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Roman Live On Line

Nu York

#033 Dream speed

J’avance sur un chemin bordé de précipices au milieu d’une forêt froide peuplée de tribus indigènes inquiètes de leur sort. Le sol est recouvert de graviers acides dont les fumeroles me brûlent les poumons. Un faune phosphorescent sautille dans les broussailles. Il ressemble au grand Arthur Rimbaud, (qui mesurait plus d’1,80m), ou bien est-ce Tom Verlaine, ou John Lurie, ou encore David Byrne qui vient me murmurer à l’oreille que les B 52’s vont se reformer. Je lui demande en quoi ça le concerne vu qu’il n’a jamais fait partie de ce groupe, et il s’enfuit en rigolant comme un libéré sur parole. Je me crois dans un conte des mille et une nuits un peu trash.

Soudain changement de décor, me voilà pris dans une bagarre entre flics bodybuildés et gangstas masqués. On dirait que j’ai changé de chaîne. Je ne sais pas comment ni pourquoi je me retrouve dans cette ambiance tendue dont le scénario s’apparente aux films de Chenwook Park, avec une histoire de vengeance et de séquestration d’innocent. Les coups pleuvent, mais je n’ai pas peur, je n’ai pas mal, je passe à travers comme à travers ma vie. Violences et matraquages, gaz lacrymos, tasers, y a du sang qui gicle. Montage rapide comme ces films qui décomposent les séquences de violence sous prétexte de TOUT montrer.

On vit une époque de violence morale très codifiée. Les news et le commerce ont imposé leurs systèmes de lecture. On te répète que tu peux, que tu dois « être toi-même » : « Rebelle toi ! » mais en fait cela veut dire « va faire la belle rebelle chez Diesel », « Trouve ton style» « rien que toi » ; ça veut dire « va chez H&M », vas te satisfaire en consommant ce qu’on te suggère.

On s’est habitué au rythme des montages hachés. Le nombre de plans par minute (NPM) a beaucoup augmenté. Avec la miniaturisation des matériels, les chaînes disposent de plus de potentiel, plus de caméras, résultat : éclatement des angles de vues et multiplication des plans simultanés. L’unité de mesure d’un plan télévisuel est désormais la seconde. Les plans moyens font moins de 10 secondes.
Une telle accélération du flux interdit le développement des idées. Une même idée se trouve atomisée, explosée en confettis d’images multiples qui volatilisent les pensées majeures en une pluie de concepts plus ou moins disparates. L’esprit du spectateur se retrouve dans un état de fascination télévisuelle, tel un promeneur devant le miroitement de l’eau ou un campeur fasciné par les étincelles qui jaillissent au-dessus d’un feu. La télé se conçoit avant tout en termes de « parts de marché ». Cette vitesse des images et ce raccourcissement de chaque plan répondent au besoin économique de l’industrie télévisuelle qui consiste à tenir le spectateur captif.

Comme dans l’Art, ce qui importe n’est pas tant ce que l’on voit à l’écran, que la manière de le montrer donc : la réalisation. Aujourd’hui les réals montent « cut » et ne s’occupent plus des transitions entre les plans. C’est un moyen efficace pour couper la parole, voire détruire la pensée ou de noyer le poisson… Ce saucissonnage des plans rend difficile la formulation d’une pensée continue (voire un peu complexe). Chaque intervention d’une ou deux minutes se retrouve elle-même taillée en tranches de cinq secondes ! Il faut être concis, immédiat.
Dans mon rêve, tout se passe en quelques secondes. La bagarre se termine. Débris de verre, chaussures perdues et voitures incendiées. Je reste coi au milieu des buildings, quelque part dans le Bronx. Assistée de trois molosses en uniforme, talkie-walkie nasillard à la ceinture, une Espagnole en uniforme passe les menottes au chef de la bande, un gros-gras en liquette qui vocifère d’une voix cassée qu’il n’a rien à voir avec cette affaire. Ils s’en vont. Le calme revient. Soudain, je remarque à mes pieds, au centre de la place, les menottes artisanales fabriquées par les bandits pour attacher l’otage que la police vient de libérer. Je m’apprête à dévisser ces fers, pour en garder le témoignage quand deux jeunes types me braquent avec un revolver en hurlant qu’ils me feront sauter la cervelle si je mouffte, si je cafte, si je veux témoigner. Je leur réponds que j’ai toujours préservé ma Liberté. Puis ils s’en vont vers le zoo et je les entends rigoler en faisant des bruits d’animaux. Dans le fond, je crois entendre le fantôme de mes illusions adolescentes qui m’appelle au secours dans la nuit. Certains rêves te mettent juste mal à l’aise.
J’ouvre les yeux au centre du vide, le regard perdu dans le néant. Comme celui qui imagine découvrir un diamant au milieu de la glèbe, j’essaie de voir à travers les ténèbres. Transpercer l’opacité de la fatigue, voir comme un laser à travers l’obscurité.

Craquements et chahut dans le couloir de l’hôtel. Cinq heures du mat, le ventre serré sous un linceul de coton blanc, les bras le long du corps, figé comme un gisant, j’attends que le sommeil me reprenne. Mais voilà, le sommeil ne revient pas sur son tapis volant. Les étoiles vont apparaître à l’Orient, ça veut dire que c’est le matin de ce côté-ci.

J’espère une fois encore que ce matin me rendra lucide.
Une goutte de condensation s’écoule le long du mur. Un gros cafard court sur le beige sablé de ce plafond inconnu. La perfection est fragile, la fragilité est un sortilège. Comme les pulsions dans une fibre optique, les idées tournent dans ma tête comme un manège de fumées. J’ai l’impression qu’elles sont toutes importantes.
La ville éclaire les nuages qui glissent et se défont au-dessus des toits plats.

Même si on s’est étreint, je ne connais pas vraiment l’âme qui habite dans le corps qui dort à côté de moi ce matin. Qui est-elle ? J’aime sa chaleur. Elle m’intrigue. Ses formes rondes, ses hanches potelées et ses fesses ironiques, j’aime l’ondulation de son dos. Elle bouge à peine ; à quoi rêve-t elle ? Elle m’a dit qu’elle s’appelait Ireen. Elle a gardé une sorte de nuisette en dentelles qui lui colle à la peau. Je souris en me remémorant ce qu’on a fait ensemble. Sa nuque souple, ses seins bonnets D et son cou de mannequin. Visage poupin et petit nez coquin, j’aime ses joues rondes et sa bouche gourmande, sa langue courtisane et ses doigts effilés. Amoureux ? Non. En fait, je ne me pose pas la question. On a passé quelques heures ensemble, c’est tout. Elle était agréable, délurée et habile. Trop maniérée pour être jeune, j’ai vu qu’elle portait un masque de maquillage. So what ? Je m’en foutais. Il y avait la nuit et la solitude sous les spots du « Bow Bow » où je l’ai croisée. Elle buvait, elle dansait sans penser. Elle buvait, elle connaissait son rôle. On s’est approché l’un de l’autre, on s’est servi de nos verres. On s’est touché par hasard, et puis on est parti comme deux cons dans un hôtel de quartier. Refaire ma vie avec elle ? Non je ne pense pas qu’on se fasse beaucoup d’illusions là-dessus tous les deux. On a vite cessé de parler. J’avais encore un peu mal au dos, alors elle a proposé de me masser.
– Tu veux que je te masse.
Elle m’a dit :
– Il faut que tu sois bien à plat.
Elle a étalé des serviettes sur le sol de la salle de bains, elle a sorti de son sac un tube de crème. Elle en a mis une grosse noix de cette pâte rose dans ses paumes, et elle a commencé à me masser. La pommade s’est mise à chauffer. Elle savait y faire. Ireen m’a massé le dos comme un homme peut rêver de sentir son dos se faire masser. C’était moins violent que tout ce que j’avais vécu sur la table des kinés, et puis ils n’avaient pas les mêmes intentions… Heureusement. Elle s’est déshabillée, elle a baissé mon pantalon, et elle s’est assise sur mes cuisses. Tout en continuant de me masser nue, elle s’est couchée sur mon dos. Je sentais ses seins qui continuaient d’agir. Je me laissais faire. C’est bon aussi de se laisser faire. Assise sur mes fesses, elle s’est mis à pisser, pas étonnant avec toutes les bières qu’on avait avalées… C’était étrange et chaud. Oh, oui, elle m’a fait bander comme il est bon de bander dur, alors je me suis retourné parce que je n’avais plus mal au dos et j’en avais marre de baiser la serviette. On a fait l’amour à fond comme des inconnus, c’est resté tendrement animal. Juste pour le fun, sans autre idée en tête que recharger nos énergies. Et puis on s’est douché comme on se nettoie, comme on efface un texte. On s’est couché et je la regarde dormir. Elle est mignonne, même au matin, même les couilles vides et l’esprit en vrac, je suis content de l’avoir rencontrée.
-Tu dors ?
Elle ne répond pas, mais elle réagit. Elle ouvre un œil en me faisant un sourire. Elle me voit flou.
– Excuse-moi dit-elle, je n’ai pas mes verres de contact.
– Tu veux quoi ? Bacon & eggs ?
– Continental, c’est bien…

La lumière découpe des parallélépipèdes sur la moquette. La ville en fond sonore. Les plaques de fonte claquent sous le poids des bus au milieu de l’avenue. Les ouvriers du câble qui travaillent la nuit sont repartis.
Je me lève.
Le serveur monte un plateau. Breakfast continental. Croissants mous mais sourire. Il est Sept heures.

Ireen squatte la salle de bains depuis des heures. J’imagine qu’elle parle à son miroir. Quand elle ressort, elle a dix ans de moins. Elle fait moins « nature » et moins « mature » aussi. On essaie de se regarder, mais c’est pas sûr qu’on ait grand-chose à se dire tous les deux ce matin. Il y a comme une tension entre nous. On n’a rien à perdre, et chacun de nous reste lui-même, sans concession. Ireen a avalé sa langue maternelle, mais ce n’est pas pour autant qu’elle parle couramment celle d’ici.
Elle me dit qu’elle habite à Staten Island, au-dessus d’un repaire de brigands Russes, ou peut-être des Géorgiens… Elle ne sait pas ce qu’ils fabriquent. Peut-être qu’ils ne fabriquent rien, mais ils savent sûrement exploiter ceux qui fabriquent, car les limousines noires avec lesquelles ils se trimbalent sont toutes rutilantes. Leur job dans le transport sur le port, doit rapporter un max.

Ireen est repartie vers son immeuble dans les brumes sulfureuses. Elle a « oublié » de me laisser son n° de téléphone. (…).

Serpents d’eau et méandres entre les fissures du bitume. La bouche d’égout dégorge son trop-plein de pluie d’orage qui est tombé cette nuit. Dans les grosses flaques, flottent toutes sortes de détritus, aussi bien des chaussures que des cartons vides, des bouts de bois et des papiers d’emballage. J’ai un peu l’impression que ma vie ressemble à ça. Je flotte moi aussi, entre rêve et réalité.