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Roman Live On Line

Nu York

#011 Fuites

« L’explosion de l’immeuble de la 68ième est due à une fuite de gaz. » « La chute des cours du Real Estate fait peur au monde entier. » « Les banques ont réinjecté 156 milliards de dollars dans la Bourse, ça risque de faire une flambée d’inflation » « On craint les fuites… », titres le New York Post, le Times ou le SUN, laissés sur la banquette du métro. Je rentre chez moi. Je me sens bien après une journée climatisée à l’agence. Retrouver l’air libre en sortant sur Broadway. Il fait beau. Même quand le ciel est bleu, même quand la nuit s’en vient sans être encore vraiment là, j’aime cette lumière qui survolte les ions. Fin de soirée comme une autre à Manhattan qui s’allume. Je ne suis pas pressé. Se promener comme un arbitre au milieu d’un vestiaire, comme un médiateur entre les partisans, comme un conciliateur entre soi et soi. Partager sans y toucher. Dans le rythme haletant des pas de ceux qui rentrent chez eux à la vitesse des fourmis. Marcher relax, mieux que les barbituriques et autres Temesta, Tranxène ou Xanax, Gardenal, ou Temesta. Après les différends sous speed, controverses et trafics d’influences entre les vitres de mon bureau bocal chez COMCO International, regarder l’eau du fleuve dans lequel je nage les yeux ouverts. Toujours pas de nouvelles de mon script. On est allé placer le Clip de NIO, ça s’est plus bien passé, même si les producteurs de télé quinquas puisant leur puissance dans leur système capillaire, croient peut-être que leurs implants ne se voient pas. Mais la technique n’est pas encore vraiment au point, ça fait des touffes sur leurs crânes chauves. Les présidents des clubs de sports ont opté pour la moumoute en poil de mammouth. Super classe. Je les vois passer devant moi la queue entre les jambes, tous ces patrons bronzés qui jouent les super héros. Ils se réunissent dans la pièce du fond tel un aréopage de spécialistes supputant connaître les destinées du monde consommateur. Imagine Batman, Superman, Popeye ou même le Belge beige Tintin aujourd’hui décatis seraient teints comme l’antédiluvien William Shatner ex-capitaine Kirk de Star Trek. J’essaie de ne pas m’investir plus que le nécessaire, après tout je ne suis pas là pour toujours. Encore que ça me dépanne bien pour le moment et je n’ai pas de nouvelles de Michael Bloom, celui que je remplace. Pour passer à travers le mur du son des idées reçues, on doit signer des contrats en béton, quand on a l’âme en acier comme le fer d’un marteau piqueur, ou quand on veut faire le passe muraille à travers le mur du silence. Les méduses nagent dans l’eau froide de ce bureau carré et les calamars en costar se propulsent entre les requins-clients profilés et lucides sur la moquette antistatique. La jeunesse est délicieuse. J’ai envoyé des petits signes, messages diplomates à Margot, ma secrétaire, mais elle a fait semblant de ne pas ne pas les recevoir. Je voudrais la voir en aparté, mais elle ne veut pas me connaître et je sens la menace d’une plainte pour harcèlement sexuel si je lui fais un sourire de trop et elle trouverait bien une collègue pour attester ses dires. Je ne veux pas me retrouver devant un juge caparaçonné derrière la loi à me faire agonir d’offenses par son avocat, et devoir faire amende honorable ou me retrouver honteux, bourrelé de remords devant ma secrétaire. Alors je fais le mollusque, je rentre dans ma coquille d’escargot et je profite en silence de ses attraits. Elle est juste polie avec moi, mais celui qui l’a choisie, c’est Michael Bloom et c’est avec lui seul qu’elle veut travailler. C’est une fille venue du Minnesota, elle est un peu réservée, pas vraiment la new-yorkaise opportuniste. Fancy et sincèrement crédule, je trouve sa naïveté assez touchante. En fait Margot ne veut investir aucun sentiment à mon égard puisque je dois me faire éjecter quand Michael reviendra. Elle espère qu’il reviendra bientôt. Alors sa tactique consiste à s’opposer presque systématiquement à tout ce que je propose. On dirait qu’elle veut gagner du temps et qu’elle protège le terrier en l’absence du mâle, comme s’il fallait que le moins de chose se passe pendant qu’IL est absent. Après tout même si c’est assez désagréable au quotidien, c’est peut-être mieux ainsi. Moi je fais ce que j’ai à faire et ça se passe bien. L’habitude aide à tuer le temps. Écrire c’est mon yoga, un exercice technique qui permet d’oublier le quotidien. Les grosses machines de l’étage du dessous font vibrer mon bureau, quand les imprimeurs mettent la gomme. Les humains veulent gagner du temps. On est dans une phase d’accélération incroyable, on n’est pas loin de la surchauffe des moteurs boursiers, c’est certain. Gagner, gagner. Prêt à tout pour gagner du temps. Tant de temps, c’est tentant. Le désert aussi gagne sur la forêt. Ouvrir les yeux. Les mannequins au long cou dans les vitrines de l’été, belles girafes figées qui matent les avenues d’un regard désabusé. D’autres comptent les jours en s’enduisant le corps de crème à bronzer et d’huile protection 4 et viennent poser quelques minutes pour exciter le carotène sous les néons UV des « Full Sun Service ».
Je respire les oxydes carboniques au cul d’un camion. Les hommes bougent de plus en plus vite de plus en plus loin. Ils regardent les événements sans chercher à comprendre. On ne peut pas intervenir sur la marche du siècle comme des touristes dans un parc d’attractions, installés sanglés dans les wagonnets d’une machine lancée à pleine vitesse. On ne peut pas tout assimiler alors chacun en fait une affaire personnelle. Trop d’informations tuent l’information. Aveuglé sous une pluie de confettis, impossible de comprendre ce qui se passe. Au Maroc ou en Serbie, en Lituanie ou en Uruguay, le monde entier rêve de l’ouverture des marchés et partager une part du gâteau, mais quel gâteau ? Si le pâtissier sait s’y prendre, on se régale, mais les farines OGM et le beurre oxydé pourrissent la recette… C’est le monde entier qui chope une indigestion. Quel gâteau industriel goûterons-nous ? Monde fragile, royaume bricolé. La ville s’est construite sur la misère des affamés, et grâce aux escrocs à peine débarqués qui ont su embobiner les ambitieux naïfs.
Le monde entier en excroissance démographique, (c’est-à-dire les six milliards d’Êtres vivants sur la Terre) devrait avoir le droit d’accéder aux richesses bien sûr, mais la mer ne peut suffire à satisfaire tous les appétits piscivores. On aura vidé les Océans bien avant que tous les humains aient eu la chance de manger crevettes et tourteaux, ailerons de requins et mamelles de dauphins. Chaque jour les dizaines de milliers de poissons sur les marchés. Nous avons trop de chance. Il faudra réapprendre à vivre autrement. Les capricieux haïssent la contrainte morale, c’est logique. Pourtant d’une manière ou une autre, il faudra changer de mode de consommation. Mais qui peut accepter que la Nature reprenne ses droits ? Qui peut accepter de ralentir la cadence et se laisser imprégner. Chacun pour soi, démarches individuelles, cruelles et courageuses. Les sauvages vivent un destin tragique. Les espaces immatériels de la pensée ne profitent à personne.

Les fioritures, le stuc, les moulages rococo, tous ces trucs inutiles font plaisir aux décorateurs. Je m’arrête devant les vitrines peintes en blanc. Chez l’antiquaire du coin de Park Avenue, bœufs et vaches folles broutent dans l’herbe d’une prairie en pente douce peinte sur l’étiquette d’une boîte de haricots qui a sûrement beaucoup voyagé avant d’arriver là. Comme les crabes, je marche en travers du travers. Bruits de rues, klaxons, crissements métalliques, un coup de frein, les moteurs, des camions, un coup de marteau. C’est l’été, les alarmes sèchent. Esthétique industrielle et pourtant si humaine à la conjonction des impossibles.
Un homme en veste bleu clair s’agite sur une caisse à l’entrée du métro, personne l’écoute. Il fait de grands gestes. On ne comprend pas ce qu’il veut. Attrayant ou attractif ? Plaide-t il pour Jéhovah ou fait-il de la retape pour attirer les passants à venir se nourrir au Salambar dont il porte les couleurs ?
Une femme rastafari à dreadlocks et collants rose fuchsia, hurle des insanités, accrochée à son téléphone portable en pointant le ciel. Il semblerait que son interlocuteur l’ait traité d’idiote ou d’enflure ou peut-être de salope, ou encore de connasse, parce qu’elle répond qu’il peut aller se faire fuck, fuck et fuck you. On n’entend qu’elle dont la voix rauque explose entre les murs de briques de Hells kitchen tranquille. Elle est vraiment très irritée, on peut aisément l’imaginer capable de tout si elle était face à l’autre saloperie de « va te faire foutre enculé ». Enflammée, elle brûle de cette ivresse de la colère, comme une inflammation qui échauffe sa raison. Finalement énervée comme un ballon trop gonflé, elle explose et jette violemment par terre le téléphone par terre. C’est fini pour lui. Sa coque éclate comme une noix, quelques morceaux rebondissent néanmoins pour finir leur course en morceaux sous les pneus d’un gros semi-remorque qui l’écrase ce qui restait sous sa pression sa pitié. Ça a pris moins de 5 secondes, communication définitivement interrompue. Toujours aussi folle de rage, la femme flyée s’en prend au semi-remorque comme un dieu du Mal qui continue sa route sans même le savoir.

Bercé par la chanson de l’eau d’une fontaine, dans sa poussette un bébé dort sous un drap en forme de drapeau à côté de la cambuse de Salim qui fait les meilleures plates d’Halal food salad. Le bébé soupire au milieu du passage. Habillée dans un voile hindou très léger, une femme qui est peut-être sa mère fume en tendant la main. « Need somesing » est écrit sur un carton. Personne semble la voir, comme un poulet rôti dans la vitrine d’un restau.

Installé devant de grandes photos, un homme récite inlassablement des poèmes contre la guerre en Irak. Les touristes lui donnent quelque chose. Il dit qu’il refuse de pleurer en public, mais que c’est une honte et que son cœur saigne, parce que son fiston ne reviendra pas.

Deux lesbiennes se battent pour savoir si la date de leur première rencontre était un mardi ou un vendredi. D’abord personne s’en mêle, les gens se resserrent autour d’elles comme autour du ring. Et puis ça devient hard, quelqu’un veut intervenir, mais les flics arrivent tout de suite. « Qu’est ce qui se passe ? » Ils analysent vite la situation, ( disons que cette période d’analyse dure au plus environ une seconde et demie), et puis ils séparent sans ménagement les belligérantes.
Et le calme revient comme si de rien n’était.

Sculptures en métal, les Rolls-royce et Mercedes, Jaguar et Bentley, Lamborghini, Maybach Exelero, Aston Martin V8 Vantage ou la CLS 500 glissent comme de beaux prédateurs dans le courant… structures modernes en béton, moulures rococo en pierres reconstituées, façades chromées et déco vernies qui se reflètent dans les vitrines de Bergdorf & Goodman. Ville au squelette en acier, cette ville est un mythe pour tout le monde.

Atmosphère pesante avant d’aller se coucher. Un cri au loin, un appel et puis le bruit de la télé. Je zappe en prenant des notes. Je fais souvent ça. C’est ma trace à moi, ma chiure de mouche. Télé hachée par les spots de pub. Le fantôme des chiens sans collier erre dans les rues de Harlem. Tout le quartier subit la loi de Mickey le rongeur. C’est une vieille série. Zap. Dans une série, des bâtards traînent les pattes en espérant trouver quelque chose à manger dans les poubelles de riches spéculateurs pétroliers qui font des fêtes hip hop avec leurs complices industriels et trafiquent les chiffres à l’ombre des palmes de cocotiers plantés en ligne le long des murs de leurs haciendas gardées par des sbires cruels qui sniffent des lignes de coke en riant bêtement. Leurs fils mal élevés caressent négligemment les plumes de poules de luxe à peine âgée de 17 ans, qui sirotent des cocktails sucrés en se faisant bronzer au bord de piscines pharaoniques financées par l’argent de la guerre. Allongées sur des matelas épais, elles attendent leur tour pendant que les matrones quinquas aux cheveux blanc blond avalent des médocs pour ralentir la retombée d’hormones de leur ménopause sous leur peau sèche et bronzée. Zap. Dans une autre série, des assassins patriotes formés à Westpoint ou à la US Air Force Academy ont armé le bras de tortionnaires idiots qui triturent le corps de leurs proies avec des instruments de dentiste. Ils ont la conscience tranquille car ils font cela dans l’intérêt du pays. Zap. On nous raconte n’importe quoi. Le grand public manipulé comme du bétail qu’on mène au corral. En utilisant l’ego surdimensionné d’écrivains du jour le jour, les médias servent de gouvernail pour le bateau du pouvoir. Elles ont pour tâche de formuler de façon acceptable les choix, options ou décisions des puissants et maîtres d’industrie. Dans les hautes sphères, on appelle cela le mensonge d’Etat, un mensonge obligé, dans l’intérêt de la majorité. Certains journalistes consciencieux ou orgueilleux tentent de tirer leur épingle du jeu des lois, pendant que des tortionnaires, sadiques à la solde de tyrans grossiers, cherchent à obtenir un renseignement qui justifierait de leur infamie en martyrisant quelques intellectuels des partis d’opposition. Mais les bourreaux et tourmenteurs n’obtiennent que les saignements de leurs victimes persécutées, annihilées, muettes qui ne disent plus un mot. Non, plus un mot.
Je me demande ce que ma mémoire conservera de tout ce fatras de concepts.

Il y a une petite étoile perdue en haut de mon ciel de lit, un point minuscule sur le tissu, c’est mon espoir à moi. On se fait des illusions, on a tous besoin de ça. L’illusion c’est inventer l’avenir en fonction de soi. C’est se mentir positivement. Dormir sur des matelas d’espoir dans cette ville où tout est possible.
Ah la richesse ! Les maîtres du monde possèdent bien plus que les titres de leurs actions boursières dans leurs coffres, ils possèdent le pouvoir d’entreprendre.
La conscience éveillée sur mon canapé d’où je regardais ma télé comme un légume à demi comateux, je crois apercevoir soudain deux ombres chinoises qui se dessinent sur le mur, en silence, sûrement des braqueurs qui tentent leur chance en passant par les toits auxquels ils ont accédé en grimpant par les échafaudages installés depuis huit mois. Le temps d’ouvrir les yeux, ils ont disparu. J’ai dû me faire des idées. Je pense aux laveurs de carreaux et à ces falaises de verre qui se dressent devant eux. J’ai un peu la trouille quand même. J’attends en tension. J’hésite, je ne sais pas quoi faire. Je n’ai plus de crédit sur mon mobil. Les bras m’en tombent. Un craquement. Merde. Il y a quelqu’un dans le couloir. Ne rien dire. Chut, silence. Si ça se trouve c’est le chat du voisin, non. Je me planque. Le couloir est étroit, les cambrioleurs sont sûrement passés par la fenêtre de derrière. Je le sentais, putain, whaa. Je n’ai pas d’arme, ils sont chez moi. Je fouette grave. Sont-ils armés eux? Je suis seul. Ils sont deux. Est-ce qu’ils me cherchent ? Non. Désolé pour ceux qui voulaient de l’action, mais je n’ai pas bien lu le scénario et je ne cherche pas vraiment à faire le malin. Ici, on ne rigole pas avec ça. Je crois qu’ils ne me voient pas. Ils se rapprochent. Ils portent tous les deux des cagoules, une paire de lunettes noires et des bottes de sept lieues. Le grand frère porte une cravate en velours, et un pantalon patte d’éph genre flash-back seventies, le plus petit ressemble plus aux chicanos du Queens avec sa casquette en biais et un long tee-shirt qui dépasse de son grand baggy en jean. Ils sont maigres comme des junks. Les bibelots fragiles tiennent en équilibre sur une étagère, ils les ramassent et les jettent dans un sac. Ils frottent une lampe, comme une caresse sur l’étain, elle s’allume et la face rubiconde du génie apparaît comme s’il avait étouffé à l’étroit depuis trois cents ans dans ce contenant étroit.
–Mais c’est pas un Génie, voyons, c’est ce nouveau système de protection à base de fumée…
– C’est un génie, j’te dis mon frère.
C’est le génie de la pharmacopée qui sort de sa cachette en hurlant, il crie, il fait un bruit d’enfer, il fait autant de bruit qu’un système d’alarme. Sous ma couverture, je me bouche les oreilles.100dbs, à faire se lézarder mon tympan, le leur et celui d’une église Romane. Les deux camés paniquent. Un vase qui casse. Pas de chance ! Les joueurs ont perdu la main. Ils n’ont rien pris c’est allé si vite. Ouf. Tant d’affaires manquées, tant de cartes mal jouées. Quel que soit le métier, ce qui prévaut, c’est le talent c’est-à-dire le savoir-faire. Pour gagner ou perdre, ça ne tient pas à grand-chose. Y a toujours ce fameux détail qui coince. Les deux kems s’enfuient par la fenêtre. Ils n’ont rien emporté, apparemment. L’alarme se tait. Courir, courir vite. Fuir. Ils dégringolent les échafaudages à toute vitesse, ils escaladent le grillage tendu entre les deux bâtiments au bout de l’impasse, ils sont agiles et légers. Gyrophares. Sirènes voix déformée dans le haut-parleur, on sent que les flics aiment ça. Comme dans les films, les flics, pareil, lourds inflexibles. Ils sont là, comme une présence rapide. Bourrins et nombreux, ils sont au moins dix voitures, c’est très disproportionné. On entend des coups de feu. Eh eh, ça tire. Normal.
Personne est venu me voir, et je me demande si ça s’est passé, j’ai appris le lendemain dans la presse que les deux mecs ont senti le battement d’aile des anges.

Parfois la vie coagule, cette vie qui ne tient qu’à un fil, un fil d’Ariane.
Une étourderie suffit pour retourner si vite à l’état de rien.
Mais c’est vrai, rien n’est déjà plus,
Plus qu’un souvenir.
À force de fuir le réel, on se retrouve immatériel.