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Roman Live On Line

Nu York

#015 Jeudi vert divers

Jeudi. Les arbres sont encore verts, comme je me sens vert. Vert de rage parfois contre les verts de gris, comme les murs ou les moucherons qui viennent de je ne sais où ? Je suis aussi un peu bleu comme le ciel.
Je ne bouge pas. La matinée s’est achevée à 15h30. J’ai pris beaucoup de retard dans mon travail. Trois choses urgentes à régler. J’ai rangé des papiers. Je range mes mails comme on mange des caramels.
Le jeudi n’est pas un jour de jeu.
Le baffle crépite. Le néon ronronne. Je fais de choses courtes. Je suis pressé. Je bricole des textes qui tournent en boucle comme des samples. Je n’arrive plus à me mettre en route. Je suis bloqué. Je n’arrive plus à m’obliger à courir. Je n’aime pas appeler les gens au téléphone, je préfère qu’on m’appelle. En fait, je suis timide. J’aurais tellement aimé rester assis sur ma chaise, tel le roi sur son trône en attendant qu’on vienne me chercher comme un crétin, j’aurais juste eu à dire oui ou non.
Je sens la torture des obligations et ce Devoir qui m’oppresse. La mauvaise conscience nous chatouille comme un supplice. L’homo sapiens a choisi le parti de la raison. Je crois que je parle trop. Je devrais me taire. Dans ma tête, le vent souffle, des militaires grimés en tenue de camouflage attendent le bon moment pour lancer l’attaque, planqués dans les roseaux. Je suis un mauvais interprète de mes pensées.
Y a un problème dans les tuyaux. Douche froide. Whaou. Je n’aime pas cette eau froide. Je me demande même comment on peut aimer ça ? Les Norvégiens adorent les douches brûlantes. Une douche froide, c’est pas drôle.
Je suis un animal né dans la mutation du Global Warming. Dans la tradition, le mois de Tichri, indiquait le début de l’hiver, période où la pluie et le froid commençaient à s’installer. Pendant ce mois de Tichri, sortir de sa maison pour se rendre dans des Soukots, était l’accomplissement d’une mitsvah, mais cette année ce n’était pas un effort, au contraire, dans les immeubles, il fallait réserver sa place dans la cour, et c’était agréable de manger dehors sous les palmes des cabanes. On a eu un automne très chaud.
Il y a quelques jours je faisais encore tourner le ventilateur et au bureau, on a encore la clim. Dire que certains ne veulent toujours pas admettre le réchauffement. J’ai rencontré un type de l’ONU chargé des relations de Paix dans le monde, et ce mec qui a quand même u n poste important, osait affirmer l’autre soir dans une soirée organisée chez un militaire qu’ « il ne faut pas s’alarmer trop vite car, je cite ses propos : « des savants ont découvert en analysant les couches glaciaires qu’un réchauffement comme celui-ci avait eu lieu pendant trente ans, il y a des milliers d’années ». N’importe quoi ! J’ai fait semblant d’être sourd et je me suis retenu pour ne pas lui casser la gueule. Ce genre de trou du cul révisionniste de la météo est aussi dangereusement coupable face à l’Histoire que ceux qui nient l’évidence en face des cadavres de la Shoa. Les mêmes qui refusent d’admettre le réchauffement climatique, et qui racontent des mensonges pour se rassurer. Quand je lui ai demandé où il avait lu cela ? Dans quelle revue ? Qui étaient lesdits scientifiques ? Financés par quel état ? Quel sponsor de l’expédition ? etc. Il a été soudain frappé d’amnésie, il ne se souvenait plus de rien.

Je mangeais hier soir avec un type qui râlait contre la décision de taxe que veut imposer Bloomberg à la manière de Londres, le mec disait :
– Mais quoi, moi j’habite sur la 108 et je bosse sur la 70, si je prends des taxis ça me coûtera trois fois le prix de ma voiture, j’ai intérêt à prendre ma caisse.
Toni lui a répondu:
– T’as qu’à prendre le métro !
– Ça va pas prendre le métro… t’es fou ?
– Moi ça me dérange pas de payer 8 dollars par jour, parce que je sais que je devrais prendre le train.

Les moines se font zigouiller jour après jour par la junte militaire Birmane. Un massacre. C’est aujourd’hui. On le sait. Y a bien eu quelques premières pages, pourtant même le conseil supérieur de l’ONU ne bronche pas. Il doit y avoir de gros intérêts là-dessous.
Un professeur de photographie qui fait des conférences sur « étique et Esthétique » m’expliquait qu’on ne peut pas séparer le message photographique de la qualité d’une image parce que les gens s’arrêtent sur une belle image tandis qu’ils zappent quand l’image est moche ; il faut qu’il y ait de l’esthétique. J’ai rétorqué que les photos-téléphone de Lynndie England tenant en laisse un détenu de la prison d’Abou Ghraib n’étaient pas particulièrement esthétiques, et pourtant le message est passé. Il m’a répondu que le message était différent et que toute technologie apportait une nouvelle compréhension des événements.
L’esthétique est nécessaire. L’esthétique est un câble électrique qui transporte un message.
Peut-être qu’il n’y a pas eu d’assez bonnes photos en Birmanie, parce qu’on préfère rester aveugle. On entend dire comme pour le Darfour, « il faudrait, il faudrait, il faudrait faire quelque chose », mais qui doit « faire quelque chose » ? Avant les jeunes remuaient dans les universités, et si le draft existait encore la guerre d’Irak serait finie depuis longtemps, mais aujourd’hui les gens pensent que les militaires sont des professionnels et tant pis. S’ils y restent, ça fait partie des risques du métier. Les utopistes et les rebelles effrénés se heurtaient aux systèmes en place comme des insectes sur un pare-brise, maintenant même l’énergie de ces courants de révoltes est elle aussi canalisée, récupérée et dirigée vers les ONG. Ceux qui veulent se battre pour des causes nobles n’ont plus l’écart de se révolter seuls, il leur suffit d’un clic sur Internet pour signer une pétition ou adhérer à un parti ou pour rejoindre les groupes de révoltés efficaces (et payés) des organisations charitables.
Pendant ce temps les autres foncent tête baissée vers leur carrière, comme des béliers dans la porte d’un château-fort. Comme me disait l’un d’eux en faisant la queue devant la boutique Apple :
On n’a plus de temps à perdre avec les causes perdues !
Surtout ne pas se détourner du chemin. Ils passent des heures sur leur computeur à combattre des chimères autrement plus dangereuses, méchantes, perverses et puissantes que celles de la réalité, et puis quand ils perdent, il suffit d’appuyer sur la touche replay. Alors ils ne veulent pas prendre d’autres risques, des risques physiques, des risques vrais, sinon ils ne pourraient plus se battre contre l’irréel. Ils veulent le nouveau Iphone, c’est tout. La génération « Apeul », c’est ce goût de consommation qui règne sur le monde, consommer plus et mieux. L’autre soir, j’ai assisté à un débat d’Hillary Clinton visant à informer les jeunes des universités sur la nécessité de lever des fonds pour envoyer des médicaments pour le Sida en Afrique. Mais les jeunes étaient venus surtout pour voir Bono, Alicia Keys, Shakira et Bill Clinton qui soutient sa femme en campagne. Mais la cause elle-même était assez loin de leurs préoccupations même si les discours généreux et enflammés prônaient une conscience citoyenne.

On apprend que les satellites qui se sont posés sur Mars ont apporté des bactéries depuis la Terre. Mystiques ou créatifs nous sommes tous inexorablement nus face à l’attente, aussi nuls que face à la mort.

Quand j’ai serré la ain de Vlad Cieskevic, j’ai cru qu’il allait me la broyer. J’avais dans la paume une main d’acier.
– Qu’est ce que tu fais ? j’ai demandé.
-Je suis un fermier.
-T’as un accent quoi ? Italien ? Roumain ?
– Je suis Serbe.
Vlad est arrivé il y a trente sept ans. Il cultive des palmiers à Miami. Il a un commerce de « choses naturelles », je n’en sais pas plus. C’est un immense homme, puissant en jovial. Il a été champion de boxe junior de l’ancienne Yougoslavie, je ne sais pas pourquoi il est parti de là-bas, apparemment c’est pas clair. Pendant des années il s’est installé à Paris, en fait entre Paris et Rome. Il faisait l’aller et retour. Je ne sais pas pourquoi il faisait ça. Je pense qu’il trafiquait quelque chose. Il a été acteur, c’est lui qui se fait guillotiner dans un film qui s’appelle « le voleur », et il dit qu’il a connu Jean Marais, Jean Paul Belmondo, et il cite d’autres acteur Français. Il a fait un soldat avec René Clément dans « Paris Brûle-t il ». Et puis il est venu aux Etats-Unis, il y a trente sep ans. Il a joué Tarzan pour un pub et il a été le dernier des Malboro men.
Ça fait beaucoup d’histoires à raconter tout ça. Mais au fait, t’as quel âge ?
Il dit qu’il a Soixante-sept ans…
What ?
Je le regarde éberlué. 67 ? Impossible ! Vald en paraît à l’aise quinze de moins. Je lui dis. Ça le fait rire.
-Les femmes… ça conserve !
-Tu veux dire que t’es marié ?
-Non. Je ne l’ai jamais été…
-T’as une main de baiseur, et t’as une tête à avoir des gosses !!!
– Six, et pas un seul n’a la même mère…
– Six comme six sexes…
– Hein ? … c’était la bonne époque. On pouvait avoir trois filles dans une seule journée à Paris avant 69. Et puis Rome aussi. Oui, on avait des chaudes-pisses, mais c’était pas sérieux comme maintenant le Sida. J’en ai vu mourir pas mal. »
Vlad habite dans le Sud en Californie. Il ne fait plus l’aller et retour pour livrer avec son camion, ses palmiers de onze pieds de haut qu’il portait lui-même comme des arbres en pot pour décorer les maisons ou pour une seule soirée. Non, il ne le fait plus, il l’a fait pendant une dizaine d’années mais maintenant il laisse faire ses employés Mexicains. Il paraît qu’il a un beau bateau mais qui est crado et qui pue le chat. Il y a des chats partout et ça pue à mort dans son rafiot. Il a emmené Toni pêcher une fois. C’est Toni qui m’a dit : « Ce mec est incroyable, quand le barracuda était trop résistant, Vlad a plongé dans l’eau pour aller lui casser la gueule. » Le grand Vlad est parti comme il était venu. Il a quitté le restau de Toni comme il était venu. Avec sa masse de muscles impressionnante même à Soixante-sept ans. « Si y a quelqu’un qui t’embête, tu me le dis. Moi j’y vais. Y a personne qui me fait peur. ». Je veux bien le croire.
Je suis allé faire un tour et en rentrant j’ai acheté le New York Post, on m’avait enfin repéré. Le titre en pleine première page c’était : Naked City. « Times bare ». L’histoire est simple est sans importance : vers 11AM, Josh Drimmer un écrivain diplômé de Yale a marché nu sur la septième avenue entre la 47ème et la 48 ème rue. D’abord il portait une chaussette noire et puis il l’a enlevée pour se retrouver dans la tenue d’Adam. Voilà c’était simple comme le plus simple appareil. Il y avait la photo d’un jeune home nu dans la rue. Je me suis vu. Il y a quelques années. C’était moi. La photo me montre avec mon téléphone portable, marchant devant les vitrines des boutiques allumées, on devine Times square, autour de moi des gens habillés qui font semblant de ne pas me voir. Et puis les flics arrivent, ils sont fermes mais pas méchants. Ils me font asseoir sur une chaise au bord du trottoir, et posent une serviette sur mes cuisses afin de cacher mon sexe. Ensuite ils me demandent de me rhabiller et voilà ce que montre le journal. Voilà c’est simple. C’est comme ça que ça aurait dû se passer pour moi aussi. Alors pourquoi Josh Drimmer et pas moi ?
Dans la lumière fraiche, la fenêtre ouverte, suis-je un fantôme vert rendu à sa transparence ?