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Roman Live On Line

Nu York

#006 Insomnie-matin

Ici ou ailleurs c’est pareil, car ici c’est partout à la fois. Nuit de Chine à Chinatown, nuit de Toscane à Little Italy, nuits d’Europe Upper West Side, nuits d’enfer à Hells Kitchen, nuits industrielles dans le Garment district, nuits Arties à Chelsea, nuits de commerce à Soho, nuits de nuits à Meat Packing, nuits de New York comme dans les films. Manhattan est un pays, les villes de ce pays sont cubiques, enchâssées entre deux ou trois blocs d’immeubles. Tu traverses la rue c’est comme si tu traversais la mer.
Une nuit de plus, avec l’impression de ne servir à rien au milieu de la nuit. Une nuit de plus. C’est la cohue dans ma tête comme devant les Clubs à la mode. Les filles crient en bas. Sur les marches de l’église, sous leurs cartons, les homeless chantonnent dans les fumées d’argile. Les derniers passants se font arrêter par les black boys crackés. Les flics arrivent comme la cavalerie.
Je ne sais même plus pourquoi je suis inquiet. Tu n’es pas là, pour me répondre. Un pisseur se vide la vessie de trois galons de bière entre deux bagnoles et son ruisseau d’urine coule jusqu’au caniveau. Il repart comme si de rien n’était. Une Ford de la police passe lentement. Ou étaient-ils planqués comme des poissons sous des racines ? Ils arrêtent le type au bout de la rue. Il est couché par terre. Il proteste. Deux autres voitures déboulent en back up. Ils s’en vont.

C’est l’été. Nuit noire comme les bouteilles d’encre posées sur une planche de l’étagère. Une nuit d’été avec de l’orage entre les heures chaudes. Thermostat mal réglé, ou le filtre bouché, il fait frais dans la clim, trop ou pas assez. Tout me semble trop lourd, c’est le poids de la conscience. Je ne peux pas dormir. Je pense à toi, je pense à moi, je pense à nous, je pense au monde, je pense à ce que je devrai faire, je pense à dormir, mais je ne dors pas. Toutes ces pensées croisées s’entremêlent comme les fils d’une tapisserie et ça fait des nœuds dans ma cervelle.
Pompiers, police ambulances, toutes les nuits, j’entends les sirènes sur Madison. Dans la nuit venteuse maintenant en même temps que les orages qui se déplacent, au loin, j’entends les sombres craquements dans la mâchoire en acier des grosses bennes à ordures qui cassent des tonnes de matériels de bureau. Nuits de bruits jusqu’à 3 h du mat’. J’écoute les marteaux qui cognent dans ma tête et les marteaux piqueurs qui creusent la chaussée. Le marteau de la grande horloge tape l’heure en haut du clocher de mes souvenirs. Taux d’humidité maximum. Atmosphère d’été pesante. Même la nuit, je vois cette lumière qui me faisait plaisir avant et qui maintenant me prend la tête comme l’indication des « issues de secours » dans un cinéma. Et puis de nouveau le silence autour du ronron des souffleries du restaurant qui dégage ses odeurs de fritures dix étages plus bas, même à quatre heures, ça refoule, ça monte, ça s’infiltre jusqu’ici comme si de rien n’était. J’ai mal partout. Je ne veux pas dormir. Quand on signe un traité de Paix, un autre conflit éclate ailleurs. Il y a toujours une guerre dans l’air. Il y a longtemps que j’ai de la peine. Je me sens coupable de quelque chose et je ne sais pas quoi. Je devrais aller me faire nettoyer la tête sur le divan d’une psychanalyste, mais ma bourse à la baisse. J’ai accepté mes cauchemars.

D’accord ou pas d’accord, Démocrate ou Républicain, blanc ou noir, chaud ou Froid. Histoire de bons et de méchants comme dans les films de Walt Disney manichéens et bipolaires. Les méchants sont les fauves qui agissent pour eux-mêmes sans tenir compte des civilians. Transgresser la loi, c’est aussi bon que de passer à travers un mur, surtout quand la loi est abusive. Seuls ceux qui désobéissent peuvent comprendre ça. Le monde médiatisé est obéissant, aplani. Les tyrans diaboliques ont bien compris l’usage qu’on pouvait faire de la PEUR. Les dominants utilisent depuis des années la puissance de l’autosuggestion. Les mercenaires disent avec leurs voix rocailleuses un truc du genre : « Obéi, fils, est si tu veux aller au paradis, il faut faire ce que para dit… ». Ah ah. Je me souviens de ces soldats que j’ai rencontrés cette après-midi. Sur l’oreiller, tout est simple et confus à la fois. Les paresseux trouvent plus de confort à se laisser porter par la vague, allongés sur un raft gonflable, plutôt que de nager à contre-courant, tels un aï sur un bras de l’Amazone. Les rebelles affrontent les démons. Les rebelles n’ont rien à perdre en face du diable.
Mes doigts ne tiennent plus en place. Je suis en manque, j’ai franchi le seuil du sommeil. Mon cœur cogne sous un tee-shirt XXL. Encore une fois, j’invente le pire comme un espion et tourne sans fin le manège de mes pensées malignes. Je m’égare, je suis perdu. Je n’ai jamais su attendre, je suis impatient, mais ça ne vient jamais aussi vite qu’on l’espérait. Collé contre le mur de ma chambre, j’écoute des frottements dans l’immeuble. Je suis sûr qu’il y a quelqu’un dans la pièce à côté. De l’autre côté du mur, ce n’est pas loué et pourtant, j’en suis certain, il y a quelqu’un. Ma tête tourne sur elle-même. Je dors 5 minutes et je me réveille, je crois que je n’ai pas dormi. Il y a des splendeurs intouchables, des trésors inaccessibles. Il y a des stars et des idoles pour les musées de cire et d’autres pour les magazines. Il y a des petites filles choyées et d’autres sacrifiées. Il y a des somnambules qui marchent sur les gouttières en se prenant pour des chats. Je pense à ma première femme qui doit attaquer une chimio. Whaa mince. On ne se voit plus souvent elle et moi, mais quand même, je pense très fort à elle. Certains insomniaques ont peur du sommeil, d’autres n’ont simplement pas retrouvé la clé de contact de la soucoupe volante, celle qui emporte les fatigués vers le pays de Morphée. Compter les heures au rythme des fausses alertes. Démarrage raté, choc dans pare-chocs. L’alarme d’une voiture se déclenche. Réveil moderne.

La lune se tourne vers le soleil. Rai de soleil, enfin. La pluie a cessé. J’observe les poussières qui volettent comme des paillettes de diamant en apesanteur dans les rais de soleil. Métempsychose du matin. Les insectes se cognent aux carreaux. Comprendre la danse de l’air. Lumière. La ville allumée. C’est le matin. Petit matin tranquille comme chaque matin depuis un mois. Le soleil se lève tôt. L’ombre sur la falaise des fenêtres carrées. L’aurore éclaire en contre-jour le grand immeuble qui se dresse devant ma fenêtre. J’aime bien ce vis-à-vis borgne. Ce n’est pas triste, non. L’aurore se pointe en retard, mais c’est toujours trop tôt. Je la vois venir depuis le matelas sur lequel je n’ai pas dormi comme un acteur qui se demande quand il trouvera un autre rôle. Cloué au lit, j’étends mes membres, les bras en croix. Jamais je n’ai cessé de regarder le jour. Petit matin blafard entre les immeubles de 40 étages.

Les mouches ont toujours faim. Une mouche a frôlé mon épaule. Une petite mouche qui n’a l’air de rien. Elle s’approche de mon oreille et murmure quelque chose. Sans bouger le corps, du bout des orteils je tire le drap de faux satin que je n’ai pas changé depuis deux mois. La mouche s’est posée sur mon nez. En louchant, je cherche à voir le troufignon de Tsétsé la mouche qui descend maintenant vers mon nombril. Quand elle avance, Tsétsé me chatouille. Elle semble se diriger vers mon bas-ventre. Gland brûlant, verge chaude, je bande comme tous les matins. Bander dur. Je fais comme si de rien n’était, tout en gardant un œil sur Tsétsé, je baisse doucement le drap. Je ne pense à rien, je suis dans un autre monde celui des mouches. Je pense mouche. Je me demande si elle va aller là où j’aimerais qu’elle aille éprouver le niveau de sensibilité de l’épiderme de mon pénis. Je ne sais pas pourquoi l’image de la Vénus de Milo m’apparaît soudain, peut être parce que je ne peux rien faire. Ma bite me plaît, fière comme un cep de vigne, dressée comme un câble tendu. Tsétsé a joué le jeu, elle marche là où je voulais qu’elle soit. Hii. Elle danse la samba sur mon méat. Hi hi. Ça chatouille. Je souris seul et sans témoin. Je confirme donc après en avoir fait l’expérience, que c’est techniquement très difficile d’enculer les mouches. D’une crispation du muscle comme un tremblement de terre à l’échelle d’une mouche, je la catapulte tel une mouche-obus dans un cirque. Hop Tsétsé s’est envolée. Je crache dans ma main et malaxe mon pénis. Le gland vernis, érection solide, masturbation hygiénique. Je pense comme un souvenir idéalisé aux fesses de Nora dont l’hôtel « the Star-Sky » sur la 92th West incarnait lui aussi le cul-de-sac. L’ascenseur en panne, moquette crado, murs glauques et la peinture qui se décolle, c’était un 5 à 7 à 100 dols pour habitués honteux et touristes fauchés, pour divorcés chauds, puceaux mystiques ou ados un peu verts. Héritière célibataire, Nora n’avait pourtant pas les moyens de faire restaurer ce vieil hostel de famille dans lequel elle avait grandi et dont elle avait hérité un peu trop tôt. Elle attendait une bonne offre pour vendre et se voir libérée enfin de ce poids. À la fois elle avait hâte de larguer les amarres et partir au soleil à Miami, et à la fois elle voyait les prix de l’immobilier qui grimpaient chaque année, alors Nora attendait en mangeant. Je l’avais connue à 60, la dernière fois que je l’ai vue, elle en faisait 120. Nora avait pris de la bouteille en même temps qu’elles s’étaient empilées dans la cour. J’étais l’un de ceux qui venaient la distraire. Ah oui, le cul de Nora bougeait devant moi comme une ourse en chaleur, elle grommelait des phrases insolentes et des râles rauques en dansant du croupion, et trois mecs de passage, eux aussi, s’occupaient d’elle qui adorait les « Multiples », « Bangs » et autres « Parties ». Je revois l’image de nos corps allongés sur ce lit déglingué. Une verge différente dans chacun de ses trois orifices, Nora adorait ça. Je la vois encore. Mayonnaise et taches de sang, un grand mouchoir sur la table de nuit. Oui, le cul de No, de ra, de Nora. Oui. Aaah. Se soulager l’esprit en éjaculant. Les trois shots de lassi salé giclent joyeusement comme trois petits jets de vapeur Islandaise au-dessus d’un geyser. Elle qui nous demandait de faire d’elle ce qu’on voulait « pendant » feignait de ne même plus nous voir « après ». Elle allait se laver pendant qu’on se rhabillait sans un mot en se regardant à peine les un les autres quand on avait fini. Peu de femmes comprennent cette obsession qui impose aux hommes de se soulager la conscience, en expurgeant ce trop-plein de sécrétions hormonales testiculaires, qui montent l’inconscience par une série de connexions nerveuses mystérieuses. La sève glisse entre mes doigts comme le sucre le long des troncs d’érables. Ouf. Ça va mieux. Instantanément oui, ça va mieux. Se vider les couilles libère la cervelle. On n’en parle plus. Hmm c’est toujours bon. C’est nul je sais, mais bon, on ne peut pas toujours être glorieux. Savon doux, « Sent Bon » blanc, pâte savonneuse sensuelle. Nu comme un pneu, je tiens le coup, je caresse la ligne médiane de mes abdos, mais mon corps n’a pas choisi de montrer son relief comme un torse en armure.

Le robinet coule dans la salle de bain. Fuite. Eau froide. Toilette et sérénité retrouvée tel un félin nettoyant son pelage. Y a un problème dans les tuyaux, douche tiède. Je n’aime pas utiliser le téléphone, je préfère qu’on m’appelle. J’espère que d’autres vont se manifester dans l’immeuble, d’autant que je n’ai plus le numéro du superintendant de l’immeuble. J’espère que le plombier passera dans la journée. Au fond, je suis un grand timide. Se couper l’épiderme en se rasant la barbe. Sur le rebord en plastique en haut du lavabo, à côté de la poubelle, sur le ventilateur, sous le matelas, des bouteilles, des flacons de médicaments et des tubes de pommade. Quand je stresse trop, ma peau sèche. Le soleil ne me fait pas vraiment du bien, à moins qu’il ne soit filtré.
L’eau bout dans la casserole. L’eau bouillonnera encore mille ans. Un gros cafard marche au-dessus de la fausse cheminée. Je referme la porte du frigo. La poubelle déborde. Je ne l’ai pas descendue depuis au moins (…) semaines. Je feuillette un journal de l’été dernier. Je tombe sur une publicité qui incite à voyager :“ Venez boire de la bière en Bavière ou filez en Iran acheter un tapis volant. “ Assis sur un tabouret en plastique, dans la kitchnet’, en buvant un thé froid, je fais le point. Il me reste assez d’argent pour finir le mois. On se définit par le fini des comptes. Comme le mec de l’ascenseur tout à l’heure, je suis aussi un spécialiste de l’économie en fil tendu.
À la question « ça va ? » on répond : « j’ai beaucoup de boulot,
– Mais ça va?
– Ça ne paie plus, je dois bosser comme une fourmi et ça me rapporte pas plus qu’à elle ».
Les orpailleurs et les alchimistes n’ont plus de complexe avec l’argent. Plus assez de complexes.

Les louveteaux, les veaux, les chiots et les autruchons ne parlent que de ça.