonné. Elle joue sur son clavier et c’est une autre musique qu’on entend.
-Mika ça te va ? me demande-t elle de loin.
– Ce que tu veux, oui …
Elle revient, se penche vers la grande table basse en verre, prend la bouteille de G.H.Mumm dans le seau, et toujours debout au-dessus de moi, elle tourne le goulot vers ma bouche grande ouverte, elle verse quelques gouttes de « Cordon Rouge » qui tombent où elles peuvent. Puis elle avale d’un trait sa coupe, s’agenouille à nouveau devant moi et replonge les lèvres sur mon sexe qu’elle avale goulûment. Je sens le froid du Champagne et les bulles qui pétillent sur mon gland. C’est simplement délicieux. Puis elle a entr’ouvre les lèvres et le liquide réchauffé s’écoule doucement sur la peau de mes testicules, entre mes cuisses…
Tout d’un coup, je prends peur, je ne sais pas pourquoi. Est-ce l’effet de la drogue qui disparaît ? Je n’ai pas enfilé de préservatif et elle fait ça si bien que je me mets à craindre quelque chose. Elle sent tout de suite ma retenue. Elle s’interrompt.
– T’as un problème ?
Je bredouille :
– Écoute, si tu continues comme ça je ne pourrai pas me retenir.
Avec autorité, un tantinet perverse elle dit :
– Et alors ? Je ne veux pas que tu te retiennes…
Je devine un sourire sur ses lèvres. Elle recommence à me masturber de plus belle. Je lui tiens les épaules.
– Vas-y… Je veux que tu viennes…Gicle sur mon visage…J’ai envie de ça… Donne-moi ce que tu as dans les couilles, vide–toi… Je veux que tu jouisses, c’est mon plaisir à moi… Donne-moi ton sperme…
Elle parle toute seule, mais je l’entends comme une petite chanson qui fait du bien.
– Te retiens pas, je te dis, vas-y !
Au fond de moi, soudain je ressens comme un tremblement de terre. Ça se serre. Tétanisées, les fibres de mon corps sont tendues comme un arc
– Te retiens pas… murmure-t-elle.
J’ai à peine le temps de la mettre en garde en glissant « Attention ! » que j’éjacule comme un soulagement. Elle en a sûrement dans les cheveux et sur le front. C’est le noir dans ma tête aussi bien que j’en vois de toutes les couleurs, hallucination, illumination au paroxysme du désir. Une porte s’ouvre dans ma conscience, des formes abstraites envahissent ma cervelle, j’appartiens aux anges et je plane sans référence dans un espace psychédélique. Enfin libéré. C’est parti d’un seul coup. Et comme toujours après, je me se pose des questions, comme une peau de fauve tannée utilisée comme descente de lit. À plat.
Elle a disparu. Je remonte la fermeture éclair de mon pantalon. Seul dans le canapé. Je suis embarrassé gourd, comme ceux qui se réveillent après un fantasme. Leslie revient.
– Mais pourquoi tu fais ça ?
– T’en n’avais pas envie…
– Bien sûr.
– Alors ne me pose pas trop de questions. On se connaît assez toi et moi. Silence. J’ai envie de lui dire qu’au fond, je ne connais que son mythe, son alias internautique, mais je ne sais pas qui elle est. D’où vient tout l’argent ? Pourquoi est-elle si seule ? Qui est-elle
– Le monde entier est comme ça, tu sais. On prend ce que les autres vous donnent.
– Enfin, pas seulement, certains se servent…
– C’est du viol, ou de la contrainte…

Le majordome pose les plats sur la table et il me sert un Zinfandel.
-Tu as de la mémoire… Ai-je dit à Leslie.
– Je me souviens de tout.
Une seule bougie allumée de mon côté, je continue de ne pas la voir.
On parle d’Art et de cinéma. Je lui dis que j’ai adoré le film de Julian Schnabel intitulé « le scaphandre et le papillon. » Qui vient de recevoir un golden Globe pour la réalisation et un autre pour le prix du meilleur film étranger. Plongé dans un coma profond à la suite d’un accident vasculaire, un journaliste et père de deux enfants, se réveille à la vie dans un corps inerte. Seul un oeil bouge. Cet oeil devient son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie. En clignant une fois pour dire « oui », deux fois pour dire « non », il choisit les lettres de l’alphabet qu’on lui dicte et forme des mots, des phrases, des pages entières pour écrire ce livre “Le Scaphandre et le papillon ». Réalisé à partir d’un fait reel, le film raconte l’histoire écrite par cet homme atteint du « Locked-in syndrome » qui l’empêche de bouger, parler, ni même respirer sans assistance.
Leslie parle peu, surtout elle m’écoute. Elle est parfois douce et gentille, à d’autres moments, j’ai le sentiment qu’elle n’a pas toujours été comme ça.
– Quelle heure est-il ?
– Deux heures à peu près. Tu veux rester dormir avec moi demanda-t elle ?
– Dormir ?
– Oui…
– On ne fera pas l’amour ?
-Non, pas cette fois-ci, dit-elle sans conviction…
– C’est un peu frustrant.

Elle a fait glisser une paroi coulissante, une chambre apparaît comme un hologramme, au milieu, un grand King size bed avec des baldaquins. Je suis un insecte sur sa toile
– Viens.
Je m’assieds sur le bord du matelas.
Dans le noir, elle retire sa robe et enlève son soutien-gorge. Je suis nu moi aussi. Elle est belle, et mon sexe ne peut s’empêcher de se remettre au garde à vous. Elle danse devant moi. Elle a gardé sa culotte. Je m’allonge à côté d’elle. Et je ferme les yeux.
– Pourquoi tu m’as laissé comme ça, dans l’attente… ?
– Je ne peux pas te le dire…
– Pourquoi t’es partie du jour au lendemain ?
Sa peau frôle mes côtes, j’avoue :
– Tu m’as vraiment fait souffrir.
– J’ai beaucoup souffert, moi aussi… À cause de toi me dit-elle.
J’essaie de comprendre, mais les fils sont embrouillés comme un écheveau de raisons. Je ne sais plus où j’en suis. J’ai l’impression qu’elle peut me faire à tout moment une révélation inacceptable. Elle me manipule. Je n’ai pas envie de lutter.
-Si tu savais la vérité, je suis certaine que tu m’en voudrais. Je t’aime me dit-elle, oui, je crois que je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne.
Je lui dis que je connais des gens qui se sont aimés dans la virtualité du Web, mais qui ont eu beaucoup de mal à accepter la réalité quand ils se sont croisés en trois D. J’ai répondu:
-Je n’ai pas peur de la réalité. Je préfère la réalité, je crains les mensonges…
Elle laisse un silence, se tourne vers moi et me tend un préservatif.
-Tu veux que te l’enfiles ?
– Depuis le début, c’est toi qui tires les ficelles, alors tu peux bien tirer sur l’élastique.
– Jure-moi me dit-elle, jure-moi que tu ne partiras pas si je te dis la vérité. Ferme les yeux.
Je jure, mais elle ne dit rien. Elle remet le bandeau sur mon visage.
– La vérité est à l’intérieur de nous me glisse-t elle à l’oreille.
Et puis les choses s’enchaînent…

——————–

– C’est vrai, murmure-t elle, il vaut mieux que tu t’en ailles, je voudrais garder intact le souvenir de notre rencontre. Avant que tu te fâches ou que tu veuilles en savoir trop.
Elle me tend une dernière flûte, je suis déjà dans le salon.
Je remets mon manteau en disant :
– En effet, il vaut mieux que je m’en aille.
Elle prend la télécommande. La lumière. L’ascenseur monte. Elle remet mon bandeau sur mes yeux et un masque opaque sur mon visage. J’ai accepté de ne pas savoir, et puis je n’ai plus de force, je tiens à peine debout. Ce dernier verre m’a fait du mal… J’entends la porte qui s’ouvre et je reconnais la voix du chauffeur.

Il me relâche à quelques blocks de mon adresse. Visiblement, il sait où j’habite.
Il est trois heures du matin, il fait froid. Je m’assieds sur une marche et je regarde la rue. Chapeaux coniques en biais sur la tête et grosses lunettes à la date du jour sur le nez, des gens souls s’entraident avec comme dans les dessins d’humour. Trois ados font la moue en prenant des poses devant un café à côté des anciens abattoirs. Ils font des grimaces de héros et aboient comme des chacals dans cette ville qu’ils adorent, cette ville qui les stimule et qui est pour eux leur terrain d’aventure. Je les entends qui se rebellent contre le pouvoir de l’Argent, ces dollars qui leur manquent, ce pognon qu’ils rêveraient d’avoir sans effort. Le plus petit d’entre eux s’agenouille devant la roue d’une Mercedes. D’un geste ferme, il enfonce un truc dans le pneu. Je les entends rigoler et se sauver en courant quand l’alarme se déclenche.
Moi je n’ai pas envie de rire. Je me sens seul et groggy, ce que je viens de vivre est flou.

——————

Fin de la journée. Le dernier lambeau d’un soleil froid filtré éclaire les grilles de Central Park. Peu de runners dans les allées. La ville s’est repliée sur elle-même. Le vent souffle dans les voiles de mon inconscience. Il est 15 heures. La lune ronde apparaît déjà.Je vais voir « Be Kind Rewind » le film de Gondry avec Jack Black et j’écris une chronique pour le « Post ».

Je n’ai plus eu de nouvelles de Leslie, et puis j’ai reçu ce qui ressemblait à un dernier Email :
Ça commençait par : « Je m’appelle Tiago…
Dans ma tête , j’ai fait « What ? » C’était pourtant bien l’adresse Email que je connaissais. Tout le film s’est mis à défiler dans ma tête en une seconde. J’étais scié. J’ai continué à lire, des frissons parcouraient mon échine, sueurs froides.
… Je n’ai pas connu ma mère. J’ai perdu 80% de la vue à cause d’un virus. Mon père était dans la presse au Brésil. Il m’a acheté cet appartement quand je suis venu à New York pour suivre un traitement et faire mes études. En fait personne n’a jamais rien su du véritable mal qui me dévorait l’esprit. Mon père est mort dans un accident d’avion et le hasard a voulu que c’est à peu près à ce même moment que nous avons commencé à correspondre. J’avais besoin d’un Captain qui guide ma route…

Je lisais ces mille réponses en me posant mille questions. Ça pétait dans ma tête comme des bonbons explosifs, comme ce fameux mélange Mentos / Coca.

… Toi, tu m’acceptais pour ce que j’étais.

On ne se rend pas compte de l’impact de certaines paroles. On n’a rarement conscience de son propre pouvoir.

… Jamais personne ne m’avait parlé comme tu l’as fait. C’est pour ça que je t’ai aimé…

C’était réciproque, mais pour d’autres raisons. Sait-on jamais pourquoi on aime ?

… Je suis parti en Europe pour me faire opérer pour enfin devenir celle que j’ai toujours été.

Immobile devant l’écran, rempli d’embarras, je lisais ces lignes sur l’écran en silence. Une syncope remplaçait la musique de ma cervelle.

… Dans une clinique près de Bern en Suisse, on m’a retiré tout… Enfin tu imagines… Ça a pris du temps avant que ça cicatrise etc.

Je comprends pourquoi elle ne voulait pas de lumière…

… Je ne veux pas tomber dans le grotesque des descriptions chirurgicales sordides, tu peux imaginer…

Oui, j’imagine.

… Quand je suis rentrée, je ne pensais qu’à toi. Je n’aurais jamais dû te faire venir. L’amour est une illusion. J’avais aussi besoin de ça et tu es un amant appétissant… (J’appréciais le compliment.) … Nous sommes quitte, on peut se quitter.

À part la formule de style, ça voulait dire qu’on s’était fait autant de mal l’un à l’autre.

… Les histoires ambiguës ne sont pas achevées, la nôtre a vu son terme. Nouvelle vie pour moi, nouvelle année pour toi. »

Cette histoire devenait carrément n’importe quoi. Et j’ai lu ça comme un soulagement. Quelle est donc la vérité d’un aigle à deux têtes ? J’avais atteint le bout de l’impasse. Le poisson rouge tourne en rond tout seul dans son bocal depuis que l’autre s’est envolé. Le chat Gauguin me regarde sans me voir. C’est comme si je disparaissais de l’image. Je vis depuis quelques jours entre deux eaux. Une part mon rêve m’élève au-dessus des sirènes, et l’autre part de la réalité m’asphyxie. Je suis un marin chaviré, un naufragé volontaire, qui lance ses messages comme des bouteilles à la dérive sur l’océan des mots.