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Roman Live On Line

Nu York

#055 Interlude bicéphale

Imprimeur et karatéka. Vendeur d’assurance torréfiant du café dans son appartement. Patron d’une usine de cosmétiques attendant la venue des extra-terrestres. Directeur d’une agence de mannequins et plongeur de haut vol. Restaurateur et compositeur de musique de film. Qui est qui ? Liftier aquarelliste. Archiviste danseur de tango. Serveuse et actrice. Vendeuse et chanteuse… Double jeu / double Je. Mes amis sont des Êtres bicéphales qui portent plusieurs casquettes. Des agents doubles qui mènent des double-vies. Ils existent dans leur dualité.

Multiplier les rôles, se dédoubler, jusqu’à devenir son propre clone. Faire semblant. Apprendre à tromper la vigilance des arbitres bien pensants qui défendent les morales convenues / convenables, leurrer les juges, tromper la perspicacité de l’Inquisition média. Chasuble trois pièces, cravate et veston, ou tailleur cintré en guise de scapulaire, les athées ont appris à se déguiser en moine. Difficile de savoir avec qui l’on a affaire à faire.
Broker, manucure, flic, pompier, banquier, livreur ou standardiste, l’apparence est une armure qui protège l’identité. Plus l’apparence est forte, plus elle est lourde à porter. Plus l’image est précise, plus elle est raide, et plus elle entrave les mouvements et retire de la souplesse d’esprit.
L’image se soi est un mirage.
Comme les designers soignent le packaging des produits, les acteurs de la comédie humaine ont compris l’importance du costume. Comment se fier aux apparences ? Dans une ville où la mode rythme les saisons, l’apparence a trop d’importance !

Camouflage et poker face, chacun vit à l’extrême et mise sur lui-même sans rendre les autres responsables de ce qu’ils sont.
Génie intemporel ou frimeur mythomane ? Milliardaire en jeans ou bluffeur arrogant ? Artiste bohème ou mégalo arriviste ? Génie mélancolique ou looser maniaco-dépressif ? Cynique écœuré ou rebelle misanthrope ? Comédien atrabilaire ou individualiste hypocondriaque ? Petit escroc véreux ou businessman intrigant ? Crétin génétique ou méchant filou ? Doit-on apprendre à se méfier de tout le monde, ou bien faut-il croire que tout le monde détient une part de la Vérité ?

Les opulents évoluent comme de gros poissons nageant parmi des bans d’alevins qui leur servent de référence. Les petits permettent aux gros d’évaluer à quel point ils sont gros. Les fans imitent leurs idoles. Se faire des illusions dans un monde d’illusions. Les faux intellectuels utilisent des mots compliqués et se persuadent qu’ils sont capables de réécrire la constitution ou le banquet de Platon. Comme dans la fable, les grenouilles (« froggies ») se gonflent pour ressembler au bœuf. On vit à l’ère des imitations, des fakes et contrefaçons sans scrupule. Et les petits poissons apprennent les manies, les attitudes et les tics des requins. Mêmes gestes, mêmes mimiques, mêmes grimaces. Et ils y arrivent parfois si bien, qu’on se laisse prendre. Difficile de faire la part des choses. C’est un jeu…

Boulot consciencieux ou passion d’amateur, chacun se donne à fond pour arriver à ses fins. Seul compte le résultat. Difficile de vivre de sa passion, mais c’est la passion qui nous fait vivre.
Ceux qui attendent que les choses se passent, ceux qui attendent qu’on les serve, qu’on vienne vers eux, qu’on les servent, ceux qui se dominent à longueur de vies confortables mais sans surprise, se remplissent de rancœurs, de remords et lassitude désenchantée. Jalousie.

Les passions rendent fou, elles changent la perception du monde. Et alors ? Qu’est-ce que ça veut dire qu’être fou dans une société hystérique dominée par la Raison des Maîtres du Monde ?
Les passions allument l’âme des humains, elles transportent l’Homme en dehors de sa routine quotidienne sur la fusée de sentiments choisis. Les passions autorisent à rêver. Elles autorisent à croire que chacun vaut mieux, chacun vaut plus que son Devoir, plus que son savoir-faire professionnel. Que chacun vaut plus. Les passions sont des boosters, des turbos injecteurs pour motiver l’effort.

Une vague de froid était venue d’on ne sait où, elle est restée quelques jours et puis à nouveau il fait 90°F dès le matin. Il a Fait 109°F hier. Canicule. Peu de choses à faire. Ralentir la frénésie.
J’aime bien les quelques heures « tranquilles » du petit matin. On entend le ronron des trucks on track qui roulent, qui sifflent, qui soufflent, qui huissent, qui crissent, changent de vitesse, pétaradent au diesel ou turbo à fond… Des ouvriers tapent sur le métal, une masse tombe dans une benne; un truc se brise, un autre se bloque, une machine électrique se met en marche, marteau-piqueur ou perceuse, un avion dans le ciel. Quelqu’un hurle pour appeler un autre quelqu’un. Klaxon bref puis le même soutenu. Une porte s’ouvre. Un bus repart. A chacun de ces sons correspond une vie. Tous ces sons dans l’air résonnent comme une rumeur de vie pleine d’actions, une matière vibrante de fréquences compactées.
7.00 du matin et le beau ciel bleu.

Des étourneaux chahutent sur une branche souple, un pigeon clochard se baigne dans une flaque. Sur une serviette, dans l’herbe, des étudiants s’aiment, un vieux lit un journal ou un solo regarde un DVD. La miniaturisation des appareils permet d’emporter partout avec soi son propre univers. (En plus l’Ipod G4 vient de sortir. Comme les files de rationnement en Russie dans les années 70, sauf qu’il s’agissait d’acheteurs de téléphones portables la queue qui s’est formée le matin a duré toute la journée. Elle faisait le tour du building qui abrite l’Apple Store sur la 5ème ave. Aujourd’hui la consommation de produits technologiques est un besoin vital.)

Courir sur les allées dans la fraîcheur relative des ormes centenaires. Short large ou lycra moulant, Ipod ou chronomètre. Ephèbe magnifique ou musculeux torse nu, mannequin avec un bonnet, ronde volontaire ou apollon rapide, pros à cran ou amateurs les dents serrées, ancêtres essoufflés ou obèses traînant les pieds, chacun se lance des défis ou se la pète autour du Réservoir Jackie Kennedy. Comme une nécessité, une obligation morale, une règle d’hygiène. Quelque chose à faire pour garder l’équilibre.
Un raton-laveur marche sur le grillage qui borde les 26 courts de tennis où des allumés de tous âges et de tous niveaux tapent la balle sous un soleil brûlant. Les familles de touristes béats se font trimballer dans une carriole. Les amoureux rament sur le lac. Les cyclistes caqués et culotte lycra fluo moule-burnes, pédalent dur dans les côtes sur des vélos à $5000 en se rêvant Armstrong. Les pères lancent des frisbees à leur fils au milieu des pelouses. Les écureuils s’en foutent et jouent avec des pops corns.

2001 m’a fait peur : en quelques semaines, j’avais progressivement perdu l’usage de mon bras gauche. Le médecin que je suis allé voir ne trouvait pas la cause du mal, il disait que c’était un virus inconnu, persuadé qu’il s’agissait d’un nouveau germe mis en place par des laboratoires ennemis. Mon médecin voulait croire à la thèse d’un « virus militaire » conçu dans les laboratoires de l’armée irakienne et diffusé par les Arabes. J’avais du mal à y croire. Je suis allé en voir d’autres, ils m’ont ausculté une fois deux fois. J’ai fait des dizaines de tests, scanner, radios et prélèvements. Je me suis fais moudre, et ils ne trouvaient toujours pas. L’un d’entre eux a évoqué l’idée qu’il puisse s’agir d’une réaction allergique à une bactérie transmise par une piqûre d’araignée. J’étais un cas. Quand on parle de « nouveau » virus, ou de virus « inconnu », je me dis que c’est en effet une question d’ignorance, mais que le virus est d’abord « inconnu » par le scientifique supposé me renseigner. Pourtant j’étais réellement paralysé du bras gauche. Un enfer.
Après six mois d’antibiotiques, c’est parti comme s’était venu. Petit à petit j’ai retrouvé de la force et de la mobilité. Aujourd’hui je ne sens plus rien. D’autres m’ont dit que c’était psycho pathologique. Mon esprit aurait choisi d’être malade… Moi, je pense que j’ai été envoûté. Cette histoire de piqûre d’insecte me paraît moins crédible que le pouvoir des mages qui maîtrisent les forces invisibles et qui piquent les poupées vaudous.
Depuis tel Spiderman, j’ai des souvent des hallucinations, des transports qui augmentent l’intensité de ce que je ressens. Intuitions, perception. Sans faire d’effort, avec juste un peu de concentration, je peux entendre ce que les gens se disent. Dans le zoo, une mère dit à sa fille :
– Incroyable…! Les jambes des gazelles sont si fines… on pourrait les casser…
Et sa fille de compléter :
– Avec des pierres, ce serait super !
Quelques fois, je regrette mes « super pouvoirs ».

Marcher le nez en l’air, aller acheter des légumes verts chez Fairways. Le menton à la verticale. Les yeux dans le vide, tout inspire mon scénario. J’hallucine. Je crois voir Peter Pan courir sur les vitres abruptes. Un voyeur descend dans une nacelle, le long de la plateforme des laveurs de carreaux. Meurtres en série dans les faits-divers. Les anges peroxydés se rassurent auprès de vierges lippues, les satyres en Smalto se tirent en douce dans les couloirs de l’hôpital. Histoires qui n’aboutissent pas.
Le team US a fait match nul face aux Anglais lors de la coupe du monde de soccer. En quelques heures l’attention pour ce sport a monté d’un cran dans l’échelle du respect sphérique mais quand l’équipe a perdu quelques jours plus tard, à nouveau le public s’est désintéressé du soccer. Et la victoire de l’Espagne quelque jour plus tard, ravit les Mexicains.
Les couples lassés se défont et fondent comme les mochis de glace au thé vert de chez Ying.
Respirer la poussière et les odeurs fortes que la chaleur excite. Là où je suis, ça pue la pisse et le crottin de cheval. Pourtant, il y a quelque chose d’heureux à me « sentir » là, comme dans les vestiaires d’un monde qui sent la sueur après un match, dans les coulisses d’une scène sur les planches de laquelle chacun joue la comédie du bonheur et de la réussite.

Soudain le ciel s’épaissit, il devient noir. Vite trouver un abri en courant. En dix minutes, il se met à tomber des cordes. Des cordes à nœuds. Grosses gouttes. Pluie torrentielle orage d’été. Plus personne existe quand les éléments se déchaînent.
L’ami d’une amie a disparu dans l’Arkansas, à deux heures du matin, au milieu d’un national Park où il était allé camper en dehors de la civilisation. En quelques minutes le ruisseau s’est transformé en un énorme fleuve. L’horreur comme une colère du ciel! Dans le noir total de cet endroit à l’écart de tout. No celphone, une centaine de campeurs auraient été emportés. On ne sait pas…
Et puis le calme revenu. Comme si de rien était.

Des Karatékas Sho to Kan, s’entraînent devant la glace du AMAC (Asian Martial Arts Club). J’y vais quand j’ai besoin de me faire mal. Comme d’autres vivants offrent leur corps à la science avant d’être mort, je m’y donne deux heures à fond. En sortant je suis mort en rejoignant l’université privée où j’enseigne. Derniers jours d’études, peu d’élèves dans mon cours à mi-temps. Des cours au long cours, rattrapage et remises à niveau d’été en socio-économie-politique.
Presque les vacances. Quand c’est « presque » la fin, ça n’en finit presque pas. « Vacare » : faire presque le vide. Dans les salles de classe, y a la clim, chez moi, elle est en panne. Je vis dans l’hélice du ventilateur.

Un peu d’air. La nuit est tombée. Je vais dans l’East Village pour écouter Sasha qui tient 20 minutes sur la scène du Slipper Room. Stand up comic et jokes burlesques. Sa mère est dans la salle. Elle s’amuse toujours des blagues de son fils, comme si elle entendait pour la première fois celles qu’il a dû pourtant répéter des dizaines de fois.

J’ai bu au bar de Tony, un peu plus que d’habitude, eh, normal, fallait que je me désaltère mais, avec les médicaments que j’avale, ça m’a mis la tête en vrac. Je suis hagard sur la banquette arrière du taxi, je sens dans ma poche le vibreur. Sofiane m’appelle. Est-ce qu’elle veut me faire damner en gémissant tout le plaisir qu’elle va prendre sans moi ?
– Ecoute, je suis à quelques blocs…
– Alors monte !

J’ai rencontré Sofiane sur un bateau le week-end dernier. Un copain Français cuisinier, que j’avais rencontré au club de Tae Kwan do et qui est aussi ébéniste, personnage multiple et chef pour les parties du vieux Rupert Murdock, était traiteur de l’événement et il m’avait demandé de venir faire le maître-d’hôtel. Gilet et veste droite et nœud papillon, j’avais le déguisement idéal et en fait rien à faire, juste être là au milieu de ces personnages doubles qui se doublaient les uns mes autres. Un peu à l’écart, il y avait cette belle femme d’une quarantaine d’année, élégante et grave. J’avais l’impression qu’elle observait des proies. Nous avons échangé quelques mots polis, mais mon rôle m’obligeait à une certaine distance. A la fois dure et suave, elle avait la classe. Avant de partir elle m’a glissé une carte dans la poche. Elle m’a dit qu’elle s’appelait Sofiane, comme si je sentais ses épines pointues. Philippe me dit qu’elle travaille dans une boîte d’événementielle et qu’elle fait beaucoup de relations publiques. Il paraît qu’elle est très influente, mais aussi assez inaccessible…

Je l’avais presque oubliée, et puis voilà qu’elle me rappelait, et j’allais la rejoindre.
Je ne savais pas vraiment où je mettais les pieds.

Dans une ambiance atomisée, qui sent l’essence, l’encens et le zamal, je vois les étages de l’âge qui défilent comme un film sorti de son crantage. Glissant le long des parois d’un mur décrépi couvert de tags et de graffitis, je me laisse porter tel un poids mort par le freight elevator dans cette cage d’ascenseur a dû voir passer plus d’un animal sauvage. Le monte-charge grince, il se crispe, soudain bloqué à mi-étage, impossible de le remettre en marche. J’ouvre la grille, j’escalade le mur, je me sors de là et je finis à pied les dernières marches de l’escalier du temps. Dernières marches dans la pénombre, la main sur la rampe. Suis-je fatigué à ce point ? Le sol se dérobe sous mes pas, les marches molles s’enfoncent sous mes tennis, mes semelles collent au métal. Ma tête tourne. Je ne sais pas qui elle est mais j’ai envie d’elle.
Quelques mots à peine et puis elle m’embrasse. Je sens sa langue experte qui chatouille mon palais.
-J’avais envie de ça dit-elle comme quelqu’un qui s’est désaltéré. Depuis samedi j’avais envie de t’embrasser.
-Tu as bien fait de m’appeler.
On s’assoit. On parle de rien. Longs silences. A peine vêtue, elle porte des bottes et hauts talons pointus qui amplifient le galbe de ses longues jambes. Je me sens aussi démuni qu’un insecte sur une toile d’araignée. Elle m’a servi un grand verre de cachaça qui a pour effet de me faire perdre me peu de contrôle qui pouvait me rester…

Peu de lumière. Quelques brillances et sensations mystérieuses. Une peau de lion et une peau d’ours en guise de tapis sous la table basse en acajou sur laquelle sont posés des livres d’Art et de photos.
Les yeux de verre des deux bêtes plates m’observent comme pour me reprocher d’être un homme le la gente des assassins. Mais je ne t’ai pas tué moi ! Carré de fourrure synthétique sur le parquet de son 2500 sq ft. Meubles hétéroclites et stylés, lustre en cristal. Cela fait longtemps que Sofiane habite là. Mélange de luxe sophistiqué et de babioles en couleur. L’abat-jour cassé sur une lampe en goutte d’huile chromée, des grandes photos d’elle encadrées
– Tu étais mannequin ?
– Je l’ai été, oui. J’ai acheté cet espace avant que le quartier ne devienne à la mode…
Un masque de cérémonie Inca, et dans la vitrine de son cabinet des curiosités, un crâne, des amulettes et des petits jouets mexicains en métal peint. Il y a derrière le verre de vitrines cubique, un rapport au présent avec une Mort domestiquée. Et puis aussi la magie…
– Tu crois à la magie ?
– Je crois qu’on peut se faire envoûter…
– Tu l’as déjà été ?
– Oui, je crois que je l’ai été…

Mes yeux s’habituent à l’obscurité et je m’aperçois que l’autre côté est un autre ambiance : marbre et décor en velours rouge ; sol en ciment et carrelage noir ; Derrière une séparation semi opaque, c’est un donjon SM. Mon sang ne fait qu’un tour. Sofiane n’est pas là pour rigoler. Combinaisons en latex, chaînes et lanières de cuir, menottes et harnais, pilori et croix de St André en ébène, une cage de rétention suspendue, gantelets, martinets et fouets, étriers et cagoules, godes et panoplie SM en tous genres.
Il y a deux mondes dans une même pièce.
Elle a bien vu mon changement de grimace.
– Quand je vous entends gémir… me dit-elle en sniffant un ligne, ça me fait du bien.
Elle sourit. Elle est encore plus belle. Je vois dans ses yeux noirs la froideur des fées qui parlent aux miroirs, celles qui s’amusent à faire peur aux plus téméraires.
– Le SM, c’est comme le yoga, en un peu plus hard, on a parfois besoin de se faire remettre en place.
Le SM c’est une histoire de maîtrise de soi, sous la férule des loreleys, des walkyries, des gretchen ou des nurses dominatrices.
– S’ils viennent ici, c’est qu’ils aiment ça… dit-elle un peu vulgairement.
Silence.
Dominants dans leur vie professionnelle, ceux qui viennent ici sont souvent des intouchables. Ils ont des gros business, ils sont avocats, banquiers, administrateurs, juges ou politiciens ; des mecs à qui l’on ne refuse rien. Ils ont besoin de se prouver à eux-mêmes qu’ils ont le pouvoir ou la force de résister dans leur intimité secrète.
Les symboles du mal se transforment en icônes érotiques. Cow-boy macho, bourgeoise anglaise, CEO pervers, serveuse soumise, bad lieutenant, pute junky, mafieu méchant, le SM est un jeu de rôles caricatural, un jeu qui tend à apprivoiser les forces sombres de l’inconscient, un raffinement extrême à travers une recherche esthétique sans limite, comme un exorcisme pour les tendances mauvaises des violeurs, bourreaux, skins ou maîtresses cruelles pour les uns et pour les autres, transformer la souffrance en plaisir, en prenant le contrôle imaginaire d’une réalité douloureuse, comme si l’oppression ou l’injustice négative devenaient une source d’excitation.

– T’as déjà essayé ?
Je ne réponds pas.
-Tu veux que je te fasse mal ?
– Rien ne peut me faire plus mal que le mal que j’ai en moi…
– Ah, tu crois ça ?

Je finis mon verre.
– Suis-moi…

Sofiane m’attache sur un gibet. Technique bondage maîtrisée, je ne peux pas bouger la moindre cheville. Très vite, j’ai déjà mal aux poignets. Le sang circule mal dans mes veines et cette barre de bois inclinée m’empêche de m’abandonner. Mon corps reste en tension. Il doit être une heure du matin. Elle a mis de la musique. Je me demande ce que Wagner peut avoir à faire avec ce moment de ma vie. Sofiane est dans son rôle, moi j’apprends le mien.
– Je t’interdis de me toucher, dit-elle sans ménagement.
– Quand bien même le voudrais-je que je ne pourrais pas…
– Ta gueule dit-elle violemment, petit con, tu te crois drôle ?
Cette fois je ne réponds pas.
– Regarde moi, c’est tout ce que je t’autorise à faire…
Je repense à cette fille que j’ai vue sur le bateau, et j’ai du mal à faire le transfert. Je l’entends décrocher un objet, je la sens tourne autour de moi. Sur mes épaules d’abord, elle fait claquer les lanières d’une sorte de petit fouet à double serpents. Au début, je le sens à peine et puis elle accentue l’intensité et soudain, deux coups brûlants cinglent dans mon dos. Je crois que son style c’est le changement de rythme. La chaleur monte à mon épiderme en feu, pourtant j’ai l’impression de garder le contrôle. Je m’étonne moi-même de ma capacité à rester lucide. Pourtant les liens brûlent mes articulations, je lui demande de desserrer le bondage. Mais je parle à un mur. Elle serre encore un peu plus fort et m’ordonne de me taire. J’ai peur. Elle peut tout me faire. Elle prend son temps. Je lui résiste trop. Elle a cessé de me battre, elle accroche délicatement une sorte pince à linge au bout de chacun de mes tétons, la douleur est violente, je voudrais m’enfuir, je ne connais pas cette douleur, crier ne sert à rien. Mes yeux vont et viennent dans leurs orbites, je la cherche du regard, elle a disparu. Elle s’est écartée et me laissant à ma peine, le corps endolori.
Je me sens terriblement seul. Je ne peux rien. Rien dire, à qui me plaindre ? Je refuse de gémir, j’ai l’impression qu’elle n’attend que cela. Je sais que ça n’est pas mortel, pourtant la douleur est terrible. Je serre les dents, je les serre si fort. Je ne comprends pas ce qui se passe dans ma tête, les questions vont et viennent. Pourquoi m’a-t elle choisi ? Pourquoi moi ? Qu’a-t elle vu en moi. Avais-je besoin aussi de me faire remettre en place ? Quelle place ? Quelle est ma place ? Suis-je moi aussi un dominant ? Je me pose des questions qui alimentent des minutes qui n’en finissent pas.
Je ne sais pas comment on fait pour se détacher du poids des contingences et de la réalité, il y a des paliers à franchir. Depuis combien de temps suis-je là ? Une demie heure peut-être, je voudrais qu’elle me libère, mais elle me laisse languir.
Où est elle partie ? Comme elle ne revient pas, un sentiment bizarre se produit entre mon esprit et mon corps. Comme une séparation. Petit à petit, je perds l’idée de moi. Comme on change d’étage, je change de niveau de conscience, comme si mon esprit sortait de son enveloppe, comme si je venais à m’extraire de ma peau, comme une mue, je m’élève en ascension, et je deviens spectateur de mon propre corps… J’attends. Je vois les éclairs d’un orage d’été qui tonne et se rapproche. Puis j’entends le torrent de pluie qui s’abat sur les vitres. Je vois passer un gros cafard sur a poutre en métal qi semble n’accorder aucun intérêt à la torture que je subis.

Il n’y a pas de lumière à part une bougie dont la lueur vacille au-dessus de ma tête. Comme pour ajouter du mal, depuis quelques minutes, des gouttes de cire chaudes échouent sur mon abdomen. C’est irrégulier, mais je redoute chaque goutte qui s’écoule ensuite sur les rondeurs de mes côtes et figent enfin avant d’avoir atteint le sol.

La bougie vient de s’éteindre et Sofiane revient. Elle a changé de musique, une sorte de techno lancinante sort du système son. Belle en guêpière de cuir et jarretelles rouges. J’aime son ventre plat. Elle danse devant moi. Elle me fixe dans le fond de l’iris. Je crois que je l’amuse. Elle se penche, soupèse mes testicules comme font les vétérinaires avec les animaux domestiques, puis elle pivote sur elle-même et me présentant sa merveilleuse croupe, elle gobe goulûment ma bite en émoi, à peine quelques secondes et déjà elle la recrache comme si rien ne devait avoir lieu. Rien ne doit aboutir. Je bande comme jamais.
Ondulante, elle me frôle, s’approche de mon visage, murmure à mon oreille des phrases méchantes, je la sens. J’ai si mal, je voudrais qu’elle enlève ces pinces. Elle tend sa poitrine vers moi, je me tire pour l’atteindre avec ma langue, mais je ne peux que frôler ses seins. Son sexe rasé glisse sur mon thorax, elle laisse couler quelques gouttes, ma verge est tendue. La beauté c’est atteindre une limite. Je voudrais qu’elle me caresse mais elle ne me caresse pas. Elle saisit un godemiché réaliste et se l’enfonce dans l’anus en me regardant droit dans les yeux, puis atteignant l’orgasme, au paroxysme elle m’inonde de sa fontaine tout en appuyant son talon pointu sur mon torse nu.

A nouveau, elle disparaît, me laissant dans un courant d’air de la clim.

Elle revient, elle s’est changée. Elle a nettoyé son maquillage comme on enlève un masque. Je la reconnais à peine.
L’ambiance se détend comme un arc dont la corde casse. Elle me libère enfin sans un mot.
Je n’ai pas envie de parler non plus, je suis un naufragé qui abandonne un radeau.
Je n’ai plus de jambes.

Il est trois heures du matin quand je me retrouve dans la rue. Parachuté sur le macadam. Comme si je venais d’ailleurs.
La pluie a apporté un peu d’air frais, le bitume et les carrosseries brillent dans les couleurs des lumières électriques.

J’ai mal partout, mais pourtant je me sens bien.
Enfin, je me sens, vivant au présent. Au simple et au figuré. J’ai besoin de marcher. Je croise d’autres zombies comme moi. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ?

Chacun transporte sur lui sa valise de secrets. Dualité et duel entre l’inavouable et l’inavoué. A qui pourrais-je confier mes expériences, mes angoisses et petits plaisirs, si l’écriture ne venait pas se glisser entre mes doigts telle une bougie qui fond ?
Il est six heures je n’ai pas trouvé le sommeil, et le soleil se lève dans un ciel d’azur.