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Roman Live On Line

Nu York

#046 Faire les fêtes, aspirations.

Cônes orange fluo sur les avenues, rues bloquées, itinéraires sécurisés, alarmes et sirènes hurlantes, Lincoln Navigator, Cadillac Escalade, Chevy Tahoe, GMC Yukon trains de grosses SUV Deluxe noires aux vitres fumées et portes blindées… Hôtels bondés de diplomates, d’émirs à lunettes fumées, escortes, services d’ordre et suites officielles. Flics aux aguets, talkie-walkie, même à deux heures du mat’ la ville est sous la surveillance. Je ne sais pas si c’est rassurant. Que surveillent tous les guetteurs ? Personne sait, mais on les sent dans les starting-blocks, prêts à intervenir en cas d’attaque, attaque terroriste s’entend… Ça rassure ceux qu’ils sont censés protéger pendant la période automnale des sessions annuelles de l’ONU. Discours d’importance. Nations Unies aux Etats-Unis. Ils parlent de freiner les profits, plaidoyers pour la santé dans le monde, et belles résolutions en faveur de l’écologie. Cette année, la mode est plutôt humaniste.

Sur Channel 13 Julian Schnabel écoute Charlie Rose en train de lire un poème que son père lui a écrit avant de mourir. Julian est ému, il ne sait plus quoi dire. Il explique qu’il a toujours autant de joie à faire ce qu’il fait : des films ou des tableaux. Puis Mickey Rourke raconte qu’il faisait la queue dans un Seven Eleven, à deux heures du mat’ pour s’acheter un paquet de clopes quand une fille lui a demandé qui il était. Une question comme celle-ci n’a pas le même sens, selon qu’on la pose à un inconnu ou à une célébrité qui n’est plus célèbre. Quand on est connu soit on l’est, soit on est mort. Et puis c’est le tour de Neil Young qui parle de l’inspiration comme un don, il ne faut pas refuser un cadeau. Et quand ça vient, il faut prendre le cadeau de la muse, sinon on ne sait jamais quand ça peut revenir. Ça ne revient jamais. Rester ouvert et ne rien gâcher de l’inspiration. Et puis il parle de sa foi, en quoi il ne sait pas, mais il a la foi. En la nature peut-être ?

Une porte ouverte sur le palier, mes voisins sont partis. Il y a de moins en moins de monde dans le building. Il paraît qu’il est sur un plan d’aménagement du territoire et qu’ils vont l’ébouler pour en construire un autre trois fois plus grand… Un jeune homme à l’accent italien m’explique qu’il ne restera pas. Il a l’air très excité ; de passage, il repart demain. Il paraît qu’un type n’arrête pas de frapper à sa porte et quand il ouvre il n’y a personne. Si ça se trouve c’est le taré du dessus… Il a ses têtes. En ce qui me concerne, ça va, il me fiche la paix, mais je me méfie de lui, j’aimerais pas avoir des gosses sur le même palier. La photographe qui a emménagé, il y a six mois me dit qu’elle le craint, pas tellement pour elle mais pour ses fils, (deux adonis). L’autre il a l’air d’aimer ça… Il est tellement défoncé qu’il menace tout le monde, il a déjà agressé un livreur et le postier refuse de monter les colis. Les flics le connaissent, mais tant qu’il n’a pas commis de crime, alors ils feignent de l’ignorer et d’ailleurs, ils ne sauraient pas où le mettre. Alors il est libre, libre de faire chier le monde. Il fume de l’Ice et tout le monde sait que le Crystal Meth, ça te rend fou. Déjà quand il faisait que se soûler on l’entendait remuer le ciel et la terre, il perdait conscience de la réalité, mais depuis qu’il s’est mis au Crystal, même son visage a changé. Je l’ai croisé dans le couloir, il y a deux jours, il m’a foutu une de ces angoisses…

Il fait super beau. C’est le temps des fêtes. Les fêtes sont des fenêtres, elles ouvrent sur un instant de respiration.
Aspiration, inspiration. une grande bouffée d’air à la rencontre des instants.
Les religieux croient à la grande illusion d’un dialogue avec l’au-delà. C’est ça leur vérité. Cette vérité divine qui excite l’âme des mystiques. Les religieux ne remettent pas en question les affirmations qui cimentent leur foi, ils puisent leur force dans cet invisible qui les accompagne. Parfois pathétique mais surtout par éthique, un journaliste devrait chercher une forme de vérité civile, mais quelle vérité ? Chacun a la sienne. Le mystère du jour c’est comme le mystère de la nuit.
La notice est rédigée dans une langue inconnue. Les rabbins les plus intelligents reconnaissent qu’ils ne comprennent pas tous les sens des saintes écritures. Leurs nombreuses discussions et leurs questionnements remontent jusqu’aux amoraïm de Babylone et de Tibériade, regroupés dans le Talmud.
« Comprendre », mais comprendre quoi ? Il n’y a rien à « comprendre ». Quand on la foi, on croit, ou l’on ne croit pas. Et quand on croit, on peut tout justifier par la foi.

Dans toutes les religions d’exemplarité, les Saints sont des champions. Champions du monde.
Les champions ne sont pas tous des Saints ; mais les Saints sont des surhommes. Moi je suis sûr que je suis un homme. Je ne suis pas un Sage, je ne suis pas béni, je ne suis pas un héros. Je me sens capable d’accomplir des prouesses au coup par coup, mais pas tout le temps, quand ça devient trop intellectuel, j’y perds l’équilibre, comme un patineur fait des mouvements de poupée mécanique avant de se ramasser.

J’écris au jour le jour. Pigiste pour Le NY Daily, et pour un journal on line, de temps en temps, je vais faire des rédactions pour une agence de com, ou j’écris pour moi, isolé avec ma conscience. C’est ma liberté adolescente, désobéissant insolent, solitaire.

Néanmoins, je vais fêter la javellisation de mes pêchés, chez Adon qui habite dans l’upper west Side. Adon met les tefillins au moins une fois par jour et tant de ferveur, tant de sève dans sa pratique des commandements. Adon porte sa foi comme un militant porte un paquet de tracts,:
– Je suis ce que je suis…
– Oui, je te comprends. Mais il faut se méfier de ce type d’argument qui ne justifie pas tout…
– Devrais-je porter la honte comme une saie sous laquelle on se camouflait entre nous dans les temples démolis ? Est-ce que c’est une chance d’être obligé de fuir poursuivi par des armées de haine ? Qu’est ce qu’on gagne à tout perdre ? Doit-on rester caché ? Aurions nous dû l’être depuis la nuit des temps ?
Je dis :
– Heu en l’occurrence, toi c’est plutôt « kosher »…
Adon sourit par complaisance, mais il est si fervent qu’il en perd parfois l’humour. Je continue.
– Pour répondre à ta première question, c’est oui. Je pense que c’est une chance…
Il fronce les sourcils…
– Cette chance qui nous a toujours accompagné au-delà des évidences. Moi je crois, mais je ne suis pas religieux. Un jour, j’ai accepté l’idée que j’étais imparfait.
Comme un skieur débutant qui change d’axe en plantant ses skis dans la neige, j’opère des reconversions… Euh non, ça c’est une conversion.
Adon ne m’écoute pas. Il n’écoute jamais. Comme tous les passionnés, il roule en sens unique.

Quelques prières. Échanger la coupe, rompre la shallah ronde pour l’occasion. Et puis les fruits : la pomme trempée dans le miel pour que l’année soit bonne et douce, puis la betterave, la courge, une datte mangées pour faire périr, effacer et disparaître les ennemis, et enfin une cuillérée de grenade pour faire fructifier nos avantages. Tout a un sens.
Le monde ne ressemble plus à ce qu’il était. On haïssait l’économie pourrie qui semblait inaltérable, et c’est elle qui s’écroule sous nos pas. L’économie était trop arrogante et trop immorale. Je veux croire qu’il va se passer quelque chose, quelque chose de plus sociable. Ciel bleu magnifique. Un temps idéal. Comme l’année dernière. Jamais on aurait pensé que la bourse allait s’effondrer entraînant dans son avalanche un chaos économique historique sans précédent au premier jour de l’année 5769. Un an plus tard on veut se persuader que l’économie est repartie, mais on entend surtout des gens qui répètent que c’est reparti, dans les faits le moteur est toujours grippé. C’est l’économie qui a bouffé le virus et y a pas un seul vaccin au mercure qui pourra sauver la société. On ne peut pas faire confiance à la Bourse et encore moins aux banques. Pendant que certains font les fêtes, les banques inventent des « comptes » de fées.

Courants d’air, il fait doux et clair. Les grosses chaleurs sont descendues vers le Sud.
Après deux jours de pluies noiraudes qui faisaient craindre le pire, à nouveau, le ciel est bleu de ce bleu cæruleum électrique qui fait vibrer l’azur. Les jambes se délient le long du fleuve, d’autres tournent sur les allées de Central Park. Cet endroit dans la ville est à lui seul un centre de reformatage du disque dur, quand ça va pas, tu viens là et il suffit de regarder. Voir les autres en mouvement est déjà très inspirant. Les uns jouent, d’autres lisent, photos de mariage, pique-niques, danses ou cours d’arts martiaux, méditation, promener le chien, jouer au frisbee avec son gamin, faire du skate sur l’herbe, tout est possible.

Je descends à pied jusqu’au bas de la ville pour jouer au ping-pong avec un pote. Respirer l’oxygène et deviner les particules d’iode marine entre les poussières et pollens que transporte la petite brise qui vient de loin. Je me promène le nez en l’air. C’est agréable de se sentir juste bien purifié après le grand pardon…

Sentir oui, au propre et au figuré.
Sentir cette ville qui sent le meilleur comme le pire, de l’Empire State à Harlem, du Bronx.
Sentir les parfums chics et l’évaporation d’un produit chimique sur le macadam,
Sentir la mousse de bière chez Connolly’s Irish Pub,
Sentir les crevettes à l’ail et la vodka vomies, s’évaporant sur le sol à côté d’une boîte de nuit qui vient de fermer à dix heures du matin.
Sentir les papiers et cartons mouillés, la moisissure et les champignons,
Sentir le ketchup ou la bombe de peinture,
Sentir le caca au lait emballé dans la couche, ou les Strawberries Ice Creams des enfants gâtés.
Sentir l’herbe coupée dans le backyard d’un project,
Sentir le ciment frais des constructions derrière une barricade,
Sentir l’urine ou le goudron fondu dans une impasse
Sentir le cuir neuf ou le sac en plastique fondu sur le pot d’échappement d’un gros Mack aux pare-chocs chromés,
Sentir l’éther près du Lenox Hill Hospital.
Sentir les tissus mités sur la peau nécrosée d’un homeless mal barré,
Sentir le sang et l’alcool derrière une ambulance.

Sentir l’algue près d’une mare ou les essences d’ormes coupés après la tornade qui a déraciné une centaine d’arbres, il y a quelques semaines à central Park.
Sentir le fauve et les pops corn à côté du Zoo,
Sentir la cacahouète grillée, les Pretzels ou le sucre chaud des barbes à papa,
Sentir aussi le crottin de cheval des calèches à touristes sur la 59th qui borde le parc.

Sentir les chips et la friture, les falafels ou le maïs grillé au cumin sur un brasero, et les mixed meats au paprika s’élevant de la plaque chauffante d’une roulotte halal sur le trottoir de la cinquième.
Sentir les œufs brouillés et le bacon frit à 2,75 $ chez Mister Breakfast.
Sentir les bananes flambées au rhum, les épices ou le chou farci dans un restau cubain.
Sentir la cannelle,
Sentir la farine du Pain Quotidien, ou le dunkin’ doughnut industriel,
Sentir le beurre fondu sur les crêpes mexicaines,
Sentir le cream soda, le crab cake ou l’ananas coupé et les brochettes de gambas au curry, sentir les gâteaux de Mamie Massa n’Doli,
Sentir le henné des femmes voilées, ou le camphre et les fleurs sauvages, et les fleurs ou le jus de watermelon, et la poudre de noix de coco ou l’encens qui fume en écoutant la flûte indienne des témoins de Jéhova en prière qu’on voit tourner en rond à côté de l’étal d’un marchand des quatre saisons sur le marché bio d’Union Square.

East village, Washington Square c’est le patchouli d’une Indienne, ou le gel d’un punk, ou la sueur d’un obèse, ou la cire d’abeille synthétique.

Sentir le fromage qui fond sur fines pizzas au feu de bois,
Sentir le jus d’orange OGM ou le zest de lime avec une caïpirina sur une table de Little Italy, qui n’a plus d’Italie que le souvenir.

Mélange de sulfure d’hydrogène et de soufre, humer le fumet dégueulasse d’une vesse empoisonnée ; digestion d’oignons, de choux-fleurs, d’œufs ou de champignon, viande hachée ou macération intestinale, mauvais chili, pet puant tel un gaz asphyxiant échappé silencieusement d’un trou du cul anonyme dans un ascenseur.

Sentir le métal chaud d’une soudure ou la fumée qui monte des canalisations
Sentir le caoutchouc du pneu d’une moto qui freine.
Sentir les gaz d’échappement d’un bus qui redémarre, ou d’un gros Kenworth au diesel mal réglé.
Produits de nettoyage; vapeur des lessives et blanchisseries chinoises, sentir le parfum subtil des sous-bois frais devant un magasin qui vend de l’hygiène en savons artisanaux,
Sentir une soupe de bactéries par milliards au fond d’une flaque dans une poubelle ;
Sentir la pourriture et la merde, sentir la crème fouettée ou les ordures ménagères à l’arrière d’une benne à ordures emportant dans son estomac de métal, tous les déchets compressés d’une société qui refuse toujours de prendre conscience du drame éco-logique. Malgré les beaux discours vibrant des hommes politiques, les consommateurs ne sont pas vraiment disposés à accepter une diminution de leur pouvoir.

Sentir le savon et la Spanish lavender,
Sentir le spray de fixateur ou la laque pour les cheveux,
Sentir le shampoing à la camomille, l’eau de Cologne.
Sentir un courant d’air glacé au sortir d’un commerce trop climatisé,
Sentir le déodorant menthol ou la crème de jour des jeunes mamans,
Sentir le lip gloss au goût de cerise des jeunes Puerto Ricaines.
Sentir le vernis à ongles ou les crèmes des belles célibataires quadras ou le lait pour rajeunir la peau d’une sexagénaire.

Volute de cigares devant un tabacco shop, sentir la cigarette au miel, la Djarum au clou de girofle ou l’odeur du pot de Marie-Juana qui s’échappe d’une voiture en stationnement,
Sentir la morue salée, les vapeurs de soja dans un wok et les nems au nioc man les poissons jetés encore vivants dans les poubelles en arrivant dans Chinatown…

Sentir la ville, sentir la vie, la vraie pour le meilleur et pour le pire.

Help, des cris devant moi.
– Help… !
Aussitôt trois mecs se ruent sur le cycliste.Ils le culbutent comme s’ils étaient en phase préparatoire des football drafts. Le mec veut se barrer, ils le maîtrisent. Un des types est assis sur son dos, un autre lui tient le bras. Le cycliste plaqué au sol encore casqué, est face contre macadam, le macadam est chaud. Attroupement. La fille qui avait appelé « au secours » explique en tremblant que le type en vélo lui a arraché son sac, heureusement que les deux autres types sont intervenus tout de suite, elle avait tout dedans… Les flics arrivent assez vite. Comme toujours avant de savoir ce qu’il s’est passé, d’abord, ils menottent le type. Puis ils le redressent, font quelques pas avec lui et accrochent les menottes à la barre en allu d’un échafaudage en attendant la bagnole qui emmènera le type au dépôt qui est à deux pas d’ici.

Bon, c’est sûr quand j’arrive au club, ça me tire un peu dans les jambes. Le club est situé dans un basement sur Broadway entre Walker et White st. Un sticker collé sur la porte vitrée en guise d’enseigne, tu descends par un escalier, si tu connais pas, pas la peine. Il est onze heures, c’est dimanche, toutes les tables sont occupées. Des gamins s’entraînent avec un prof qui a été champion de NY. Peu de white caucasians, mais deux femmes d’une soixantaine d’années qui jouent sans complexe. Assez bas de plafond, pas le grand luxe mais les raquettes qu’on prête à ceux qui viennent se détendre là pour 17$ de l’heure sont excellentes.
Bon Jay P. et moi c’est pas le même niveau, lui c’est un mystique. Le tennis de table est devenu son yoga, il m’en a parlé avec une telle ferveur quand je l’ai croisé dans un vernissage que je lui ai promis de venir essayer. Il s’entraîne tous les jours et j’ai beau faire ce que je peux, il fait ce qu’il veut, il varie déphasage et off balance, changements de rythmes des effets de science-fiction, rien à voir. Même si je lui en mets une de temps en temps, on signe une trêve, je ne veux pas le gâcher… Jay P. est photographe, il dit qu’il a été aussi acteur, deuxième ou troisième rôle dans plein de films, mais il a surtout connu la gloire comme mannequin vedette de Woolworth, d’ailleurs, il est toujours mannequin de temps en temps, mais surtout c’est un joueur de tennis de table. C’est sa passion qui lui allume le regard quand il en parle. Il a gagné 14 finales de tournois locaux depuis un an. Il a foi en ça, on sent que c’est devenu sa révélation, sa fête à lui.
Chacun s’invente une destinée, elle peut être dans le temps ou l’amour, dans la beauté du geste ou le train des mots, elle peut-être dans l’effort sur soi ou l’appel de l’au-delà, elle peut être sur terre ou dans l’air qu’on respire, mais quand on croit en ce qu’on fait, on trouve toujours de la joie.