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Roman Live On Line

Nu York

#039 Fumées

Une odeur bizarre a envahi la pièce. Le bip de l’alarme fixé au plafond, ne s’est pas déclenché, ce truc imposé par le proprio qui sonne comme un malade chaque fois que je faisais rissoler un poisson ne s’est pas mis à hurler cette fois. Ah oui, je me souviens en fait que j’ai retiré les piles…Je n’ai pas de casserole sur le gaz, mais pas de doute, ça pue le brûlé.
J’ouvre la porte qui donne sur le palier. Aaarg. Une fumée âcre et opaque envahit le couloir. C’est du sérieux, quelque chose brûle quelque part et c’est plus gros qu’un mouchoir en papier. En tendant l’oreille je perçois une sorte de ronflement très inquiétant. Ce n’est pas très loin. Je me dis que je suis dans un incendie.
Je me refuse à paniquer, rester serein, comme un héros flegmatique à qui on ne la fait pas, mais impossible, mon cœur bat à 120. J’ai peur. À croire qu’au-delà de la connaissance, un sens nous informe de la gravité d’une situation avant même qu’on ait eu le temps de l’analyser.
Je veux fuir, mais la fumée me pique les yeux. Impossible de prendre l’escalier, évidemment pas d’ascenseur. Soudain les sprinklers se mettent à pisser leur eau croupie. Je pleure. Je dois rebrousser chemin.

Enfermé chez moi, je fais ce qu’on dit qu’il faut faire dans ces cas-là: mettre des linges mouillés autour de la porte et surtout ne pas ouvrir les fenêtres. Je trempe des serviettes et… Facile à dire, comment je les fais tenir lesdits « linges mouillés ? J’enfonce quelques clous dans le mur. Ça a l’air de tenir.

Je range quelques affaires, j’attends. J’ai peur. Des souvenirs me reviennent. Il n’y a plus d’électricité, plus de lumière. J’entends des bruits sourds, il y a d’autres personnes dans l’immeuble ou alors on entend ce sont des poutres qui tombent ? En fait, je n’entends rien de précis. On pousse des meubles au-dessus de moi. Je me sens prisonnier de la fumée. Je crois que je vais mourir. Je vois soudain un canapé en flammes qui passe par la fenêtre. C’est surréaliste.

Le temps n’en finit pas de ne pas finir.

Une meute de sirènes en bas dans la rue. Enfin ILS sont là.
Je pense qu’ILS sont là, eux, les pompiers. J’ai hâte qu’ils frappent à la porte.

Avec la crise, beaucoup de gens ne peuvent plus payer. Les propriétaires doivent faire des efforts eux aussi, moi aussi, je voulais déménager, mais le propriétaire m’a proposé de baisser le loyer, alors j’ai ralenti ma quête, et j’ai cessé de chercher quelque chose ailleurs. A cet instant précis, je me dis que j’aurais dû le faire.
Personne a remplacé mon voisin, je suis tout seul sur le palier, car le jeune Italien qui était dans l’autre appartement pour quelques mois est parti, lui aussi parce qu’il n’a pas eu sa carte verte. Impossible d’avoir des visas et des cartes en ce moment. On appelle ça le protectionnisme. Les autorités ferment l’entrée du territoire.
Ou bien un squatter a mis le feu, ou je me rappelle que Stan, le superintendant, m’a dit que l’immeuble était en déficit ; si ça se trouve c’est le proprio qui a payé quelqu’un pour le faire, afin de toucher du fric des assurances.

De l’eau s’écoule sur les murs, et puis au plafond. Ploc Ploc. J’ai essayé mille fois d’appeler sur mon portable, mais rien à faire. En attendant, ça chauffe, et la fumée passe sous la porte. Combien de temps vais-je rester là ? Le fixe est coupé lui aussi. J’ai le ventre qui se tord carrément. Nous sommes tous embarqués sur un même bateau de panique.

C’est vrai que la crise devient visible au quotidien. Dans un premier temps, les gens l’ont niée, mais à force de voir leur alter ego se faire licencier, beaucoup se mettent à paniquer. Pourtant les restaurants sont pleins, et les consommateurs continuent d’acheter, mais le cœur n’y est pas vraiment.
Mon copain Benny a failli tout perdre.
Avec l’argent que lui avait avancé le père de Kelly, sa première femme, Benny avait acheté un garage, il y a une dizaine d’années, qu’il avait transformé pour y installer une fabrique de luminaires. Benny employait une centaine de personnes. Ça marchait super bien pour lui, ils savaient tout faire. Il était devenu l’atelier dans lequel on commandait la plupart des enseignes de Broadway, et puis aussi des effets spéciaux, et des lampes pour des décors de cinéma.
Un jour, il a reçu une lettre Bloomberg, qui lui annonçait que son espace était frappé d’alignement et que la ville allait construire un parc à la place. Par voie de conséquence, il ne pouvait plus même vendre son endroit et les urbanistes achetaient son lot pour le prix qu’elle décidait, c’est-à-dire le moins.
Pendant deux ans, il a cherché un autre lieu, et finalement il a trouvé un truc super, plus grand, mais pas à vendre, seulement à louer. Il a dit ok et, avec les dollars qu’il avait encaissés pour la vente du premier truc, il a financé les travaux d’aménagement de ce nouvel endroit. Et puis la crise s’est abattue comme le froid gèle la pierre.
En l’espace de trois mois, les clients se sont raréfiés.
Obligé de licencier pour limiter les frais. Mais, licencier des gens avec lesquels on a travaillé pendant dix ans, des employés qu’on a formés et dont on connaît les petites histoires, ça n’est pas une décision facile à prendre. Personne accepte avec joie l’idée de faire moins. Benny a un peu trop attendu pour opérer cette saignée et il a payé cher pour conserver ces emplois. Mais aucune banque ne voulait, ni ne pouvait prêter plus rien prêter, rien un cent. Ajouté au surplus de coût des travaux d’aménagement, ce sont 200 000, plus deux cent milles, plus deux cent milles, qu’il a dû payer de sa poche et il s’est retrouvé avec un trou béant dans sa trésorerie : un million et demi de dollars en moins. Il voyait la fosse qui se creusait, il a cru qu’il allait tout perdre. C’était pas sa faute, il n’avait pas commis d’erreur, pourtant mais il s’apprêtait à se faire éliminer, en trois mois, il se retrouvait OUT.
Heureusement il s’est remis en route petit à petit. Son savoir-faire et la qualité de ses nouveaux équipements a fait revenir les clients, mais obligé de payer de sa poche, puisque les banques n’étaient plus là, il a grillé tout ce qu’il avait mis de côté. Benny n’a plus de garde-fou, si une nouvelle crise passe par là comme un vent froid, il passe par la fenêtre.
Qui que tu sois, tu es debout sur un fil, celui-ci surplombe une vallée, ou bien il est tendu entre deux poteaux, corde à linge ou fibre de titane, placé à une hauteur différente selon tes ambitions ou tes responsabilités, mais dans tous les cas tu peux tomber dans le vide…

La crise rend fou.
Hensel a passé toute la journée au commissariat sur la 36th street pour expliquer qu’il n’avait pas fait ce chèque de 6500$. Les flics ressemblaient aux acteurs des séries télé, ils étaient cons et bornés, ils ne voulaient rien savoir, persuadés qu’il avait lui-même piqué dans sa propre caisse. Mais il leur a dit :
– Si je voulais piquer, je l’aurais fait depuis des années. Et puis regardez…
Effectivement les flics ont constaté qu’il y avait des différences entre ses chèques réguliers, et celui qu’il apportait comme preuve : ici il manquait une barre, ici la date n’était pas la bonne. Mais les contrefaçons étaient super bien imitées, on peut comprendre que les types de la banque se soient laissé prendre. Même sa signature était assez bien copiée.
– On a vérifié en effet l’adresse du destinataire, en effet la personne existe à Harlem,
– Oui, il a même un facebook dit un autre flic… (Eh oui, la police utilise Face Book)
– Mais bon, ça ne prouve rien, dit le premier inspecteur…
Hensel a fait opposition, et la banque a bloqué son compte mais du coup il est dans la merde. Il y a toujours des trucs à payer quand on gère une agence…
– Je dois faire mes fiches de paye et les types que j’emploie ne sont pas vraiment prêts à attendre quinze jours, alors essayez de faire vite parce que…
– On va faire ce qu’on peut, m’sieur, ont répondu les pachydermes stoïques derrière leur computer antédiluvien, on peut pas faire plus…
Les flics pensent que la personne a bénéficié d’une complicité dans la banque.

La crise est là, on évite de trop en parler parce qu’on préfère penser aux solutions qu’aux problèmes, néanmoins il y a une réelle tension dans l’air. Les petits commerces se font braquer, la micro délinquance rejoint la grande escroquerie.
Ceux qui se sont fait jetés comme des linges sales dans la corbeille, ou ceux qui ont tout perdu du jour au lendemain, tous ces types perdus, habitués à vivre sans compter l’argent qu’ils gagnaient, se retrouvent aujourd’hui à tenter des trucs qu’ils ne maîtrisent pas, des trucs de délinquants amateurs.
La semaine dernière, il y a eu un braquage juste en bas, chez « Wang West », le restaurant Chinois. Le bandit n’était pas un pro, il a menacé les clients avec un pistolet, le visage sous un masque de Darth Vador qui déformait sa voix. Mais le problème est venu du fait que les gens auxquels il s’adressait ne comprenaient pas ce qu’il voulait. Il s’est mis à paniquer, très nerveux, capable de tout, il a tiré en l’air, et un grand lustre est tombé. Le truc comique a viré au drame, quand le bandit n’a pas vu venir le serveur qui lui a planté un couteau pointu dans le dos.

L’agresseur est mort assez vite dans un bain de sang avant même l’arrivée des secours.Il s’est vidé sur le tamis en coco, et quand les ambulanciers ont enlevé ce masque idiot, et regardé ses papiers, ils ont constaté que Darth Vador était en fait une jeune femme de trente-six ans informaticienne, mère de trois enfants. Le journal du lendemain expliquait qu’elle avait été licenciée en Mars dernier.
Une autre fois c’est l’Indien ouvert toute la nuit qui s’est fait braquer par un camé.
Le même jour, un copain m’a parlé du suicide de son frangin. Licencié il y a trois ans mais qui n’avait jamais avoué à sa famille ce qui lui était arrivé ; il vivait en spéculant avec ses économies et il s’en sortait plutôt pas trop mal, jusqu’au jour où Wall Street et Madoff ont fait fondre son capital façon montres molles de Dali…
Les loups rentrent en ville. On a l’impression que poussés par la faim les animaux sortent de leur territoire.

Ils ont tué en Alaska le plus grand grizzly jamais mesuré. Quatre mètres de haut dressé. Un garde parti à la chasse a vidé son chargeur sur l’animal qui a fini par s’écrouler à quelques mètres de lui. Dans son ventre, les vétérinaires ont autopsié les restes d’au moins deux hommes différents dont un autostoppeur qui avait disparu quelques jours plus tôt. On avait retrouvé seulement ses affaires au bord de la route, et la police s’orientait vers la piste d’un tueur en série. C’était le cas… !
La main de l’ours était grande comme un siège de voiture avec des griffes comme des sabres.
N’empêche que ça m’a fait de la peine de lire cette info. La bête avait grandi pendant des années dans un milieu protégé où elle arrivait à se nourrir sans aller au contact de l’humanité dangereuse, mais poussée par la faim, parce qu’elle n’arrivait plus à se suffire à elle-même, elle est sortie de son secteur et là ça n’a pas traîné. Douze balles dans le buffet, et fin de l’histoire de l’ours.
Le froid fait rentrer mais la faim fait sortir.

Moi ici, chez moi, je n’ai pas faim, mais je voudrais sortir. Pourtant je reste là assis comme un con sur mon canapé défoncé. J’attends les secours. Plus d’eau. Plus de lumière. Whaa. Si ça se trouve je suis le dernier occupant. L’idée me plaît. Je me raconte toutes sortes d’histoires, ça file vite dans ma tête comme un film en accéléré.
J’essaie de penser à autre chose, plutôt que de me laisser prendre pas la peur.

Chaque année à époque-ci de l’année, c’est le stress du début d’année. Le ventre serré, les impôts à payer. Chacun replié sur l’angoisse de l’année à venir. Heureusement qu’il y a eu la bouffée d’euphorie avec l’investiture d’Obama qui rebooste les consciences. Il est plein d’idées et charismatique. Les Onusiens acceptent de s’aligner sur ses propositions écologiques. Et puis il y a ce fameux « plan de relance », les Républicains ne veulent pas en entendre parler et freinent par principe, mais le plan est passé quand même.
Mais un plan de relance, c’est quoi ? C’est une tactique de jeu, une proposition, une supputation. C’est le démarrage du moteur, mais ça ne te transporte pas. Le démarrage fait ronronner la voiture, mais il faut ensuite un chauffeur pour conduire, sortir des embouteillages, et rouler, rouler, rester éveillé, tenir le volant concentré sur la route malgré les intempéries, et rouler, rouler parfois longtemps avant d’arriver à destination.
Un plan c’est juste l’allumage des bougies…

Hier encore il neigeait. Il a neigé plus souvent que l’année dernière. La neige a fondu. Et puis il a neigé à nouveau, et la neige a fondu.
L’Homme possède beaucoup plus d’outils, il est mieux équipé que lorsqu’on faisait tout manuellement, mais l’Homme n’est pas plus courageux qu’Avant.
Aujourd’hui on vit avec ces menaces de procès, comme une épée de Damoclès qui freine parfois les initiatives et les prises de risque, mais cette même menace a du bon aussi parfois, qui incite chacun à balayer la neige devant chez soi, car si quelqu’un se casse une jambe devant chez toi, tu peux vendre ta baraque, dans ce cas-là la menace de procès est efficace.

L’eau coule de plus en plus le long des murs. Je ne sais plus quoi penser et mon esprit s’affole, c’est le silence. Un étrange silence soudain. Qu’est ce qu’il se passe ? Je me dirige vers la porte, et là … Blang ! Un grand coup de hache traverse ma porte, je sursaute en arrière, et puis un deuxième, coup de hache fracasse le bois, je recule, ils cassent tout comme des malades, la porte explose sous le poids de leurs masses et je vois deux extra-terrestres habillés comme des héros d’enfance avec leur grand casque, les masques à oxygène, leurs vêtements lourds ignifugés et leur stature de colosses, deux pompiers me regardent en disant des choses. Ils ont pété la porte certes, mais ils auraient pu simplement tourner la clenche vu que j’avais exprès laissé ouvert…Ils me tirent et m’entraînent comme une chose vers un escalier métallique extérieur. Ils m’attachent à eux avec une corde et des anneaux à un harnais. J’ai du mal à bouger. S’ils m’avaient fait confiance, je me sentirais moins emprunté, je suis un paquet sous leur responsabilité, ils me portent pour me sauver. Je sens les muscles de cet animal en plastique jaune, avec son casque sur la tête, moi je suis son paquet.

Il descend l’escalier, je suis sur son dos. Son collègue nous guide. Je ne comprends pas très bien ce qui se passe. On descend l’immeuble par l’extérieur. C’est une vision étrange mais un peu douloureuse car le harnais m’écrase les couilles. Plus que quelques marches.
Les gens applaudissent, Les pompiers sont des héros. Les télés sont là. Et moi je suis sale, couvert de suie.

On m’a donné quelques affaires et j’ai passé plusieurs jours dans un hôtel réquisitionné. Les autres clients de l’hôtel sont des gens « normaux », moi je suis un client « spécial ». Je n’ai rien. Encore heureux que j’aie eu le temps de me préparer. Quand les mecs m’ont embarqué de force, j’avais au moins un petit sac à dos avec mon portable, un téléphone et quelques bricoles qui m’ont permis de ne pas tout perdre. Mais interdiction de rentrer chez moi ?…

Histoires entre les inspecteurs et les experts, je n’ai pas le droit de pénétrer dans l’immeuble. Quatre étages sont barrés.
J’y suis quand même allé.
La porte était bloquée, un panneau de bois cloué sur le chambranle, alors je suis entré en passant par la fenêtre du chat à la cuisine. Avec la poubelle à moitié pleine, et l’électricité coupée, la bouffe pourrissait dans le frigo et le congélo. Ca puait la mort, mais à part ça, le feu n’était pas rentré dans la pièce, juste quelques plastiques fondus et les vitres noircies.
J’ai pris les quelques trucs dont j’avais besoin et je suis reparti en me disant que d’autres pourraient facilement utiliser le même passage.

J’écris cela depuis le petit bureau de ma chambre à l’hôtel Sunset. Au début ça m’a fait de la peine de penser que c’était fini, et j’ai un peu déprimé. Mais Mina m’a invité chez elle, et l’on est même allé skier sur les pistes de Camelback dans la Pocono Mountain en Pennsylvanie, à trois heures de Manhattan. Et mes potes m’ont pas mal soutenu.

J’ai pris pas mal de retard dans tout ce que j’avais en route, mais ça me fera du bien de changer de coin.
J’ai reçu ce matin une lettre de confirmation du propriétaire qui me propose de me reloger ailleurs pour le même prix dans un endroit comparable. Je vais visiter un one bedroom dans le Hells Kitchen, cette après-midi.

Je me dis que j’arrive sûrement au terme de quelque chose. La fin d’un cycle signifie le début d’un autre. C’est le monde entier en ruine, on change les règles du jeu. « I know the rules, but I don’t wanna play the game » dit la chanson.
Feu ma vie, passée qui s’évapore comme la vapeur blanche qui monte depuis les entrailles de la cité, par les colonnes en plastiques au milieu des avenues, et disparaissent les formes en volutes dans le vent froid de l’hiver à New York …