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Roman Live On Line

Nu York

#012 Josh

L’été a mis longtemps à venir, quand il s’est installé, il nous a collé la peau tant il était humide, et puis il s’y est plu et il a la bonté de mettre un certain temps à repartir.
Il fait encore chaud.
Finalement ces deux cambrioleurs méthodiques n’ont pris que quelques dollars dans le tiroir du meuble de l’entrée et des bijoux que ma mère m’avait offert, mais bon, ils n’ont rien cassé, c’est déjà ça. Je n’ai pas porté plainte, l’idée d’avoir les flics chez moi me stressait encore plus. Mais le proprio a décidé de me mettre des barreaux et ça ne m’enchante guère de me retrouver en prison et d’y perdre en lumière. Parfois la médication est pire que le mal. Ça m’a quand même secoué, comme une pénétration contre nature. Un cambriolage c’est comme un viol. Et même si ces violeurs étaient moins cruels que d’autres sadiques, il n’empêche que je me suis senti mal pendant quelques semaines. Je ne sortais plus et tous les bruits devenaient cause d’angoisse. Un peu panique, je voyais tout en noir. Besoin d’un break. J’ai pris un billet en quelques heures sur un coup de tête et je suis parti me changer les idées une semaine aux Bahamas. L’ouragan venait de passer, ils faisaient des promos huit jours à prix fracassé comme les tôles en vrac.

Arrivé. Content dans l’absolu de revenir ici, à New Providence où j’étais déjà venu quand j’avais 24 ans, j’étais sûr de moi et que je coachais un groupe de rock venu enregistrer à Compass point. J’avais été promu manager sur le papier mais, dans la réalité, j’allais faire les courses, si tu vois ce que je veux dire. En quelques heures, j’avais rencontré les dealers et je savais où trouver la came. Moi, j’y touchais peu, à cette époque, je n’avais rien prouvé. À 24 ans, il te reste encore tout à faire. Au fond de moi j’étais heureux.
Aujourd’hui ce n’est pas l’adjectif que je choisirais pour qualifier ma vie. La réalité est moins belle que le rêve qu’on s’en fait. Je ne suis plus vraiment heureux, je me frotte contre les parois de crépis du monde, et souvent ça fait souffrir ma peau nue.

L’hôtel jouxtant le casino, est une usine à touristes, o. L’hôtel est plein, on fait la queue à la réception pour se faire enregistrer. Faire la queue, on se fait estampiller avec un bracelet en plastique fluo dés l’arrivée, marqué comme du bétail. C’est nase et mais pas assez pour que ça fasse de mauvais souvenirs. La plage à trente mètres, y a tant de gens qui rêveraient de ça.
Dans l’absolu, je n’ai rien à dire, ça va.
Il fait beau. Ciel bleu. Trois nuages, le vent dans les palmes des cocotiers.
J’en suis donc là, venu faire des trucs de plaisance avec d’autres. Je me sens médiocre.

Il est 7 heures du mat’, la télécommande ne marche pas plus que ma tête. Aujourd’hui je ne suis plus capable de me lever comme le ver de rosée. Quand je vois ces mecs en train de courir sur la plage, je me dis que mon corps est devenu paresseux, il ne veut plus. Il refuse l’effort. Plus capable de les suivre, surtout je ne veux même plus essayer. Pourquoi les suivre ? Pourquoi me faire beau ? Je ne sais plus séduire.Avant je courais sur la route entre le studio et la maison de Chris, entre Compas point et Love Beach. Tout était différent dans ma tête. J’étais sûr de moi et joyeux.
Aujourd’hui, je fais presque toujours la gueule, j’évite les contacts. Je me ferme comme une porte, peu importe. Je suis un cloporte. Je me pose, je n’intéresse même plus les filles, je me nourris de ce qu’il y a sur place. S’il n’y a rien, je ne me nourris pas.

Je suis resté comme ça, une semaine dans cet état no man’s land, où personne veut vivre, une semaine à ne rien faire, à part une croisière d’une journée avec des touristes qui buvaient à volonté, une après-midi de plongée, le musée des pirates deux sorties en boîte, quelques heures de baise nulle avec un corps maladroit, perdre un peu d’argent au casino …
En fait, je n’ai pas vu passer le temps. Et hop c’était déjà fini, retour à La Guardia et reprendre le boulot à l’agence.

Hier, j’ai rencontré Josh Thurstone pour lui faire signer quelques papiers. Auteur de slams agressifs et toniques, Josh est un poète misanthrope, qui vit à l’écart de l’écart. Encore aujourd’hui, à soixante-trois ans, il se dit être l’ennemi des hommes et l’ami des bêtes. Asthmatique, il suffoque à moitié quand il respire les pollens, mais ça ne l’empêche pas de fumer comme un malade. En bagarre contre le monde, à croire qu’il refuse d’être heureux, il est resté surtout en guerre contre ceux qui ont pourri sa jeunesse. Josh Thurstone a publié plusieurs bouquins de poésie et NIO a repris un de ses textes qu’il rappe sur son disque. Ils ne se sont jamais rencontrés, et je ne sais même pas si Josh est seulement au courant de la chose. On m’a dit d’aller le voir pour lui demander de signer une autorisation de je ne sais quoi au sujet du clip.

Josh est un personnage mystérieux et fermé. Étranges cette connexion avec NIO, ils n’ont vraiment rien à voir l’un avec l’autre. Autant le chanteur est ambitieux et pressé, autant Josh Thurstone n’en a rien à foutre de rien.
Josh ne gagne pas sa vie avec la poésie, le slam ne permet pas de gagner pas sa vie. Un béret sur la tête, une écharpe pendante et la jambe lasse, Josh promène sa tristesse sous le tissu synthétique de son imperméable kaki. Il fouille dans sa poche pleine de sable et sort un calepin froissé qu’il me montre avec dédain et sur lequel on peut voir des dessins griffonnés nerveusement et lire des phrases inspirées.
Au début ça s’est plutôt mal passé entre nous. Il ne voulait pas signer la feuille. Il ressemblait à Harvey Kettel dans Bad Lieutenant. On parle de tout et de rien. Josh médite en suivant les nuages du regard et ajoute :
– Resté hippie, mon pote, ouais, j’l’ai toujours été. Tu vas voir que ça va r’venir. On n’est pas du même monde, vous venez du territoire de la conscience, nous on est du monde de l’irréel, tu comprends ?
Je lui réponds que « oui, je comprends », mais il n’est pas vraiment convaincu.

J’étais allé à une conférence du psychanalyste Barton Shitzner qui parlait de « l’érotisation de la souffrance », même si ce n’est pas vraiment le mot que je choisirais pour parler de Josh qui n’est pas vraiment un gogo dancer, pourtant sur le principe, c’est assez juste.
Replié sur lui-même, sur ses doutes et ses embarras, il voudrait semer la tempête dans le vent.
– Vous êtes la négation de la raison. Vous êtes de la génération de la consommation, celle qu’on combattait et qui vous a pris dans ses tentacules. Vous êtes soumis aux Gorgones.
Les débats vont crescendo.
Josh n’aime pas parler, il maugrée, il bougonne.
– Aujourd’hui vous n’acceptez même plus la contestation, les jeunes veulent tous se ressembler, et ils se mettent à pleurer pour un rien en gémissant des « Au s’cours Papa ! », « Au s’cours maman ! »
Josh regarde avec un petit sourire la fumée qui monte de son joint et interprète chaque instant comme un signe du ciel. Je ne crois pas qu’il se prenne au sérieux. On est le matin, il est déjà fracas.
Gilet en laine et chemise ouverte, le torse tatoué d’un dragon chinois la gueule ouverte, treillis et grosses godasses, appuyé contre une paroi de bois taguée, une main dans la poche, Josh est raidi par l’arthrose et par son code de l’honneur. Il aurait voulu se consacrer à écrire après des études à Boston, mais il a été envoyé au Viet Nam, fait prisonnier, évadé, il est resté marqué par ses souvenirs de guerre. Chaque jour est un jour gagné. Miraculé de l’enfer vert, Josh Thurstone est en rédemption. Pris de migraines insoutenables qui se transforment en crises violentes qui font exploser sa conscience comme des éruptions volcaniques sous son crâne compacté.
À part Stan qui l’héberge, il s’est disputé avec tous ceux qui lui voulaient du bien, Josh n’aime pas ce qui est simple, il complique même les relations avec ceux qui voudraient l’aider qui deviennent conflictuelles.
Il ne peut plus vivre autrement. Il y a pris goût à cette vie de bois, lente comme l’écorce sur l’arbre. Sa déchéance lui plaît.

Libéré en déséquilibre psychologique, son premier recueil s’appelait d’ailleurs « Déséquilibrium ».
On parle un peu de littérature, il aime Walt Whitman, James Agee, Tenessee Williams, Wallace Stevens, Bukowski, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. Il me dit qu’une fois par semaine, il va au NY Club of the American Poets. Ils sont une vingtaine qui se récitent leurs poèmes. Il écoute, il ne se lit que rarement. Jouer à jouer, non, il ne peut pas. Il reste camouflé dans sa jungle humide. Les poètes s’engueulent et les puces sautent de l’un à l’autre. C’est avec deux autres durs du club qu’il écrivit la pièce « the condamned Door ».
Josh a emmagasiné pas mal de connaissances et il mélange parfois le Français à ses rares phrases, considérant que c’est la « langue des intellos » comme l’hébreu est la langue des religieux. On confond parfois poésie, slam et littérature philosophique, mais malgré ses connaissances Josh n’a jamais été philosophe, ni guru, ni sage. Il a bossé quelques années comme coursier chez Stan Livinsky. Un jour, il a plaqué femme et enfant pour monter sa boîte d’éditions parallèles « Underground Alternative Beat Publishing » chez qui il publia Carl Salomon, Diane Di Prima, Moondog, Herhert Huncke, Allen Ginsberg, Neal Cassidy, Michael Greenwood, Gregory Corso. C’est loin tout ça.
Josh Thurstone subit sa vie comme une damnation. Meurtri, il se damne, il se torture, se fait souffrir comme s’il devait porter le poids d’un joug sur ses épaules, animé de pulsions violentes, il déchire ses vêtements comme un Hulk en colère et il casse le décor. Il a souvent créé la panique autour de lui. Et puis il s’effondre, se morfond, bat sa coulpe, se blâme et se maudit en catalepsie, comme une faille dans un mur. Les démons se déguisent en danseuses, atteint de narcolepsie, Josh s’endort en apnée n’importe où : dans la rue, dans le métro, dans les asiles, à central Park, et puis il se retrouve dans un lit blanc au Saint Vincent’s Hospital & Medical Center
sur la 12th Street. Il ne sait pas qui paie l’addition mais il semble qu’un mystérieux bienfaiteur paie pour lui… – (on m’a parlé d’un vétéran de la même unité que lui à qui Josh aurait sauvé la vie…)-
– Qu’est ce que tu veux, Man, j’ai trop aimé la petite sœur (la seringue) ouais la came, ça calme, l’héro m’emportait en enfer et ça me changeait du feu des forêts. Le LSD, j’en bouffais plus que du riz. C’est loin tout ça, on revient pas en arrière.
Josh ramasse tout ce qui ne bouge pas qu’il met dans un caddy, et il pousse le caddy jusqu’au Queensborough Bridge où il entasse son magot sous des cartons. Son trésor c’est son caddy. Josh est un récupérateur, de la race des charognards non-constructeur, non-designer, non-ingénieur, installé depuis quatre ans chez Stan, un autre comme lui dans ce squat qui pue les acides qui bouffent les tuyaux, Josh s’est aménagé un nid comme un rongeur dans son confort à lui. C’est là que je suis venu le voir. Chacun des deux mecs y trouve son processus de fonctionnement complémentaire.
Apparemment Josh ne range pas sa vie, les journaux et les jouets en plastique s’entassent autour de lui. L’univers des ordures est le décor de sa vie.
– Les trésors de demain naîtront dans les vomissures expiatoires d’aujourd’hui, faudrait tout nettoyer pour repartir de zéro, mais ils sont trop lâches…
Il me ferait de la peine si j’en avais à offrir, mais Josh est au bout du chemin.
Il tire la langue.
– Trop intelligents les homo erectus évolués supérieurs nous emportent vers la fin des temps… Si seulement on arrivait à penser à l’échelle des 30 000 ans…

Finalement il signe la feuille et la jette par terre. Je me penche pour la ramasser et me cogne la tête contre le coin de la table. « Aïe » Ça l’amuse. Normal.
Il dit que le slam est déjà mort puisqu’il est récupéré. J’essaie de lui expliquer qu’il faut une économie pour que l’Art subsiste.
– Tu crois que le délire vaut tant de dollars ou de livres…
– Tu parles de livres Sterling ou tu parles du poids de l’Art ?
Pour lui, l’Art est un alibi.

Josh n’a plus de recul, il sait qu’il va basculer dans le vide… Josh a décollé.Ses yeux tournent dans leur orbite en même temps qu’il me raccompagne à la porte et puis soudain, comme une montgolfière qui s’enflamme, il titube et s’affale au bas de l’escalier. Je suis emmerdé. Stan arrive à ce moment. Ça n’a pas l’air de l’inquiéter. Soit il ne le voit pas, soit il a l’habitude. Josh est prostré, proscrit, on dirait qu’il se régale d’être interdit. Stan, avec une sorte de flegme détaché, me dit en regardant son collègue c’est:
-Bah, c’est comme ça, il va rester là deux ou trois heures et pis il va revenir.

… C’est ça, il reviendra parmi les vivants.

Je suis parti avec mon autorisation et j’en ai profité pour rendre visite à ma copine Anna K qui tient la galerie « Manhattan Estet » à quelques blocs de là. Elle me dit qu’elle connaît bien ce Josh Turnstone, il vient souvent aux vernissages. Il se pointe juste avant la fermeture, il pousse tout le monde et finit les restes. Elle expose plutôt des photos, mais en ce moment Anna expose le portrait d’une vierge remplie de pétrole.
– Qui a fait ça ?
– Andrei Molodkin.
C’est une sculpture en verre creusé remplie à moitié avec du pétrole brut qu’on voit en transparence. Elle a aussi des graffitis de Dan Perjovschi. Elle me dit qu’il en a fait sur les murs du Moma; Anna défend les cartoonistes, pour elle ce sont les dessinateurs qui ont le plus d’emprise sur le monde d’aujourd’hui.
– Les cartoonistes ne cherchent pas à faire dans le détail de la dentelle. Ils ont raison, l’adaptation c’est du baratin.
Dans la pièce du fond, elle a aussi une vidéo sur les machines de Théo Jansen. Un client entre et je la laisse.
Il fait chaud mais c’est pas vraiment la canicule. Je me sens bien.
C’est encore possible.