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Roman Live On Line

Nu York

#037 Irenn dans l’espace

Je l’ai rencontrée une nuit, une seule, il y a quelques semaines. Ça n’a pas duré. En fait je l’ai oubliée. Et puis elle m’a rappelé et à nouveau je l’ai oubliée. Il y a des femmes qu’on préfère oublier. Certaines se figent dans la mémoire d’autres s’évaporent. L’âme de quelqu’un, c’est ce qu’il reste après que l’on soit parti. La forme indéfinie qui persiste dans l’esprit quand la lumière de l’aura s’est éteinte, c’est ce que j’appelle la phosphorescence…

Ireen est dépressive. Elle a du mal avec elle, elle a du mal avec le monde. Elle se pose des questions, trop de questions. Plus de questions qu’elle ne trouve de réponses. Sa vie glisse au fil des jours, comme un wagonnet sur les rails de son ego. Elle aime qu’on l’aime. Elle aime qu’on la prenne, qu’on lui fasse l’amour. Elle fait du sport en salle de fitness, (elle adore les cours de pilates) ; à 39 ans maintenant, elle n’accepte pas de se voir vieillir. La solitude lui pèse tant en ces temps tendus ! Ireen a fait des études de psycho ; elle aimait s’occuper des autres. Elle a travaillé un temps dans un hôpital du New Jersey. Mais ça ne lui convenait pas. Elle faisait de la comédie, elle avait su « convaincre » Dave James, un agent influent de la prendre dans son cheptel. Pendant un temps, Dave lui a trouvé des rôles et pas mal de jobs pour des TV programs destinés à la jeunesse ; mais peut-être qu’il en a eu marre de choper des mycoses et il l’a laissé tombée en confiant Ireen à son assistante. Du coup, ça fait cinq ans qu’on ne lui a plus rien proposé.
Aujourd’hui elle est resté dans le psy, Ireen laisse aller sa sensibilité à fleur de peau en lisant l’avenir dans les tarots, dans les lignes de la main, dans le tracé des gouttes de pluie, dans les carreaux de faïence cassés, dans les nuages ou sur des photos de familles, mais il semble qu’elle ait du mal à conjuguer sa propre existence au futur. Elle a beau lire clairement l’avenir de ceux qui la consultent, il semble qu’elle ne soit pas à même de voir quoi que ce soit en ce qui la concerne…

Allongée comme une diva sur le divan de Moïse Chouky, Ireen en rajoute comme les comédiennes qui croient ce qu’elles disent. Elle se fait du cinéma, elle aime jouer, comme elle a joué devant les avocats au moment de son divorce. Ireen confie ses secrets à son psychanalyste comme on s’adresse à un confident. Moïse l’écoute. Parfois même on croit qu’il dort, mais il écoute imperturbable ses histoires entre conscience et subconscience. Il prend quelques notes à côté du magnétophone digital qui tourne en permanence. Ireen se perd dans les détails ; elle explique qu’elle déteste les cachets, la pilule, le dimanche soir, le beurre, le verre cassé…
À propos de verre cassé, elle se souvient de l’ouverture de son cabinet. La pancarte indiquant « Psychic » n’était peut-être même pas encore sèche. Ireen était stressée par son manque d’expérience. La première cliente entra pour demander avec autorité de lui dire si oui ou non, un jour, elle allait faire un voyage aux Comores et si une célèbrité allait oui ou non l’inviter dans une soirée des MTV Awards, et puis l’argent aussi… Ireen avait des visions, mais ça restait assez confus. L’autre insistait, posait des questions. Ireen ne trouvait pas ses mots. Elle n’aurait pas dû avaler cette pilule qui lui donnait le vertige. Elle se souvient qu’elle se tortillait d’une fesse sur l’autre dans sa robe en mousseline. Et puis elle a fait tomber un truc par terre. L’autre a voulu sortir, Ireen l’a retenue. Fallait pas qu’elle parte ! L’autre s’est dégagée en la traitant de folle, Ireen a trébuché dans un câble, et tombe les bras en avant. (Ireen tombe souvent de haut.) Moïse cache son sourire, il note…. Et l’aquarium s’est renversé et voilà !… c’est ça le verre brisé. Moïse note… Elle éclate de rire en disant qu’elle aurait dû envoyer la vidéo de surveillance à AFV (NDLR :American Funniest Video). Elle a l’air d’une conne, affalée dans les fesses dans une soupe d’eau froide sur la moquette, un poisson qui frétille dans son dos. Moïse note.
À propos d’équilibre, justement, elle avait trouvé une certaine stabilité émotionnelle avec Dam, un conducteur de travaux Géorgien. Ils sont restés mariés à peine deux ans. Au début il était tranquille et même qu’il portait les mêmes lunettes que son père…
Moïse note
Dam était grand, fort, lutteur, il faisait du sport de compét’ dans les pays de l’Est, avant d’émigrer ici il y a cinq ans. Tatoué sur le flanc, mais Dam était aussi joueur, il bossait de temps en temps pour les mafieux Russes qui habitaient dans le quartier. Mais Dam était jaloux, trop jaloux…
Moïse note. Il dit :
– Vous semblez tendue… détendez-vous !
– Vous comprenez, je n’ai jamais supporté qu’on me frappe !
-…
– Au début j’étais flattée qu’il me soupçonne, mais c’est devenu l’enfer…
Elle a fait un séjour à l’hôpital « à cause d’un accident de voiture », mais en fait c’était le pare-brise du poing de Dam qui lui avait cassé le nez.
Elle a déménagé et puis elle a divorcé. C’est enfin terminé depuis un an, mais Dam continue de l’appeler, parfois, il lui fait peur. Elle se demande comment il l’a retrouvée.
Ireen égrène des souvenirs qui la transportent jusqu’à la Pologne de ses origines. Elle parle à Moïse qui l’écoute sans la juger, sans commenter ce qu’il entend, Moïse note. Elle ne sait pas ce qu’il inscrit sur son carnet. Moïse la laisse aller.
Un certain nombre de personnes vous expliquent ce que vous avez déjà compris.

Le bip de la fin de séance retentit. Elle paie 350 en cash, enfile son manteau rose et referme son sac en toile. Elle remonte sur son vélo et traverse le Verrazano Bridge. À pied, c’est un long trajet, mais elle se dit que ça lui fera du bien de marcher. Les nuages vont et viennent. Le temps change. Elle s’arrête un instant au milieu du pont, regarde un taxi boat jaune. Ireen n’est pas attirée par le suicide. Il se met à pleuvoir. Et puis soudain beaucoup. Elle a de la chance, elle capte un taxi
– J’ai pas vu de pire journée depuis des semaines,
dit-elle au chauffeur qui ne l’écoute pas car il parle en pakistanais avec un interlocuteur invisible de l’autre côté de son oreillette. L’homme barbu enturbanné la dépose devant son immeuble, les tissus collés par l’eau de pluie.

Elle se change. Même déshabillée, elle est encore mouillée.

Petits carrés pixellisés, l’écran bleu éclaire la pièce. Pas vraiment copine avec la technologie, un mode d’emploi épais comme une Bible dans une main et la télécommande dans l’autre, elle allume, elle éteint, elle rallume, éteint de nouveau en se disant que « c’est pas possible, y a un bug dans le programme ». Comme chaque fois que quelque chose ne marche pas, elle se sent ridicule. Elle veut voir « Sex in the City », mais y en a marre de rien capter. Josh appelle pour dire qu’il peut passer maintenant pour lui installer un programme sur son PC portable.
– Génial, oui viens, je t’attends.
Tous les codes ont changé à cause du nouveau système informatique et elle ne sait pas bien programmer.
– En passant tu pourras regarder ma télé ?
– Comment ça ? Qu’est-ce qu’elle a ta télé ?
– Il doit y avoir un problème de connexion…
L’intelligence, c’est la faculté d’adaptation.

Ireen a profité du black Friday, pour acheter une nouvelle télé à écran plat géant. Ce jour qui suit Thanksgiving, c’est la grande ruée vers la consommation maladive. Un jour de prix cassés, explosés en mille morceaux. Comme c’est la crise, la solde est prise d’assaut comme un château de richesses envahi par des termites.Des tarés ont même écrasé Jdimytai Damour un employé temporaire de Wal-Mart de Long Island qui ouvrait les portes. Deux mille mammouths impatients ont piétiné ce type de 34 ans. Quand les secours ont ramassé le corps sans vie, des annonces ont appelé les consommateurs à sortir. Ils ont poussé des cris, et refusé d’obéir, afin de continuer leurs achats. Le corps a donc été évacué dans l’indifférence générale.
Les flics ont regardé les vidéos, ils n’ont pas su discerner un seul coupable. Deux cents personnes au moins ont piétiné ce pauvre type mort étouffé sous les portes dont les gonds ont cédé sous cette pression collective à cinq heures du matin. Le coupable risque bien d’être le fabricant des portes ou bien encore l’employé qui les a installées, il y a trois ans…
La famille de l’employé de Jamaïca Queens doit s’interroger sur ce monde de fous qui écrase les prix en même temps qu’il asphyxie les siens, tels des gnous traversant la rivière Mara dans la panique des crocodiles. Comment continuer à croire à l’existence de l’Adonaï ? La religion n’existe plus. Aujourd’hui c’est le show qui lie les gens, le grand show de la consommation.

Paiement en douze mois sans frais, paiement échelonné, comme une échelle pour accéder à mieux, écran plat géant, soldé à 60% du prix, livrée à domicile cette télé est une super promo. Le vendeur n’a même pas eu à déployer sa patience pour expliquer quoi que ce soit, le prix suffisait à causer une motivation, c’était simple.

Oui en passant, Josh regardera l’histoire de sa télé. Josh est le cousin d’une ancienne voisine. Il a 22 ans, c’est une tronche, il fait des études de research & computer programming as a cognitive activity au centre d’informations en ressource éducative.

Quand elle stresse, Ireen cherche à donner un sens au vide intérieur qui l’envahit, en y introduisant par ses poumons la fumée d’une cigarette. Elle fume en inventant n’importe quoi devant les découpes immobilières du soleil couchant, accoudée à la rambarde, elle l’attend son réparateur en se régalant de la vue. Il ne pleut plus. Au loin, la ville fait son bruit. Lumière de feu, elle voudrait que la ville s’enflamme dans le soleil rouge rose. Méditation On pourrait facilement ironiser à propos de son incapacité à comprendre ce qui se passe en électronique, elle fait partie d’une génération qui n’a pas appris « ça » à l’école. C’est vrai, elle l’admet, elle n’y comprend rien. Ireen ne sait pas se servir de la technologie. Il y a en elle des blocages logiques autant que psycho-logiques. Elle fait des complexes, tout le monde semble arriver à se débrouiller avec l’électronique, mais pour elle, c’est un mystère. Elle se sent vraiment nase. Son cœur gonfle comme un poisson clown qui a pitié du monde.
Peau claire et regard dense, chemisier large et seins pointus. L’ourlet de tes jupes remonte quand la lumière baisse. Il est l’heure du ras des fesses. Elle rallume une autre cigarette, et l’éteint aussi vite quand elle entend le Ding dong de la sonnette. La clope s’envole par le balcon du 16ème étage qu’elle habite, pose son whisky coca sur la table et se dirige vers la porte en silence. Elle regarde dans l’œilleton. C’est Josh. Elle détache les cadenas. Fausses paroles :
– Salut, tu vas bien?
– Ouais, plutôt bien, répond Josh
– En ce moment, ça donne quoi ?
– Comment ça ?
– Ben t’es content de venir me voir ?
Il hésite…
– Où il est ton truc qui déconne ?

C’est la deuxième fois que Josh se déplace pour lui régler une merde. Il est jeune et un peu arrogant, il a toujours joué avec des consoles vidéos et il se prend pour un héros de la technologie. Elle parle avec ce mélange de nervosité et d’autorité que procure l’alcool. Il est assis à côté d’elle et cette horrible cravate… Jeune mec de 22 balais. Elle l’a rencontré par hasard au Rite Way du quartier. Il habite à quelque rue de là et travaille depuis peu dans une boîte de conditionning. Ses grands pieds, ses grosses mains avec des cicatrices dépigmentées. Il explique doucement comment fonctionne le « truc ». Elle écoute d’une oreille distraite, mais déjà au troisième mot, elle a décroché. Peu attentive ou insuffisamment concentrée, elle a raté un paragraphe ; du coup tout ce qu’il peut dire ensuite sonne comme un dialecte. Mauvaise élève, Ireen n’entend que des phrases hachées, décousues. Elle se demande juste quand elle pourra envoyer un mail à sa mère, ou Skyper avec une copine de San Francisco.
Elle est debout, il est assis. Elle se balance d’une jambe sur l’autre. Elle a beau essayer de se concentrer sur ce qu’il lui explique, avec ce ton professionnel contrôlé, elle a la tête ailleurs, fascinée par ses muscles, elle imagine ses jambes dans son jean étroit. « ACE » tatoué sur le dos de la main, il y a ce paquet entre ses cuisses et cette protubérance la fascine. Elle voudrait qu’il descende sa braguette. Elle voudrait qu’il le fasse tout seul sans qu’elle ait besoin de lui demander. Mais il semble ne pas comprendre pourquoi, par deux fois, elle a touché son genou. Elle n’aurait pas dû s’excuser. Elle a envie qu’il la pénètre. Quatre mots suffiraient pour la faire basculer. Mais comme il ne les dit pas elle utilise le plan B, et lui propose un verre de Vodka orange dont Josh se régale. Il devient plus bavard. Il commence à raconter l’origine et l’histoire des programmes. Mais il est con ou quoi ? Elle s’est assise devant lui, en faisant oui oui, avec la tête ; elle fait bouger tes jambes mais le téléphone de Josh sonne. Il se dirige vers la terrasse, on dirait qu’il la fuit. Il n’aime peut-être pas les femmes. Pourtant d’habitude elle sent bien ces choses-là. Il raccroche en disant :
– Bon ben voilà, je pense que c’est réparé. En fait t’avais pas initialisé ton inscription, je leur ai envoyé ton n° de code. Je pense que d’ici dix minutes, tu devrais avoir l’image, et pour le programme, c’est nickel.
Josh s’appète à partir. Dans l’entrée, Ireen reconnaît qu’elle est impatiente comme le vent du Sud, elle colle son ange gardien contre le mur en disant :
– Mais je ne t’ai pas remercié.
Cette fois, c’est lui qui s’énerve comme un personnage de bande dessinée qui devient soudain méchant, il dit :
– Ah puisque c’est… Tu l’auras voulu.
Elle répond :
– Oui.
Il sort son engin et elle lui fait une fellation. Elle s’occupe de son sexe avec un savoir-faire indiscutable. Quand il s’agit des sexes, Ireen a une assurance quasi professionnelle. Elle le suce à travers le latex du préservatif goût framboise qu’elle a choisi dans une trousse avant de l’enfiler sur le membre bandé de Josh. Il manque un peu d’expérience dans ce domaine et elle se sent gaie de lui faire connaître sa maturité. Elle a pris les choses en main. Elle le caresse et li fait découvrir des zones sensibles qu’il ne se connaissait pas. Elle lui pince les tétons et lui caresse le dos. Il tente de se retenir, mais chaque seconde est un effort. Après tout il la mate depuis trois quart d’heures en essayant de contenir ses pulsions, et maintenant il est sur le ring face à une adversaire redoutable qui connaît tous les trucs des assauts de l’amour.
Elle l’a fait descendre, il est assis par terre le dos contre le mur. Elle lui fait sentir le parfum de son foutre, et dans un mouvement qu’elle a vingt fois travaillé au cours de « pilates » et s’agenouille en s’empalant sur sa longue bite raide. Assis par terre il ne voit d’elle que ses fesses qui montent et descendent, au bout de quelques allers et retours, enfournant sa lame de muscle dans le chaleureux fourreau capitonné, Josh sent irrémédiablement monter le paroxysme du coït.
– Oh mon dieu, j’m’excuse dit il en éjaculant dans le préservatif à la framboise.
Ireen sourit.
Mais ça suffit. Elle est contente qu’il reparte.
– Si j’ai des problèmes j’t’appelle…
– Ouais, ouais c’est ça n’hésite pas dit-il devant l’ascenseur.

Ireen referme la porte, elle se refarde et change quelques chaînes sur l’écran plat géant. Dans série des chaînes réservées aux plus jeunes, une émission pour les enfants lui rappelle des souvenirs, elle pose la télécommande sur un table basse en verre, et fonce sur son facebook pour relever les messages.
Elle commence à lire quand soudain : Ding dong !
– Tiens, qui peut bien venir à cette heure ?
Un bref clin d’œil panoramique et elle aperçoit le bonnet que Josh a oublié. Est ce un signe ? Elle ramasse le bonnet de laine, et ouvre la porte sans regarder dans le Judas…

Quand Moïse Chouky a ouvert le journal, il a compris qu’il venait de perdre une cliente. « On a retrouvé le corps sans vie d’Ireen Cieseilska sur le parking de sa résidence de Stapleton. »
C’est vrai qu’elle tombait souvent de haut.
Les services de police ont d’abord accusé Josh Wingeter, un jeune employé de « US conditionning », mais devant le manque de preuves et des témoignages disculpant l’accusé, la police arrivait à l’idée qu’étant donné la personnalité de la victime, il pourrait plutôt s’agir d’un suicide.

Tenu par le secret professionnel, Moïse n’a pas appelé le n° vert pour parler de Dam …

… mais quelqu’un d’autre l’a fait car, quatre jours plus tard, on a pu lire dans le même journal:
« Staton Island Suite et fin de l’affaire du parking de Stapleton –
Dam Vachdatzé a été arrêté ce matin, accusé d’avoir défenestré Ireen Ciesielka dont il était divorcé. »