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Roman Live On Line

Nu York

#032 Dos au mur

Les duvets de nuage cotonneux se reflètent d’une fenêtre à l’autre. En contre-jour, un pigeon, couvert de poussière s’élève dans un reflet de verre, il s’envole au-dessus du Chrysler Building, passe devant les carreaux blindés, il est haut. Lui, il peut tirer sur ses ailes, je suis content pour lui, pour moi… Impossible.

Rarement malade, j’aurais pu faire partie des employés modèles stakhanovistes, employé « of the year », ceux que la direction prend en exemple parce qu’ils n’ont jamais pris un jour de congé maladie. Malgré tout ce que je fais subir à ma carcasse, j’ai toujours été à l’heure. Pourtant aujourd’hui, je suis bloqué.

Ici on ne se plaint pas. On va au match de baseball voir les Yankees au stade, on reste 40 minutes sous la pluie emballé dans une capote géante, puis on va boire un coup ou manger un hot dog frites au Sony Bar qui coûte la peau du cul, et l’on apprend que le match est annulé ? Eh bien personne se plaint. Le stade se vide sans émoi, on reprend les bus ou le métro et l’on revient le lendemain, voir l’équipe gagner ou perdre, au fond, ça n’a pas d’importance. Pas le droit des plaindre. Quand on est plein, on ne se plaint pas.
Mais aujourd’hui, j’ai un problème mécanique, ça concerne l’arbre à came, faudrait qu’j’emmène la bagnole au garage. Le dos en vrac, je ne peux plus bouger. J’essaie de faire des mouvements, mais c’est pire. Mon esprit veut, mais mon corps s’y refuse. Figé comme un bloc de béton. Quand d’autres me parlaient de leurs lumbagos, je prenais ça pour un faux prétexte, un alibi justifiant une absence, aujourd’hui c’est la vengeance de ceux face à qui je me montrais inoxydable. Inutile de chercher des raisons, des coupables, et comment et pourquoi. Je suis simplement paralysé.

C’est vrai que je n’avais pas joué au squash depuis des années, et j’ai peut-être fait un mauvais geste dimanche dernier.
Pourtant j’étais allé au « FIT » et j’avais remis mes muscles au travail au milieu des culturistes, « abdo-men » et psychopathes qui se font sueur jour et nuit, trempés jusqu’à l’os sur les tapis roulants pour parfaire leur apparence; marquis et forgerons souleveurs de fonte, brokeuses ou femmes d’affaires tirant sur leurs pecs, j’étais allé moi aussi à la salle de gym pour me faire beau. Du plus grand Indien au plus petit Chinois, tous les habitants du Village dressent ainsi leurs muscles, sur les appareils de la grande salle du « FIT » au nom de la sacro-sainte Santé Hygiène. Femmes fatales et tyranniques paradent devant des hommes-paons qui font la roue. Dans les télés suspendues, l’US Open et les milliers d’anonymes dans les gradins dont deux fofolles qui crient d’une voix de pimbêche : « I love you Rapha ». D’où viennent tous ces gens? Pourquoi les gens se déplacent-ils pour aller dans les gradins alors qu’on voit tout et mieux à l’écran ? Sûrement qu’ils veulent humer l’effort. Car c’est beau, l’effort n’est-ce pas ? L’effort est fort, ça fait de l’effet.
Juste un commentaire écœuré de mon voisin :
-C’était un match trop facile…
J’aimerais savoir ce qu’il définit comme « facile » . c’est quoi la facilité ? Des années lumières séparent juste les vainqueurs de ceux qui se résignent, qui abandonnent leur part. Rapha avec sa gueule de méchant et son poing serré au bout de son bras de musclor, Rapha ne le sait pas encore, mais il va perdre et Federer gagnera le tournoi. Féderer est un très grand champion.

Anyway, aujourd’hui même si j’ai gagné le 50$ qu’il avait parié s’il me battait, je me reproche d’avoir accepté l’invitation de Toni à venir taper des balles dans l’aquarium de son club.
Ça fait deux jours que ça dure. Je ne pourrai pas me sortir seul de ce chagrin lombaire. Comme un cep de vigne qui se tord sur lui-même, j’ai besoin de la main experte d’un vigneron.
En fait quand je dis que c’est une douleur nouvelle, j’exagère, car je l’ai déjà ressentie, il y a quelques années lors d’un séjour en France. Mais c’était moins douloureux car on m’avait rapidement confié aux soins d’un étiopathe.
Du grec « aïtia », cause, et « pathos », souffrance, l’étiopathie est une médecine mécaniste. « L’étiopathie s’attache à rechercher l’origine de la maladie pour l’éliminer. » disait l’adage encadré dans la salle d’attente, je m’en souviens. Dans les faits, les étiopathes ne viennent pas d’Ethiopie, ils sont la version moderne des rebouteux. Ils savent manipuler la colonne vertébrale et, comme beaucoup d’infos passent par ce canal, ils pensent pouvoir guérir un grand nombre de maladies. Pour le reste, je ne me prononce pas, mais ce type m’avait merveilleusement soulagé d’un tour de rein en un tour de main.
J’ai regardé sur leur site, mais le plus proche d’entre eux exerce… en Floride. Il n’y a pas d’étiopathe à New York.
Anyway, j’ai le dos en compote. Ça va juste mieux quand je suis assis par terre, le dos au mur. Je ne peux pas rester là, et je me dis qu’il doit y avoir dans cette ville quelqu’un qui peut me soulager, il ne le sait pas et moi non plus, faut juste faire la connexion entre nous.
Je passe quelques coups de fil. Les médecins sont comme les restaurants, c’est mieux de connaître quelqu’un qui est allé lui-même y goûter le menu, c’est une sorte de garantie. Maryse habite à Soho, près de Canal Street et de China Town :
– Salut Maryse, dis-moi dans ton quartier, tu ne connaîtrais pas un vieux docte qui pourrait m’aider à me remettre en place deux vertèbres ?
Maryse connaît tout. Alors oui bien sûr, elle en connaît même deux : un qui fait dans le doux lent, et un autre plus efficace qui lui a remis une épaule en place.
Je choisis l’efficace.
– Ça te coûtera 100$ maximums.
Je vais reperdre les 50 dols de Toni, mais je n’ai pas le choix. Alors Maryse m’indique l’adresse d’Yvan Li Han, un Coréen qui exerce Midtown.
– Je t’adore.

J’appelle mr. Li Han.
I’ m’rappelle un quart d’heure plus tard:
-Je viens d’avoir une annulation, je peux vous prendre tout de suite.
– Top, j’arrive.

Suite C 14ème étage.Trois noms de docteurs asiat’s sur la porte. Une assistante m’accueille avec sourire d’hôtesse, elle me dit d’une voix mielleuse et suave que le docteur Li Han n’est pas là, mais que le docteur Woo-Chol peut le remplacer. Moi, Li-Han ou Woo-Chol ça ne change rien, je fais confiance par principe. Pour garder la métaphore, je me dis que c’est le même restau mais on change de cuisinier. Vu mon état, je ne peux pas reculer, sinon je tombe dans la cage d’ascenseur.

Le docteur Woo-Chol me reçoit avec un sourire dans sa petite pièce de travail. Les rideaux sont fermés. Il me fait remplir un papier de décharge en cas d’emmerdes comme d’hab’. Mais au fait : quelles emmerdes ? Je ne peux pas être plus mal…
Woo-Chol pose la main sur mon ventre et tout de suite, il fronce le sourcil.
– Quoi ?
Il ne répond pas, il a l’air perplexe. Il m’enserre le poignet dans sa main de fer, il prend ma tension et calcule mon pouls. D’une voix douce et contrôlée, il me demande gravement combien d’heures je dors chaque nuit, et aussi comment j’estime mon niveau de stress. Un peu surpris, je lui demande de préciser la question.
– Faible, moyen ou fort?
Je réponds:
– Niveau “normal”…
Mais je répète que je viens le voir parce que j’ai super mal au dos et je lui suggère même d’aller voir côté L3, L4.
Lui, il trouve que mon souffle est un peu « particulier « . Il me demande si je fume, je réponds fièrement que j’ai « quit » y a trois ans, il dit qu’il faut d’abord régulariser ma température, et que c’est peut-être pour ça que j’ai eu des calculs rénaux ce qu’il a lu sur ma fiche.
– Comment ? Mais…
J’ai pourtant la claire impression que la douleur vient de la colonne vertébrale.
Néanmoins, il met tout son savoir et sa connaissance ancestrale apprise depuis la nuit des temps, ce savoir qui a traversé les monts du Paektu, du Suyang ou du Kuwol, plus celle des légendes chamanes de Mandchourie ou confucianistes et chinoises ayant inspiré la docte sagesse contemplative des civilisations du soleil levant, pour m’aider à … respirer.
Je prends alors conscience que mon cartésianisme occidental primaire m’empêche d’appréhender la douleur pour ce qu’elle est à plat sur la serviette en papier qui se déchire
Docile je me laisse faire (à ce moment d’ailleurs, je n’ai pas le choix car 52 aiguilles m’immobilisent). Massé, brassé, malaxé après m’avoir piqué, pincé, chauffé, il me tire, me pousse, me tord tel un gamin s’entraînant à la lutte gréco-romaine avec un ours en peluche gagné à la loterie.
Il veut vraiment me guérir. Il en fait une histoire d’honneur. Le docteur Woo-Chol est très sympa. En même temps que je me rafraîchis, lui se met lui à suer à grosses gouttes. Faut dire qu’il ne lésine pas : acupuncture, herbes chinoises, ventouses, la plupart de ces techniques exercées par lui dans mon état me font un peu mal, mais je ne suis pas une mauviette et j’ai mon honneur alors je ne laisse rien voir de ma douleur (et de mon scepticisme car si je ne peux pas m’empêcher de penser que cet éventail de pratiques ressemble à une démonstration de techniques et méthodes, sous-entendu: sur le tas, y en a bien une qui va marcher !)
En même temps qu’il me travaille, on parle de plein de trucs : de sa vie, de la mienne, des arts martiaux, de la signification de mes tatouages et puis des signes, idéogrammes symboliques peints sur un vase, et aussi du poème calligraphié encadré au mur.
En tout cas c’est vrai, que pour ce qui est de réguler ma température… ça marche bien. Au bout de trois quart d’heure, j’ai nettement moins chaud. Faut préciser que j’étais arrivé chez lui aussi vite que j’avais pu, que dehors il faisait 27 degrés remplis d’humidité et que la clim’ aide un peu aussi.

Il met dans un sachet quelques pilules qui sentent la vase, et m’offre cérémonieusement un flacon (dont la valeur indiquée sur l’étiquette est de 2,49$), rempli de granules qui ressemblent à du poivre – ou à des crottes de souris, difficile à dire-, en m’assurant que ça renforcerait mes énergies sub-abdominales. En conclusion il me dit que je risque d’avoir mal encore deux jours, ce qui ne me surprend pas, après tout ce qu’il vient de me faire subir… puis il me demande 250 $,
– 250 ?
Mais tout de suite il corrige, comme je viens de la part d’une amie alors « seulement » 200… Trop cool ce docteur Woo-Chol ! De toute façon, même si c’est le double de ce que m’avait prédit Maryse, je pense que c’est correct, vu qu’il n’a pas ménagé ses efforts pour m’aider à retrouver mon équilibre intérieur.

Le lendemain, et le surlendemain, l’épiderme de mon dos est rouge par endroits et bleui à d’autres. Je suis bloqué mais bloqué, bloqué comme jamais… J’annule la revanche que Toni voulait prendre au squash, et il me traite de dégonflé. Dégonflé, fuck you ! Dégonflé, tu parles, j’aimerais surtout être gonflé comme un ballon à l’hélium, ne plus sentir mon poids.
Dans l’après-midi, Mynah passe prendre de mes nouvelles. Elle regarde mon dos en rigolant, et me demande si je suis allé à une séance de SM un peu spé. Je lui dis que je regrette de constater que mon corps occidental musculeux se fasse réfractaire à la médecine coréenne d’un praticien dévoué, car les deux jours promis se sont écoulés sans que je ne sente une quelconque amélioration.
Je rampe jusqu’aux toilettes, je grimpe à quatre pattes, jusqu’à l’armoire à pharmacie et j’avale une dose d’anti-inflammatoire de cheval dans lequel il doit y avoir aussi de la poudre hilarante, car ça m’amuse plus que ça ne me fait pleurer. Néanmoins, je vais conserver cette adresse du docteur Woo-Chol car je respire mieux !!
Compatissante, Mynah décide d’en parler autour d’elle, et deux jours après elle m’envoie une liste de praticiens actifs dans le domaine du tactile. Je la rappelle pour plus d’infos…
– Lui, c’est un kiné qui remet les stars en place, tu verras c’est génial, il paraît que Mario Lopez va chez lui, et puis aussi Jake Gyllenhaal, Nelly Ryan …
– Et puis qui encore ?
– On m’a dit aussi Ryan Seacrest, Dorthy Washington et Sandy Lopez
– Mais écoute Mynah, tu déconnes ou quoi, sérieusement j’ai pas les moyens de me payer ce genre de mondain !
Alors elle me propose un couple Thaï :
– … Un masseur et une masseuse, ils sont deux, oui, ils te marchent dessus, il paraît que c’est super régénérescent, ça te file plein d’énergie…
– Dans mon état si un papillon me marchait sur le dos, ça me ferait l’effet d’un poids lourd…
– Attends, ils te massent avec leurs orteils…
– Non, eux, j’les sens pas !
– Y a aussi un ostéopathe qui fait son job dans la pénombre, très impressionnant, tu perds le sens des réalités
– Oui, je veux bien le croire. Quoi d’autre ?
– Y a le Spa des « Tubular bells » y a de la musique new age qui se diffuse dans le bain, et t’as aussi le « Big Ganga Sauna », super planant.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Ils jettent sur les pierres chaudes une eau dans laquelle on a distillé de l’herbe.
– C’est légal ?
– Écoute, j’en sais rien, mais j’ peux te filer l’adresse…
Il y a le « Hammam du Prince Saïd » grand luxe, il paraît que pour des histoires d’impôts, le sheik Saoudien est obligé d’ouvrir son hammam au public une matinée par semaine… Il y a un physiothérapeute spirite et un soigneur cajun qui t’applique des rites vaudous qu’il a appris dans son bayou natal.
– Mais là tu tiens ça d’où ?
– Lui je le connais par un copain, tu sais que moi je viens de là-bas.
– Oui je sais…
Elle m’assure que ses copines les ont tous essayés et que c’est du sûr. J’en ai conclu que toutes ses femmes savent à qui s’adresser pour se faire manipuler en tout bien tout honneur, quand les occupations professionnelles de leurs maris respectifs empêchent ceux-ci d’agir mano a mano…

N’y tenant plus je choisis sur la liste un chiropracteur « plein d’humour » dont l’adresse est proche de mon domicile. Au moins s’il me fait marrer ce sera déjà ça.
– Non, sérieux, il est très efficace, lui, je l’ai essayé, crois-moi.
Mynah raccroche et j’appelle la secrétaire qui après m’avoir proposé un rendez-vous dans un mois, se laisse attendrir par la description de ma douleur et me convie en fin de matinée.

À nouveau je remplis toutes les cases de la fiche signalétique confidentielle. Je n’ai rien à cacher, mais j’aimerais qu’on m’explique en quoi le fait de savoir si j’ai visité le Moyen-Orient, si j’ai été au contact avec la faune sauvage, si j’ai mangé des fruits de mer, si j’ai conduit un autre véhicule que le mien, si j’ai changé une ampoule, si je suis allé voter aux primaires, si je respecte la kashrout, si je porte des pantalons verts, si j’ai rangé ma bibliothèque ou pratiqué l’aéromodélisme, en quoi est-ce que mes réponses à ces questions peuvent être utiles pour démarrer une thérapie afin de me soulager vite d’un mal de dos tenace !

Anyway, aussi raide que le candidat Mc Cain, – c’est tout dire -, j’attends mon tour debout tant j’ai désormais même du mal à rester assis.

Un jeune yuppie sort de la salle, swing et leste en costard; il n’a pas l’air d’être le comparse d’un bonimenteur filou, super satisfait de ce qu’on lui a fait, il en redemande :
-Quand est-ce que je peux revenir ?
-La semaine prochaine…
Il a l’air déçu comme un type en manque :
– Non, on n’a pas de place…Vendredi prochain
-Pas avant ?
– Bon allez, je vous mets Mercredi dans l’après-midi
– Ok, merci so much.

En passant dans le couloir, une fille me salue. Elle me connaît:
– On s’est déjà vu quelque part…
D’habitude, c’est moi qui utilise cette technique d’approche, je réponds :
– Maybe je bouge beaucoup…
Elle n’a pas écouté ma réponse. D.D. : Déjà Disparue. Qui qu’elle soit, ça me rassure de me sentir reconnu.

Un quart d’heure plus tard, le Doc me convoque. Accort et disert, il m’invite à le suivre dans son bureau :
– Alors comment ça va ?
Je réponds qu’entre nous, si j’allais bien, je ne serais pas là.
– Alors qu’est-ce qui ne va pas ?
J’explique que ça devait être la L4. En se foutant de ma gueule gentiment, il laisse entendre qu’on va déjà gagner du temps sur le diagnostique.
J’enlève ma chemise. Il m’observe, sans broncher. L’œil malin, un peu goguenard, il me demande de m’allonger sur la table. J’obéis, et j’obtempère sans élégance. Voyant mon évident manque de souplesse, il confirme l’hypothèse L3, L4. … et me colle des électrodes froides de part et d’autre de la douleur.

Tout en tournant d’une main le bouton de la machine, il me suggère de lui faire signe quand ce sera trop violent. Aïe fuck, vas-y molo. Je l’interromps assez vite craignant cette thérapie électrique ici où la chaise du même nom n’est pas encore été abolie dans tous les états.
Il sort. Et j’attends les pulsations salvatrices.
Au bout de cinq minutes, je ne sens toujours pas grand-chose. Je me reproche ma lâcheté : je lui ai fait signe trop vite, ça ne sert à rien son truc ! Alors tel l’inspecteur-gadget, depuis ma table de douleur, je tends le bras et j’augmente la dose jusqu’à ressentir de vrais picotements. Voilà, aïe, là maintenant, oui là j’ai ma dose…
Je reste comme ça encore dix minutes, mais aïe, j’ai l’impression que aïe ça s’aggrave. Putain je n’avais pas prévu que son putain de aïe programme puisse aller crescendo. Aïe, là ça commence à être carrément hardos. Je tends à nouveau le bras avec l’intention de rabaisser le niveau, pour me soulager quand soudain le Doc rentre sans frapper:
– Ça va ?
– Oui, euh, oui…
– Bon, alors on y retourne…
Et hop, négligemment, il rajoute dix minutes au programme avant de ressortir en disant avec un sourire énigmatique, que je ne suis pas encore parti… ça aïe cingle électrique dans ce qu’on appelle ma masse sacro lombaire.
Je peux aïe à peine bouger au risque de choir de la table de massage, et il a aïe reculé la machine, du coup je reste aïe dix minutes à écouter la musique classique qui sort des aïe mini enceintes incrustées dans le plafond, tentant de trouver dans les aïe harmonies de ces violonnades un soulagement à mes aïe violents picotements électriques.

Finalement le Doc revient me libérer. Déjà quand il coupe la machine, je me sens clairement soulagé de quelque chose. Encouragé par mon sourire niais, il me lâche quelques vannes, mais je ne l’écoute qu’à moitié. En regardant son visage buriné et ses mimiques détachées, je crois voir au fond de ses yeux comme dans le fond d’un tonneau ; on peut y voir le sombre reflet ondulant de whiskey fumé, et les galons d’alcool que son corps a certainement dû écluser. Avec son accent de Chicago et ses blagues systématiques, il ressemble à ces surdoués alcooliques anonymes qui s’ennuient d’un monde réel qu’ils ne trouvent pas à leur échelle pour en rejoindre un autre fait de fantasmes.
La jeune femme du couloir vient remplacer le maître. Il lui demande d’« ouvrir » le muscle. Elle me saisit et commence à me pétrir sans pitié pour les hématomes, séquelles des ventouses lors mon voyage au pays de la médecine « pulmonaire » du docteur Woo-Chol. Elle malaxe mes chairs telle une pâte qu’on veut briser pour en éclater les grumeaux. Et pendant qu’elle tente d’expurger le mal d’entre mes fibres musculaires, j’engage la conversation.
Elle m’explique qu’elle était danseuse et qu’elle avait eu besoin d’un day-job après son divorce. Avant d’exercer ce métier de masseuse, elle avait travaillé comme réceptionniste chez « Comco international » quand j’y étais moi aussi. J’essaie de l’imaginer en tailleur. Je crois me souvenir d’elle en effet, charmante. Elle a gardé un bon souvenir de moi, même si moi, je n’ai pas gardé de souvenir d’elle.
-Vous étiez perdu dans vos pensées…
Pas le temps d’avancer dans la conversation, switch, le Doc est revenu. Il fait les mêmes gestes que la fille avec la poigne d’un potier. Il a cette assurance et cette puissance démultipliée qui différencient le bûcheron de la bûcheronne, le maçon de la maçonne, le catcheur de la catcheuse, le forgeron de la forgeronne.
Après m’avoir fait recoucher sur le côté, il me fait vriller à gauche puis vriller à droite. La fille l’observe et puis sans qu’il ait besoin de lui dire un mot, genre la routine, elle saisit ma jambe et tous les deux, ils forcent mon corps à faire des exercices auquel mon corps n’est clairement pas habitué. Puis la fille me salue avec un sourire qui laisse à penser que jamais elle n’aurait pensé me voir dans cette posture.
Voilà c’est fini. Je me redresse. Le Doc m’analyse, comme toujours en blaguant. Chez certains hommes, l’humour est une seconde nature ; ça ne les fait même plus rire eux-mêmes, mais bon ils font ça tout le temps et leur entourage blasé commente juste en disant juste : « dis donc, il est en forme aujourd’hui ».

– Alors ? comment ça va ?
– J’ai l’impression que… ça va… mieux.

En remplissant une fiche, il se parle à lui-même:
– Moi j’aime bien quand c’est simple… Alors on ne va rien changer : on continue de vivre pareil, d’accord ? Pas trop de sofas, pas trop de couch devant la télé, tu vois c’que j’veux dire ? C’est là que le dos se déplace, tu comprends… Le tennis, le squash non plus, pour ça on attend… Et puis tu reviens me voir dans huit jours, quand le cyclone sera passé, la pression du baromètre monte, et descend, c’est normal que vous ayez mal… Il se peut que tu ressentes quelque chose encore pendant dix jours…
– Dix jours ?

Je fais un chèque pour les 150$ que m’a demandés la secrétaire, mais avant de reprendre rendez-vous, je murmure que je dois d’abord consulter mon emploi du temps…
Ah si seulement y avait un étiopathe ici !!!

Effectivement j’ai continué à avoir mal par intermittence pendant une dizaine de jours. Par vagues. Mal / Pas mal.

Et puis un jour, plus rien. Ça s’est envolé comme c’était venu. Elevée près des pratiques vaudous de Louisiane, Mynah est persuadée que j’ai été envoûté. Moi je ne veux pas le croire, plus personne n’envoûte plus personne de nos jours ; qui donc pourrait s’amuser à piquer des épingles dans une statuette à mon effigie… ?
À part mister Woo-Chol l’accuponcteur.